Игорь Н. Петренко,
руководитель проекта «Uniting Generations»
С Елизаветой Орловой я познакомился в июне 2006-го, когда она, получив 1-ый выпуск нашего альманаха “Рассеяны, но не расторгнуты”, прислала в редакцию статью “Мика, возвращайся в Россию!” и интереснейший фотоархив из Вильнюса с комментариями: «…Это такая радость знать, что «рассеяны, но не расторгнуты», и никакие расстояния не являются помехой для памяти и общения. Посылаю Вам, что имею, написала, что знаю, помню, конечно, не все, можно бесконечно говорить, т.к. воспоминаниями заполнены все уголки памяти…” С тех пор прошло почти 20 лет, и мои поиски ее актуальных контактов в конце концов увенчались успехом (спасибо Александру Васильеву!). Пару месяцев назад она сообщила, что у нее есть экземпляр книги “Туда и обратно. Из Монпелье в Кострому”, которую написал и издал на французском ее старший брат Сергей Орлов и что было бы неплохо ее оцифровать ее и выложить в общий доступ. Конечно я не мог не откликнуться на такое приглашение и прилетел в Вильнюс. Книгу я оцифровал и выложил в инет 14 сентября. Когда на следующий день я попросил Елизавету Орлову откорректировать гугловский перевод (с французского на русский), то оказалось, что именно 14 сентября автору этих бесценных воспоминаний исполнилось бы 95 лет! Согласитесь, что это больше, чем простое совпадение…
ТУДА И ОБРАТНО:
Из Монпелье в Кострому,
Паризи-Вэншон, Франция.
Éditions Domens Pézenas, 2002
Перевод на русский (Google Translate)
Русская эмиграция, первая и самая массовая, послереволюционная, сама по себе малоизвестное приключение, овеянное легендами. Она была масштабной: почти 2 миллиона русских эмигрировали, и почти миллион нашли убежище во Франции, начиная с 1922 года. Для них был изобретён нансеновский паспорт, и 15-й округ Парижа стал почти русским. С тех пор многое изменилось! Существует приукрашенная легенда, согласно которой все швейцары роскошных отелей и таксисты были русскими эмигрантами, князьями или генералами. Короче говоря, первая эмиграция была дворянской! Как это далеко от истины…
Préface
La grande Histoire broie la petite et les hommes qui la vivent, cette petite Histoire.
L’émigration russe, la première, la plus massive, celle du lendemain de la révolution de 1917 est en soi une aventure peu connue entourée de légendes. Elle a été massive, près de 2 millions de Russes émigrent et près d’un million se réfugie en France, à partir de 1922. On invente pour eux le passeport Nansen et le XVe arrondissement de Paris devient presque russe. Cela a bien changé depuis !
La légende très embellie a retenu de cette émigration que tous les portiers des hôtels de luxe et les chauffeurs de taxi étaient des princes ou des généraux russes émigrés. Bref, la première émigration c’était la noblesse ! Rien de plus faux.
Cette émigration se compose des débris des armées blanches évacués de Crimée. Or, l’Armée blanche n’était composée que minoritairement d’anciens officiers de l’armée impériale. Ceux qui avaient rejoint cette armée étaient, certes, des officiers, mais en plus grand nombre encore des intellectuels, des étudiants et des paysans. Près de 75% de l’encadrement de l’Armée rouge étaient des anciens officiers de l’Armée impériale, le futur généralissime de l’armée rouge Toukhatchevski en tête, ex-lieutenant de la garde impériale, de même que le chef d’état major de Staline, l’ex-colonel Chapochnikov, breveté de l’Académie militaire impériale.
Cette émigration est assez misérable, elle veut s’intégrer et elle s’intégre. Elle est forcément anti-soviétique, mais en 1941, dans son immense majorité, elle refuse toute collaboration avec les allemands. Ceux-ci dans leur effort de guerre recrutent à tour de bras, mais en ce qui concerne les Russes, beaucoup plus parmi les prisonniers de guerre. C’est eux qui vont former l’armée Vlassov, plus désorientés d’ailleurs par la misère des camps que pour une autre raison.
En revanche, l’émigration russe en France rejoint en masse la Résistance ou les Forces Françaises Libres. L’un de ces émigrés, le fils de Maxime Gorki, servira dans les rangs de la Légion Etrangère faisant partie des FFL et deviendra général. Son cercueil sera porté à la cathédrale russe de Paris, rue Daru, par quatre officiers français, en 1966. Un autre, un authentique prince russe, le colonel Amilakvari sera tué à Bir-Hakeim, en Cyrénaïque, en 1942, dans les rangs de la 13me Demi-Brigade de Légion Etrangère et donnera son nom à une promotion de Saint-Cyriens. Ces émigrés seront aussi présents en masse dans les rangs de la 2me D.B. de Leclerc.
En 1941, les allemands chercheront la caution d’un membre de la famille impériale réfugié et resté à Paris, le fils de l’empereur Nicolas H et de la Kchessinskaya. Le refus est absolu. “Les Rouges, meurtriers de mon père, dit-il, je les abomine, mais la Russie, toute soviétique qu’elle soit, est ma patrie. Jamais je n’accepterai de prêter mon nom à une attaque contre mon pays et contre la France. Les nazis allemands sont les ennemis de la patrie russe comme de la patrie française.”
Les allemands l’arrêtent et sont bien forcés de le relâcher, sous peine d’en faire un martyr et d’aboutir à l’inverse de l’effet recherché.
En 1945, c’est le malentendu. L’Union soviétique est victorieuse. Elle a aussi subi des pertes humaines terrifiantes. Plus de 20 millions de morts ! L’élite soviétique a été décimée, d’abord par les purges, ensuite par la guerre. Staline s’en rend bien compte. Il fait donc appel à cette émigration blanche pour combler les pertes. Peu répondent, entraînés par le mysticisme et l’auréole de la victoire d’une patrie mythique au sein de laquelle ils se voient avoir un sort meilleur.
La désillusion est des deux cotés. La guerre froide commence. Les Rouges se méfient de ces revenants gangrenés par la démocratie occidentale. De plus, Staline a proclamé vouloir construire le socialisme soviétique dans le camp socialiste, ce qui va former le Pacte de Varsovie. Le parti communiste soviétique n’a pas besoin de ces revenants qui sont suspectés d’être des internationalistes ou des cosmopolites quand ils ne sont pas des agents du capitalisme, selon la terminologie de Moscou.
Quant à ceux qui effectivement ont répondu à l’ appel du retour, ils ont le plus grand mal à se retrouver dans ce monde soviétique qui leur est nouveau et hostile. Ils se dispersent, trouvant plutôt mal les conditions de leur survie. Quelques-uns ou leurs descendants, mais bien peu, attendront la chute de l’URSS, la fin du XXe siècle, pour regagner la vieille patrie d’adoption.
La France les accueille sans discuter. Pour ceux qui sont nés en France, le droit du sol est sans ambages, ils sont français. Quant aux titulaires du vieux passeport Nansen, défait, il n’y en a plus.
С’ est ce que relate cet ouvrage, passionnant parce qu’ il est question d’une vie, d’un Russe émigré et de son épouse, une Française, et de leurs enfants, tous broyés par la mécanique de la grande Histoire.
Que reste-t-il de cette première émigration, des Blancs ? Rien, si ce n’est un cimetière à Sainte Geneviève des Bois, près de Paris. Des tombes, le souvenir ! Beaucoup on tenu à se faire enterrer dans les carrés militaires rappelant les unités des armées blanches de la guerre civile. D’autres carrés rappellent les unités des armées de la Libération : ceux là, ce sont les survivants de l’épopée de la France libre. En recherchant les noms, on retrouve les mêmes, souvent. Les noms des pères dans les carrés des Russes blancs, les noms des fils dans les carrés de la France libre.
La première émigration s’est dissoute, elle s’est intégrée dans l’ ensemble français. Elle a fait une strate de plus de ce qui est le peuple français.
Mais, intéressant et passionnant, que d’avoir une information sur ces êtres humains, malheureux, deux fois malheureux parce que mis en miettes par une mécanique historique qui ignore l’Homme.
Général (cr) Henri PARIS
AVANT-PROPOS
Il était une fois…
Mais pourquoi commencer par ces mots de prélude qui annoncent un conte de fées, le roman de la vie de Cécile Orloff, librement écrit d’après les souvenirs transmis par ses enfants ?
Parce qu’elle paraît tellement irréelle que beaucoup croiront que c’est un conte des mille et une nuits de malheur. Les héros de cette histoire sont de chair et de sang et ont vécu au jour le jour cette tragédie qui, pour être véridique, ne peut être que russe.
La Russie, immense pays au nom enchanteur, a toujours suscité chez ses ressortissants un attachement viscéral, pouvant aller jusqu’à la folie, qui apparaît incompréhensible aux non-russes tellement il est irrationnel.
Le tsar a été vénéré à l’égal d’un dieu par son peuple jusqu’à être destitué et martyrisé comme un autre dieu. Les sentiments qu’il inspirait, de l’amour le plus fou à la haine la plus totale, étaient partagés par tous ses sujets. Il n’en laissait aucun indifférent.
De tout temps, chaque tsar régnait par oukase en monarque absolu, avec droit de vie et de mort sur n’importe lequel de ses sujets, quelque soit son rang ou sa fortune. Le plus terrible châtiment, hormis la mort, était le bannissement hors des frontières du pays.
Ancré au plus profond du cœur de chaque russe vit le désir d’être inhumé dans son pays natal. “ Que la terre lui soit légère ! “ est la formule rituelle prononcée à la fin de chaque enterrement. Il est inutile de préciser terre russe, car pour un russe aucune autre terre d’aucun autre pays ne peut remplacer sa bien-aimée terre russe.
Pourtant, au cours des siècles, les tsars ne se sont pas privés de ce terrible pouvoir de bannissement. Sur l’insistance de la tsarine Alexandra, son époux Nicolas II a chassé son propre oncle, le grand-duc Paul, parce qu’il avait divorcé et s’était remarié avec une femme qui n’était pas de son rang. Le couple était donc parti vivre en France, terre d ’ asile très prisée par la noblesse qui parlait presque plus français que russe. En 1913, le tsar réclame à son côté la présence et les conseils de son oncle. Malgré les nuages qui s’accumulaient sur la Russie, la grand-duc n’hésite pas une seconde à répondre à l’appel du tsar et il rentre dans son pays, avec sa femme et ses trois enfants. En 1919, il va payer de sa vie sa fidélité à son empereur, à son pays, à l’amour de sa terre.
Alors quoi d’étonnant à ce que la famille Orloff ait réagi de la même façon et qu’elle ait reçu la même récompense que le grand- duc Paul. Retrouver son pays… puis payer le prix du sang jusqu’à y mourir pour les uns, y vivre en grande difficulté pour les autres.
Les conséquences des révolutions et des guerres sont imprévisibles.
Pour survivre une famille va quitter son pays et choisir la France, s’y installer et y vivre pendant plus de vingt ans. Le chef de famille va céder à l’appel du retour au pays et faire retraverser toute l’Europe à sa femme et ses enfants. Il comprendra vite qu’il a commis une grave erreur, erreur que, cinquante ans plus tard, ses enfants et plusieurs de leurs petits-enfants prendront la lourde décision de réparer en revenant vivre dans le pays où ils sont nés, avec le sentiment d’appartenir à deux patries, à deux civilisations, à deux cultures, riches de deux nationalités et de deux passeports, déchirés dans leur cœur entre la Russie et la France, l’un le pays paternel et l’autre le pays maternel.
Quel brouhaha et quelle agitation dans la maison de la rue Palissade. Les coups de heurtoir sur la porte d’entrée précèdent des dégringolades d’escalier, des exclamations de surprise et de joie. Une révolution ménagère bouleverse les habitudes de cette rue tranquille, trop tranquille au gré de Roger qui ne rêve et ne parle que de voitures. Mais celles-ci préfèrent emprunter le boulevard Gambetta, large et ombragé. Qui aurait l’idée de s’aventurer dans cette ruelle qui débute dans une petite rue pour se terminer une centaine de mètres plus loin dans une autre aussi vide d’intérêt ?
Depuis l’heure fatidique de midi, un prénom est claironné à tout instant sur deux tons. Une femme et un jeune homme se relaient dans la même gamme. Tous deux donnent dans le grave, la mère y ajoutant une pointe d’autorité nerveuse que l’adolescent n’ose marquer. Il est l’aîné, d’accord, légalement soutien de famille. Ce qui n’empêche pas la mère de veiller à ce que chacun, à l’intérieur comme à l’extérieur, sache qu’elle seule est maîtresse des lieux depuis la mort de son mari.
Cécile ! Descends, viens saluer tante Amélie Pesquet.
Cécile, alors tu descends, reprend en écho la sœur cadette avec sa voix aiguë et fluette de petite fille qui croit que plus elle monte haut dans la gamme, plus elle est entendue.
– Ah ! Tante Amélie !
Ce prénom sort Cécile de sa léthargie. Quels projets n’est-elle pas en train de bâtir dans sa tête ! Irréalisables, peut-être, rien que de les imaginer lui réconforte l’âme. Elle a 16 ans, que connaît-elle de la vie ? Pas grand-chose. Dans sa tête, les espérances roses d’une jeune fille qui attend l’amour se cognent au sentiment qu’elle va devoir faire des choix, prendre des décisions qui pourront influencer tout son avenir, la mener vers une vie heureuse ou l’enfermer dans une vie rabougrie, étriquée. Comment connaître ses vrais désirs ? Les possibles et les fous.
Jusqu’à maintenant, la vie scolaire a déroulé son rythme régulier et répétitif prenant toute son énergie. Aujourd’hui, joie et douleur se mêlent, comme la première fois où son frère l’a poussée dans le grand bain de la piscine alors qu’elle savait à peine nager.
– Faut-il que je monte ?
Elle ne peut rester davantage dans le refuge de sa chambre sans encourir les foudres de sa mère, qui, surtout aujourd’hui, n’admettra pas qu’elle se retranche derrière une timidité inhabituelle. Car elle a la main leste cette mère qui adore ses enfants mais qui applique spontanément le proverbe qui lui sert de premier principe éducatif : qui aime bien châtie bien. Une paire de claques remet en place les idées aux jeunes personnes qui veulent faire preuve d’indépendance ou simplement d’originalité.
– J’arrive, maman, tout de suite !
Un coup d’œil au passage devant le miroir du couloir la rassure sur son aspect. Sa robe bleue met en valeur ses yeux, encore plus bleus sous la couronne nattée de ses cheveux noirs.
– Ma chérie, ma chérie ! Ma Cécile, que tu es devenue impressionnante, tout d’un coup ! Je m’en sens devenir toute chose… Tu surpasses de loin Magali.
Les bras de Madame Pesquet enserrent l’adolescente qui se laisse aller contre cette poitrine abondante qui lui a tant servi de refuge.
– N’avais-je pas dit depuis toujours que cette enfant serait aussi savante que sage ? J’ai eu raison d’avoir confiance en toi. Mais, comme il faut toujours mettre toutes les chances de son côté et que la prière à sainte Catherine peut aider, je lui ai fait une neuvaine pour qu’elle t’inspire le jour de l’examen.
Se faisant face, la famille s’est installée comme à son habitude autour de la table de cuisine, laissant vide le haut et le bas bouts. Madame Pesquet s’arroge le haut bout, entre Cécile et son frère.
– Depuis 16 ans, je répète que tu es un vrai chef-d’œuvre. Que personne n’aille prétendre devant moi que le hasard fait mal les choses ! Car c’est bien par le plus grand des hasards que j’ai fait la connaissance de ta famille.
Tu te rappelles, Aurélie… si tant est que ce jour-là, avec tout ce que tu avais souffert.
– Raconte-nous encore une fois cette rencontre, les enfants aiment cette histoire.
Aurélie coupe rapidement la parole à son amie Amélie Pesquet qui, avec sa franchise coutumière, risque d’aborder un sujet scabreux pour de jeunes oreilles. D’ailleurs, au fond, que sait-elle de la souffrance d’une accouchée, elle qui n’a jamais pu avoir d’enfant.
– Qui sait de vous trois, pourquoi vous m’appelez tante, alors que nous ne sommes pas de la même famille, ni de près ni de loin ?
– Eh bien ! Parce que…
Vif argent, Lisette répond la première, pour s’arrêter aussi vite rougissante, la bouche ouverte. Une fois de plus, comme lui dit souvent sa maîtresse d’école, elle a parlé avant de réfléchir.
Seule, Cécile le sait, sur le bout du doigt, tant et tant de fois elle en a entendu l’explication alors qu’elle venait jouer dans le jardin des Pesquet. Elle pourrait la réciter par cœur, mais elle aime réen-tendre cette histoire qui la plonge dans un temps dont elle n’a pas le souvenir et qui l’intrigue d’autant plus. Difficile d’imaginer sa mère à trente ans, en robe claire décolletée et son père remplissant cette maison de ses boutades de bon vivant et des rires de ses amis.
Tante Amélie aime conter des histoires, prend tant de plaisir à raconter avec fougue ces moments heureux que tout son enthousiasme ravigote son auditoire.
– Le 20 avril 1910, votre père est monté à la mairie pour déclarer la naissance de Cécile qui était née la veille. Il était accompagné de son vieux complice Léon, le menuisier, auquel il avait demandé d’accepter le rôle de témoin. Aujourd’hui, il doit être encore plus fier ton cher parrain, le seul survivant des gais compagnons. En bon serrurier, votre père avait fermé son magasin à double tour, après avoir accroché sur la vitre intérieure une feuille de papier sur laquelle il avait écrit avec une plume de ronde, celle qui fait de si belles majuscules, “ Fermé pour cause de naissance “. Mais il avait oublié complètement l’obligation d’un deuxième témoin pour que l’enre-gistrement soit effectué.
Comment faire ? Déjà votre père et Léon avaient arrosé de quelques verres ta venue au monde, Cécile.
– Tu vois, Léon, ce que j’avais prédit s’est réalisé. Ma jolie Aurélie m’a donné une fille. Le choix du roi. Aujourd’hui, tu as l’honneur d’accompagner un roi.
Revenir jusqu’à votre maison, demander au voisin cordonnier de les accompagner puis remonter jusqu’au Peyrou et par la rue Foch regagner la place de la Canourgue, avec la chaleur qu’il faisait en ce début d’après-midi d’avril, lui paraissait une épreuve au-dessus de ses forces, n’ayant guère dormi la veille avec la naissance. Le nouveau père, ayant peu dormi la veille de la naissance, estimait qu’il méritait plus de considération et de ménagement.
Il essaya bien d’attendrir l’employé aux écritures, mais rien n’y fit. La loi restait la loi, malgré la chaleur et la fatigue : il n’y avait qu’à s’y soumettre.
Alors votre père, jamais à court d’idées et d’audace, avait demandé au sous-chef de bureau de l’état-civil s’il accepterait d’être témoin, le premier, Léon rétrogradant au rang de second. Surpris par cette demande hors de l’ordinaire, exprimée avec tant de spontanéité et de gentillesse, Monsieur Pesquet avait accepté de signer l’acte, sous l’œil attentif à toute erreur de rédaction de l’adjoint au maire qui remplissait ce jour-là les fonctions d’officier d’état-civil. П n’aurait plus manqué que tu sois déclarée du sexe masculin, ma chérie, où qu’il y ait une erreur dans l’orthographe de ton nom… Ça arrive plus vite qu’on ne le pense ces choses là, surtout quand le père et les témoins, le vin blanc aidant, sont quelque peu troublés. Comme il s’appelait Paul, ton père a voulu te donner un prénom supplémentaire ; tu es ainsi devenue pour toujours, Cécile, Paule, Emma, à la surprise de votre mère, qui n’avait pas prévu qu’entre les deux prénoms de grandes tantes ou grand-mères viendrait s’en intercaler un qui te ferait presque la fille de notre couple.
Les regards de Aurélie et Amélie se croisent. Les deux femmes soupirent, la première de compassion vis-à-vis de la seconde qui regrettait de n’avoir jamais réussi à être mère à son tour. Rien n’est dit.
– Cette formalité accomplie, reprend Amélie, toutes affaires cessantes, monsieur Pesquet avait voulu célébrer l’événement de façon fastueuse et se donner l’occasion d’en connaître un peu plus sur cette famille qui lui arrivait de façon si originale. Il était prêt à toutes les adoptions !
Le café Riche, sur la place de la Comédie, déjà le plus beau de la ville, lui parut le seul digne d’accueillir ce nouveau trio d’amis. Il commanda une bouteille de vin blanc de Clairette d’Adissan qui arriva toute embuée de fraîcheur sur la table. Elle fut vite bue, votre père en commanda une seconde et Léon, pour faire bonne mesure, en commanda une dernière. Ils trinquèrent à toi, Cécile et à tout ce à quoi les hommes trinquent pour se donner un prétexte de boire : à leur rencontre, à la santé de nous autres les épouses, à l’amitié, au mois d’avril si beau cette année, bénéfique pour la vigne et les vergers.
Pour une fois, il en oublia son travail à la mairie.
Le retour des trois compères vers la rue Palissade, monsieur Pesquet voulant te connaître au fond de ton berceau, fut difficile. Votre mère grogna un peu. Fallait-il donc tout un après-midi pour aller à la mairie ? Mais elle était trop fatiguée pour en tenir rancune à votre père et faire mauvaise figure à ses amis.
Revenu à la maison, rue des Candeliers, monsieur Pesquet m’a raconté cette histoire. A mon tour, j’ai voulu vous connaître, ta famille et surtout toi. J’ai dû presque le tirer par le bras pour qu’il m’emmène ici et qu’à mon tour je découvre la charmante toute petite chose que tu étais, si menue dans le berceau de bois tourné, déposé au pied du lit de ta mère. Elle s’apprêtait à te donner à téter. Comme un chat qui miaule à la mi-aout, tu réclamais avec ardeur, les yeux grands ouverts. Ah, ces yeux, ma chérie ! Leur bleu vitrail éclairait ta peau mate. Quel bonheur que tu les aies conservés, que le duvet noir qui recouvrait ton crâne de nouveau-né se soit transformé en abondante chevelure de geai et que ta voix de crécelle d’alors ait laissé place à un fin soprano.
Quand tu as eu fini de boire, ta mère t’a tendue à moi.
– Prenez-là, si vous en avez envie, madame.
Pour en avoir envie, j’en avais envie, j’étais sous le charme.
Comment résister à de tels yeux ? Même si ton regard était encore brumeux, tu me contemplais comme si tu comprenais tout ce que je ressentais pour toi. Tu avais conquis ton territoire que tu as délimité à la façon d’un jeune chiot en me pissant dans l’instant sur les genoux. Ta mère était toute gênée, moi je riais, toi, tu avais presque l’air fière de ton exploit.
Roger subissait l’agitation qui venait de perturber cette maison. La veille, il en avait été chassé tout d’un coup sur un cri de sa mère, parqué pour de longues heures dans la boutique de Léon. Même si le menuisier lui avait donné l’autorisation exceptionnelle de jouer dans le recoin où étaient stockées les planches précieuses rabotées, il avait marqué de l’agacement devant ses questions répétées.
– “Tu sauras bien assez tôt, tu es trop petit pour que je t’explique. Joue avec tes soldats et laisse-moi travailler en paix“.
Il était ramené chez lui le soir pour apprendre l’arrivée d’une petite sœur. Maintenant, il avait délaissé ses jouets et tournait dans la chambre de votre mère comme une mouche, se cognant aux adultes. Posé sur mes genoux, le paquet vagissant était juste à sa hauteur. Il s’approcha, te toucha, Cécile, d’un doigt hésitant, sur lequel ta menotte se referma avec force. Roger était ton prisonnier. Il te regarda. Deux yeux noirs plantés dans deux yeux bleus. La même attention concentrée, les mêmes sourcils froncés. Une adoration muette, pas de jalousie devant ce bébé qui le privait de son statut de petit prince régnant.
– Petit, que dis-tu de ce bébé ?
– C’est ma sœur; elle est belle, tante.
Tante, le mot était lâché ! Puisqu’elle s’agrandissait d’une sœur, pourquoi pas d’une tante et d’un oncle ? Roger avait déjà le cœur généreux.
Au mot généreux, le jeune homme rougit. Quel sous-entendu cache Tante Amélie ? Rien, elle continue toute entière prise par son récit.
– Votre père avait entendu les paroles de son fils.
Fils, tu as raison. Embrasse ta tante et ton oncle Pesquet, et embrassons-nous aussi les adultes.
Voilà, petite Lisette, comment depuis seize ans, la famille Melchissédec s’est trouvée unie à la famille Pesquet par les liens de l’amitié, librement choisis, plus solides que bien des liens de famille.
Je parle, je parle. Le temps passe, vous devez avoir faim après toutes ces émotions, mes enfants. Magali m’attend et vous connaissez sa patience.
Demain, nous sommes dimanche. Cécile et Roger, faites vous beaux, je vous emmène tous les deux. Où ? Surprise. Passez à la maison vers deux heures. Me confies-tu tes grands, Aurélie ?
La question est posée pour la forme. Depuis toutes ces années de vie presque communautaire, surtout depuis l’année noire, Amélie a appris à tout connaître de Aurélie, bavarde à la façon d’une porte de prison. Toute sa personnalité est dominée par une force de caractère pour surmonter les épreuves, si pénibles soient-elles, en gardant toujours une attitude digne, un contrôle d’elle-même qui peuvent faire croire à de l’insensibilité, alors que ce n’est que maîtrise acquise au cours des années, en suivant les enseignements du pasteur à l’école du dimanche..
– A quoi cela sert de pleurer, les larmes n’ont jamais ressuscité personne !
Enfuies sa joie de vivre, sa souplesse, sa cordialité, le malheur venant. Elle s’est durcie, refusant de plier : jusqu’où alors se serait- elle effondrée ? Le “tiens-toi droite sur ta chaise“ exigé par ses parents ou ses maîtresses d’école s’est transformé en principe de vie, rejoignant l’exemple, le bon, à toujours donner.
Et pourtant… Au fond de son cœur, elle pleure à chaque heure du jour et encore plus de la nuit, son mari, enfermant à l’intérieur d’elle toutes les larmes qu’elle ne déverse pas à l’extérieur. Etonnant qu’elle ne grossisse pas avec toute cette eau !
Amélie sait, par instinct de femme, attentive au gonflement des paupières, à un mouvement de rétraction du corps. Les attitudes parlent comme les mots. Elle décode les excuses de Aurélie. “J’ai du travail à la maison pour tout mon dimanche“ signifie, “Je veux éviter la vue de ces couples se tenant par le bras alors que le mien rencontre le vide“ .
Aux promenades sur la place de la Comédie ou dans les jardins du Peyrou, elle préfère les abords de la rue Palissade : chacun connaît le pourquoi de ses habits noirs. Elle se sent protégée des questions douloureuses. Les marchandes des halles Laissac ont vu grandir ses trois enfants et échangent avec elle des paroles familières et douces.
Elle n’a guère que 40 ans ! La plénitude de ses seins et de ses fesses reste cachée sous des vêtements stricts. Marqués au fer rouge par le souvenir d’une main disparue, ils existent encore, à jamais inatteignables. Quel gâchis pour assouvir le désir de pouvoir des hommes ! Pour reconquérir des terres si lointaines, dans des pays au loin, là-bas à l’est, des pays qu’elle ne connaît que par les rares photos des journaux ou des livres de ses enfants, des pays où personne de son entourage n’a jamais mis les pieds et où personne ne les mettra jamais, des pays de vent, de neige, de gel.
L’étroitesse de la rue Palissade protège les façades du soleil. L’arrière des maisons, en plein midi, s’ouvre sur des jardinets privés, séparés des voisins par des haies et des grillages. Ce trou de verdure accueille oiseaux et rongeurs. Les loirs, à la saison des poires, s’approprient le grenier de la maison comme demeure et terrain de course pour les jeunes. Ils terrorisent les deux fillettes qui, au moindre bruit suspect, s’enfoncent sous leurs draps, les yeux fermés et les mains sur les oreilles. Oublié par les jeunes générations le temps dangereux du morceau de fromage qui attirait vers la tapette, car qui emprunterait l’échelle pour troubler leur quotidien ? Les femmes de la maison, sûrement pas, et Roger méprise tout ce qui peut s’assimiler à une besogne ménagère, de près ou de loin.
La maison se coule dans la rue, banale comme ses voisines mitoyennes : un rez-de-chaussée surmonté d’un étage avec un toit à deux pentes couvert de tuiles rosées décolorées par le soleil. La façade aurait besoin d’un coup de peinture. Léon promet à chaque printemps de le donner, sans en avoir le temps. Seul luxe : un heurtoir formé de deux mains entourant un cœur, une ferronnerie que Jean avait dessinée et martelée avec tout son amour, pour qu’il protège notre demeure, avait-il dit lorsqu’il l’avait installé au lendemain de leur mariage.
Aurélie doute aujourd’hui de son pouvoir, en reconnaissant que rien de fâcheux n’était né à l’intérieur dans cette maison. Le malheur, venu de loin, de l’extérieur, avait été apporté par le facteur.
La porte de la rue franchie, les visiteurs entrent dans une pièce de bonne taille, éclairée chichement par un œil-de-bœuf, fraîche en été, glaciale en hiver. Y sont déposés les manteaux de la famille, les bicyclettes des enfants, les paniers pour le marché, dans un joyeux désordre que Aurélie n’a jamais su maîtriser. Une porte donne directement sur la cuisine, une autre sur la salle à manger qui sert aussi bien de salon que de salle de jeux. C’est la pièce familiale ouvrant sur le jardin par une grande porte-fenêtre. Au-delà la cuisine, puis la chambre matrimoniale, domaine interdit. Depuis onze ans, cette porte est toujours fermée. Même en l’absence de leur mère, les enfants n’osent y pénétrer. La curiosité les y pousse, entravée par le remords de la culpabilité d’une profanation.
Aurélie l’a transfomiée en temple, avec pour autel le dessus de la cheminée. Sur un napperon blanc plus large que le marbre qu’il recouvre, lavé et amidonné chaque mois, se dresse, entouré de deux bougeoirs, la photo de Jean, dans un cadre noir, une photo sur laquelle elle a du mal à le reconnaître tant le képi durcit ses traits. Elle l’avait reçue dans une lettre, peu de jours avant l’autre, la maudite. Sur la table de nuit, elle garde une photo où il rit, la bouche ouverte. Un espace sépare les deux incisives du haut, l’espace de la chance dit la rumeur. Elle espère que ce sera plus vrai pour Roger que pour son père.
Un appentis, excroissance prise sur le jardin, abrite les toilettes et une salle d’eau, un luxe moderne que les voisins envient.
A l’étage, les pièces sont mal équilibrées. Sur le palier, la place est prise par deux fenêtres, côté rue et côté jardin, ce qui rend la pièce peu meublable. Aurélie n’a pu y placer qu’une grande armoire provençale, satinée par des années de soins amoureux à la cire d’abeilles. De là, part le couloir qui dessert les chambres.
Peu de temps après la naissance de Lisette, Jean, dirigé par Léon, avait posé une cloison de séparation entre les fenêtres de la grande chambre, offrant un royaume à chaque fillette.
– Chacune dans sa cellule, se gendarme Cécile, quand la plus jeune veut venir jouer ou parfois dormir avec elle.
– Ne parle pas de cellule, alors que tes camarades de classe t’envient d’avoir ta propre chambre, ne manque jamais de gronder Aurélie qui se rappelle la dispute entre Jean et Léon.
– Pourquoi couper cette pièce, assez grande pour loger ensemble tes filles ? Veux-tu en faire des bonnes sœurs pour les habituer déjà à la vie en cellule ?
– Ne va pas leur mettre en tête des idées de ce genre, tu fréquentes trop les curés. Moi vivant, jamais mes filles n’entreront au couvent, que cela soit bien clair.
Le pauvre homme, il n’est plus là pour interdire quoi que ce soit à ses filles, mais leur mère veille. Bonne sœur, jamais ! Elle aussi a d’autres projets pour leur avenir.
Seule, enfin !
La journée s’achève. Par la fenêtre entrent les bruits habituels du soir : le grincement des pompes à bras pour remplir les arrosoirs, les appels des mères pour faire rentrer leurs enfants précédant le claquement des volets. Cécile se contemple dans la glace. Elle a beau y mettre toute la concentration dont elle est capable, elle regarde, déçue. Elle se trouve trop semblable à la jeune fille qui est sortie ce matin de cette chambre : même robe bleue, même yeux bleus, même sage couronne de nattes noires. Est-ce possible que rien n’ait changé ?
Ce matin est en arrière, à des années-lumière.
L’éloignement d’avec l’histoire de sa naissance lui paraît infini. Pour la première fois, elle a écouté tante Amélie sans se sentir concernée.
Comme d’habitude, en ce moment, sa mère doit se plonger dans son passé et se coucher en pleurant son mari disparu. Elle en est sûre. Ce soir, elle n’éprouve que lassitude et écœurement à cette pensée. Son cœur s’est- il subitement transformé en pierre ? Tant pis.
Elle n’en peut plus de vivre soumise à ce passé prenant la place du présent, dans une maison habitée par la mort plus que par la vie. Dix fois durant cette journée, elle a failli crier : “Taisez-vous, oubliez vos projets, ne décidez pas pour moi. Je veux choisir ma vie. Pas celle que vous envisagez, bien calme et tranquille. Le monde existe, à moi de le découvrir“.
Comment? A l’heure actuelle, elle est bien incapable de le dire. Une volonté farouche de briser un moule douillet la tend vers l’avenir. Si elle doit se battre, elle y est prête. Tout, plutôt que de se laisser étouffer dans un quotidien désespérant. L’affrontement avec sa mère risque d’être terrible quand elle va lui dire qu’elle veut travailler au dehors. Intolérable de rester à la maison couturière, comme elle, à la merci d’un magasin élégant de la ville, où la patronne est plus pressée de recevoir les robes neuves que de payer le travail accompli. Roger, ouvrier dans un garage, fait aussi le chauffeur de taxi. Quand il aura assez d’argent pour acheter la voiture d’occasion, il rêve de se mettre à son compte.
Elle aussi veut bouger, sortir, voyager. Elle ne sait pas ce soir vers quoi elle va se tourner, elle sait simplement qu’elle veut gagner de l’argent, vite, autant qu’elle peut.
L’argent, ce vil mot, toujours présent et jamais prononcé ! Chacun y pense, personne n’en parle !
Rue Palissade, la vie est rude. Aurélie doit faire vivre quatre personnes avec son travail de couturière auquel s’ajoutent à sa pension de veuve de guerre, minime, les bourses de pupilles de la Nation. Cet ensemble permet à la famille de vivre chichement, mais honorablement, ce qui signifie sans dettes. Dettes, un autre mot prononcé rarement, avec du mépris dans la voix. Avoir des dettes est déchoir, Les dettes, la déchéance suprême, la honte qui marque une famille pour toujours. Un signe de mauvaise vie, aussi péjorative qu’une femme de mauvaise vie, appellation que Cécile entend parfois, sans oser demander ce qu’elle signifie. Elle a bien son idée là-dessus, mais cela fait partie des sujets qu’elle sait instinctivement qu’il ne faut surtout pas aborder.
Elle sait que Tante Amélie est riche par rapport à sa mère, sans être une riche. Son mari possédait une propriété du côté de Servian, là où les vignes donnent un vin âpre qui se vend bien. Le métayer apportait régulièrement des produits de la ferme rue des Candeliers. Oncle Jules avait laissé à sa mort les économies faites au cours d’une vie de travail où chaque franc avait été épargné en vue des vieux jours. Lui n’en avait guère profité. Sa femme continuait à vivre selon les mêmes principes, mais de temps à autre s’accordait une fantaisie. Ne sachant pas dépenser pour elle-même, elle en faisait profiter ceux qui l’entouraient et qu’elle aimait : la famille Melchissédec et la nièce de son mari Magali.
Demain, qu’avait-elle prévu comme surprise ? Cécile s’endormit sans avoir répondu à cette question.
Se faire belle, a dit sa tante. Comment ? Cécile juge d’un œil sévère ses robes alignées dans la penderie. Où est la bonne fée qui, d’un coup de baguette magique, transformera ses vêtements de petite fille sage en robes de jeune fille ? Elle s’imagine en robe de couleur très vive, pourquoi pas bariolée, avec un décolleté en pointe pour faire ressortir sa poitrine, des bas de soie et des chaussures à talon bobine.
De toutes, sa robe blanche lui parait la moins pire, car elle fait ressortir la carnation dorée de sa peau. Jusqu’à quand va-t-elle devoir s’habiller presque uniquement en bleu, vouée à cette teinte virginale dès sa naissance ? Pour l’hiver, sont tolérés le marron et le gris. Toujours ce relent de deuil, de mort qui suinte partout, depuis les vêtements jusqu’aux papiers fades des murs.
Seul Roger peut s’habiller à son goût. Parce qu’il travaille, dit sa mère, et aussi parce que c’est un homme. Un privilège que Cécile n’admet pas. Lui peut faire presque tout ce qu’il veut sans aucun compte à rendre. Il remet chaque semaine à sa mère l’intégralité de sa paye sur laquelle celle-ci lui ristourne quelques francs. Pourtant, il a toujours de l’argent dans sa poche, plus que ne lui en laisse sa mère. Comment fait-il ? Un mystère qu’elle a mis du temps à éclaircir avant de deviner qu’il passe sous silence les pourboires qu’il reçoit des clients du taxi.
Avant d’enfiler la robe blanche, elle décide de se brosser encore une fois les cheveux. Non qu’elle ait oublié ce matin mais par pur plaisir.
Quand elle était plus jeune, Aurélie le faisait à grands coups, cinquante fois chaque matin, sans tenir compte de ses cris de douleur pour arriver à bout de cette noire tignasse. Maintenant, elle opère elle-même avec autant de constance mais plus de douceur, avec la volupté d’avoir un instant le droit de s’occuper de son propre corps. A voir avec quelle envie ses camarades de classe regardent ses deux grosses nattes, elle sait qu’elle tient là un atout de beauté. Et celles-ci ignorent comment les nattes défaites se transforment en une masse soyeuse, fluide et douce qui coule plus bas que sa taille.
Lisette aime la caresser, la soupeser, la renifler en y frottant le bout de son nez. Cécile rouspète, sans conviction.
Parfois elle bascule cette masse devant son visage, ferme les yeux pour s’isoler, se noie dans sa chevelure avec un plaisir étrange. Elle ne maîtrise plus son imagination. Tantôt elle rêve à un homme inconnu, grand et beau naturellement, l’aimant comme elle l’aimera, qui dénouera ses cheveux pour son propre plaisir. Tantôt elle s’imagine actrice accumulant des malheurs fracassants avant de devenir riche et célèbre.
Naissent alors des sensations qui la bouleversent, lui serrant le ventre. N’est-ce pas pécher que d’éprouver tant de plaisir ? Elle le craint. C’est pourquoi elle n’en parle à personne : ni à ses amies ni à sa tante, encore moins à sa mère ou au pasteur.
Aux coups de brosse traditionnels, s’en rajoutent quelques autres, le temps qu’elle soupèse l’idée qui vient de lui traverser l’esprit. Pourquoi ne change-t-elle pas de coiffure, puisque c’est la seule transformation en son pouvoir ? Ce jour exceptionnel mérite une coiffure exceptionnelle ! Elle décide de remplacer sa tiare nattée par un chignon, posé bas, au creux de la nuque, comme en portent les élégantes aux arènes les jours de feria. Rapidement, elle fait une torsade de ses cheveux, la fixe par quelques pinces. Pour que le résultat soit parfait, il manque les deux grandes épingles en écaille blonde qu’elle a remarquées sur les espagnoles. Qu’importe !
Perplexe, elle contemple l’image renvoyée parla glace. A la place de l’adolescente falote, elle se trouve face à une jeune fille qu’elle ne connaît pas. La masse de ses nattes alourdissait sa tête, écrasait sa figure. Le chignon dégage son profil, affine son visage et dégage son cou. En quelques instants ses joues rondes de fillette ont disparu.
Elle tourne la tête à gauche puis à droite pour se voir de profil, la redresse avec fierté. Elle perçoit dans l’opposition du bleu de ses yeux et du noir de ses cheveux une originalité qui lui donne confiance en elle. Magali ne gagnera pas si facilement le combat qu’elles se livrent, sans mot ni trêve, depuis qu’elles sont enfants.
Aurélie, assise près de la fenêtre, coud à points réguliers sans se laisser distraire par la présence de Roger. Il déambule passant de la cuisine au salon. Elle le voit tantôt de face, tantôt de dos. Comme il ressemble à son père, avec quelques centimètres en plus. Même corpulence élancée, même façon de jeter en avant le pied de le poser par terre, même manie de s’écraser les mains pour en faire craquer les jointures, pour tous les deux, signe caractéristique de leur nervosité du moment, même impatience devant toute attente.
Trois heures et demie passées. Pour une fois, ma sœur pourrait être à l’heure ! Nous allons arriver en retard chez tante Amélie.
Roger, tu exagères. Je mets à peine dix minutes pour aller rue des Candeliers. Alors vous, les jeunes… qui courez plus que ne marchez.
Je l’entends descendre.
Cécile, la tête légèrement dressée pour simuler l’assurance, entre.
Derrière la porte elle a respiré un grand coup puis s’est lancée, prête à tous les défis.
Au bruit de la porte, Roger se retourne, cloué net sur place.
– Fichtre ! Mademoiselle ! Tu peux dire que tu me coupes le sifflet.
Regarde, maman, comme ma sœur est belle ! Encore plus que d’habitude. A moi la plus belle fille de la ville.
Son visage exprime un bonheur tout simple, spontané, sans calcul. Cécile est sa sœur favorite. Entre eux règne une complicité de tous les instants, basée sur des souvenirs dont ils se sentent gardiens. A l’abri des oreilles de leur mère, – pourquoi raviver son chagrin ? – ils se remémorent les souvenirs de leur père. Au fur et à mesure que les années passent, ceux-ci deviennent moins précis, alors ils les recomposent ensemble.
Lisette est née après la mobilisation de Jean Melchissédec. Il avait к espéré venir en permission. Celle-ci a été repoussée, puis annulée pour cause d’offensive générale. Un jour est arrivée une lettre portée par un monsieur de la mairie habillé tout en noir. A cet instant, Roger, gamin de sept ans, est devenu le seul homme de la maison. Il s’est senti responsable de ce bébé de quelques mois, s’en occupant avec une attention et une patience d’adulte. Lisette a I grandi, pas aux yeux de Roger. Souvent il l’appelle “ bébé “ ce qui met en rage la fillette. Pourtant, dès qu’elle a un chagrin, elle vient ! pleurnicher dans ses bras, sûre d’être réconfortée et câlinée.
Aurélie éprouve le même étonnement que Roger devant cette nouvelle Cécile, sans la même indulgence que son aîné. Belle, oui certes, mais la beauté est-elle un atout pour une fille, surtout une I orpheline ? Elle ne pense qu’à la mettre en garde.
– Ton frère te trouve jolie, nous connaissons son bon cœur et son I amour pour ses sœurs.
Défie-toi des compliments, ce sont souvent flatteries hypocrites. Tu es encore bien jeune pour te coiffer ainsi, même si tu portes le chignon avec aisance.
Elle hésite à poursuivre. Les trois enfants la regardent avec inquiétude, prêts à s’élever contre toute punition.
Sors ainsi pour cette fois. Mais qu’il soit bien entendu qu’aujourd’hui est une exception. Filez, tous les deux, vous allez faire attendre tante Amélie.
Tante Amélie a la chance d’habiter un pavillon au milieu d’un jardin de bonne taille. Deux gros platanes lui donnent une allure de parc ; ils fournissent une ombre appréciable par les chaudes journées d’été. Ainsi abrités, à l’encontre des habitudes du pays, que de fois Paul a insisté pour qu’ils dînent dehors, en amoureux . Il ne craignait rien, ni le vent, ni le froid, ni la chaleur, plein de joie de vivre. Il tenait à profiter de ses massifs de fleurs, très orgueilleux en particulier de ses cannas rouges foncés. Chaque soir, il les arrosait avec amour.
Dès le début de son veuvage, elle est prise d’une rage de couleurs. Puisque pendant un temps elle ne peut plus en porter, elle se venge sur le jardin et la maison.
– La couleur des vêtements ne prouve rien du chagrin de la mort de mon mari. Je connais des veuves joyeuses qui ne sortent qu’emballées de crêpe ! dit-elle à Aurélie quand celle-ci s’est étonnée de la voir après un an abandonner son voile et un noir strict. Tu dis toi- même que nos pleurs ne nous rendront pas nos maris. Le noir ne nous les rendra pas plus ! Crois-tu qu’ils sont heureux de nous voir d’où ils sont transformées en lugubres épouvantails ?
Elle a ajouté aux cannas une centaine de rosiers aux teintes de douce porcelaine. Contre la maison, elle a planté une glycine qui s’étale sur toute la façade au midi et embaume au printemps. La glycine fanée, sur la façade ouest un rosier grimpant remontant apporte sa note parfumée. Le mur se couvre d’une multitude de fleurs en grappes serrées, telles des boules de soie chiffonnée.
Ainsi elle associe la couleur, le parfum et la vie. Car les abeilles ont vite découvert ce terrain merveilleux ; parfois leur bourdonnement arrive à couvrir le crissement des cigales, tant leur activité est fébrile. Le jardin ne retrouve son calme qu’à la tombée de la nuit quand cigales et abeilles s’endorment.
Seule maintenant, tante Amélie s’est remise aux coutumes locales. Elle attend Cécile et Roger dans la fraîcheur de la maison, toutes portes et fenêtres fermées.
Magali, sa nièce, a beau regarder avec insistance les aiguilles de la pendule, elles n’en avancent pas plus vite pour autant : le balancier tape avec son impassibilité coutumière la demi seconde.
Elle est arrivée comme toujours en avance. Malgré toute son insistance et sa rouerie, elle n’a pu arriver à arracher à sa tante le programme prévu pour cet après-midi. Que la dernière nuit lui a paru longue ! Elle croit avoir passé des heures à retourner dans sa tête toutes les hypothèses possibles, le plaisir attendu avec impatience étant la compagnie de Roger pendant une après-midi entière.
Là-dessus, pas un mot à quiconque.
Magali Pesquet, fille unique du frère d’Amélie, revendique le titre de nièce véritable, non d’adoption. Elle appelle Amélie Pesquet “ ma tante “, jamais tante Amélie ou tante comme les enfants Melchissédec, en appuyant avec intention sur le pronom possessif.
Elle a moins de facilités que certaines de ses compagnes, que Cécile entre autres, mais elle connaît ses atouts, volonté et persévérance, pour atteindre le but qu’elle s’est fixé depuis qu’elle est entrée à l’école primaire : devenir institutrice. Il a fallu qu’elle se batte pour obtenir l’année précédente son brevet simple, indispensable pour entrer à l’Ecole normale. Dans sa tête, son avenir est prévu, organisé. Le hasard n’y a pas de place.
Depuis l’époque où Roger passait prendre à l’école les deux fillettes pour les ramener chez elles, ce garçon remplit sa vie. Jamais elle n’en a regardé un autre, jamais elle ne s’est intéressé à un autre. П fait la trame de ses meilleurs souvenirs. A cause de lui, elle se passionne pour les nouveaux modèles de voiture. Dès qu’elle le peut, elle passe lui dire bonjour au garage où il travaille, surmon-tant son dégoût pour les odeurs d’huile chaude et d’essence. Comment imaginer la vie sans lui alors qu’elle l’aime depuis toujours ?
Mais lui… Il lui est dur de voir avec quelle admiration il contemple Cécile, alors qu’il n’a pour elle que gentillesse et amitié. Que faire pour parvenir à capter son attention ? A quand une promenade, une vraie promenade d’amoureux, bras dessus bras dessous ? Pas encore ce dimanche puisque Cécile est l’héroïne du jour.
– Bonté divine, ma chérie, quelle merveilleuse apparition ! Viens ici que je t’embrasse. Ce n’est sûrement pas ta mère qui t’a coiffée ainsi ! As-tu inventé seule ce chignon ? Tu vas faire tourner la tête de tous les hommes-
Cécile rosit de plaisir.
– Décidément, tu m’étonneras toujours.
– Ma tante a toujours le mot juste. Oui, tu es étonnante, Cécile.
Magali est décontenancée par la transformation subite de Cécile qui gomme leur année de différence. Auparavant, elles étaient prises pour deux sœurs, maintenant elles peuvent passer pour des jumelles. Même taille, même couleur de cheveux, même peau mate. Une seule différence, des yeux bleus pour l’une, des yeux noirs pour l’autre ; la nature a parfois des fantaisies. Elle est tout prête à abandonner son statut d’aînée contre celui d’égale. Plus Cécile grandira vite, plus celle-ci sentira la tutelle de son frère et cherchera à s’en libérer !
– Maintenant que nous sommes tous réunis, allez-vous enfin nous dire, ma tante, quel est votre projet secret ?
– En route pour la place de la Comédie. Après, vous verrez.
Imitant d’autres spectateurs, Roger et son voisin se lèvent pour crier leurs bravos à la jeune maraîchère qu’est Ciboulette. Son costume met en valeur ses formes qui ne laissent pas un homme indifférent. Les dames applaudissent avec plus de retenue un Antonin plein de charme, saluant de son chapeau à grands coups de moulinets.
Les rappels se succèdent, le rideau s’ouvre encore et la troupe revient toujours sans que l’enthousiasme diminue. Un murmure de désolation descend du poulailler jusqu’à l’orchestre quand le rideau de fer descend.
Tante Amélie regarde les deux jeunes filles. L’une comme l’autre restent assises, muettes, les yeux fixés sur la scène.
– Magali, Cécile, mes enfants, secouez-vous ! Il n’est plus temps de rêver si nous voulons trouver de la place au café. La fête n’est pas finie.
A l’appel de leur prénom, les deux somnambules se lèvent. Cécile manque de tomber, boiteuse : elle a oublié que, pendant le spectacle, elle a enlevé une chaussure. En hâte, elle enfile son escarpin. Toujours sans dire un mot, elles descendent le grand escalier. Perdues dans leurs pensées, elles en oublient la beauté de ce théâtre où elles viennent de pénétrer pour la première fois.
Dehors, grand regroupement des spectateurs qui se congratulent. Plusieurs couples saluent madame Pesquet. Sans s’arrêter, elle leur répond d’un sourire et d’un signe de tête.
– Dépêchons-nous, nous avons une chance si nous arrivons avant tous ces beaux parleurs. Où est donc Roger ?
– Je le vois, s’écrie Magali, je vais le chercher, il discute avec le jeune homme qui était assis à côté de lui.
– Ah ! ce Roger, il ne peut voir quelqu’un sans se mettre à bavarder avec lui. Bientôt, il connaîtra tous les jeunes gens de la ville. Qu’il l’amène s’il veut, mais qu’il vienne !
D’un pas décidé, Amélie fend la foule de badauds devant le café, s’installe avec aplomb devant une table pour quatre personnes. Roger rafle un fauteuil inutilisé pour son compagnon.
– Bonjour, jeune homme. Asseyez-vous avec nous. Que pensez- vous de ce spectacle puisque mes demoiselles ont perdu la parole ?
– Permettez-moi d’abord de me présenter, madame. Je m’appelle Michel Orloff, dit le jeune homme en s’inclinant pour baiser la main qu’Amélie Pesquet lui tend.
Ce geste qu’il accomplit avec naturel et distinction flatte sa destinataire. Magali n’y prête pas attention, toute entière captivée par Roger. Cécile ouvre de grands yeux. Est-elle assise à la terrasse du café Riche ou sur la scène d’un théâtre avec un jeune premier en face d’elle ?
Tout en s’asseyant il répond à la question posée.
– Le spectacle était magnifique. Comme le rôle de Ciboulette colle à Edmée Favart. D’ailleurs c’est elle qui l’a créé il a y trois ans à Paris. Il paraîtrait que Reynaldo Hahn Га écrit tout spécialement pour elle.
– Pour un jeune homme de votre âge, vous paraissez bien au courant de la vie théâtrale. Etes-vous du pays ?
– Du pays, non. Je vis en France depuis quelques années. Je suis né bien loin d’ici à Kiev.
Personne ne réagit à ce nom étrange, mais Michel voit qu’il a devant lui au moins deux auditrices et un auditeur qui n’attendent qu’une chose : en savoir plus. Il va pouvoir parler de son pays, de ses chers souvenirs !
– Comme je viens de vous le dire, je suis né à Kiev, sur les bords du Dniepr. Ma famille est originaire de Saint-Pétersbourg, comme nous continuons à appeler cette ville dénommée depuis peu Leningrad. Je suis russe par mon père et ukrainien par ma mère, un mélange fréquent chez nous. Comme la plupart des hommes de notre famille, mon père a été élève d’une école militaire à Saint- Pétersbourg. Jeune officier il a été envoyé par le tsar servir en Ukraine. Là il fait la connaissance de ma mère, ils se sont aimés et mariés.
Durant la guerre, mon père est envoyé dans les Carpates. Il y commandait une brigade d’artillerie, est maintes fois décoré et reçoit en 1916 le grade de général dans l’armée impériale.
Cécile écoute, bouche bée. La Russie, l’Ukraine, les Carpates, oui elle connaît ces noms, enfin elle n’en sait pas plus que les quelques pages consacrées à ces pays lointains dans ses livres d’histoire ou de géographie. Qu’importe ! Elle se laisse emporter par la magie de ce récit aussi réel qu’un conte de fées.
Vous parlez français aussi bien que nous !
Il y a de l’étonnement dans l’exclamation de tante Amélie.
J’ai appris le français tout enfant, comme beaucoup de mes compatriotes. Nous le parlions plus souvent et presque mieux que le russe. D’ailleurs je n’avais que 12 ans quand je suis arrivé en France.
La voix de Michel se casse, des larmes lui montent aux yeux. Il ne paraît pas gêné de l’émotion qui l’envahit. Par contre elle surprend son auditoire, particulièrement Roger. Jamais il n’oserait se laisser aller ainsi devant des inconnus sans rougir de honte : les leçons de Aurélie y sont pour quelque chose.
Excusez-moi, mais il y a eu avant d’arriver ici des années si lcrribles.
Le nuage est passé aussi vite qu’il est venu. Michel reprend, la voix durcie.
– La révolution éclate dans mon pays en 1917, révolution ô combien sanglante ! Le tsar est obligé d’abdiquer puis est emprisonné. Comment voulez-vous que l’armée, les officiers acceptent d’obéir à ceux qui destituent leur empereur, qu’ils appellent “ Petit l’ère “, l’aimant avec dévotion ? Alors, fidèles à leur serment, beau-coup se révoltent à leur tour contre ces misérables qui s’appellent eux-mêmes “ rouges “ et forment une nouvelle armée, l’armée blanche d’Ukraine.
Le 17 juillet 1918 de votre calendrier, à lekaterinbouig, en Oural, où le tsar et sa famille ont été parqués comme du bétail, les révolutionnaires osent massacrer Nicolas II, oui, lui le tsar, la tsarine Alexandra, les quatre princesses qui avaient votre âge, mesdemoiselles, comme vous innocentes et belles. Ils massacrent aussi le tsarévitch, le jeune prince Alexis âgé de 14 ans. Que la terre leur soit douce ! comme nous disons en Russie.
Au tour des jeunes auditrices d’être émues. Ni elles, ni leur tante ne prêtent attention aux passants sur la place, elles dérivent, chacune dans son songe, sur les mots de Michel.
Celui-ci continue, emporté par une passion qu’il laisse éclater.
– Naturellement mon père s’engage dans cette armée. Il participe aux combats sous les ordres du général Denikine, avance avec lui jusqu’à 300 kilomètres de Moscou puis revient en Ukraine et prend Odessa. Si la situation est stabilisée en Crimée, elle se détériore partout ailleurs. Des généraux blancs sont tués ou pris et fusillés par les rouges, d’autres, abandonnés par les troupes alliées, embarquent |X)ur l’étranger.
Fin 1919, mon père revient à Kiev où ma mère, ma sœur Irène et moi l’attendions. De notre chambre, nous les entendions discuter. Pour la première fois, ils paraissaient être d’un avis différent. Ma mère pleurait et le suppliait d’abandonner son projet. Lequel ? Nous avons compris quand ma mère a sorti de grandes malles. Aidée de sa femme de chambre, elle a emballé nos habits et des objets précieux, surtout par les souvenirs qui s’y attachaient. Mon père, conscient de la précarité de la situation, voulait mettre sa famille à l’abri et nous a fait embarquer pour Istanbul.
La Turquie, ma mère espérait y rester deux ou trois mois… et nous y sommes restés presque trois ans. Comme toutes les autres épouses, ma mère vivait au rythme des nouvelles qui arrivaient de Russie. Quand elles étaient bonnes, elle nous emmenait nous promener sur les bords du Bosphore ; quand elles étaient mauvaises, elle s’enfermait dans sa chambre pour pleurer. Nous nous sentions doublement abandonnés.
Au début, je ne comprenais pas ce qui se passait. A neuf ans, j’ai été enchanté par toutes les nouveautés : prendre le bateau, vivre dans un pays où tout pour nous était curiosité. Pourtant, très vite, j’ai compris qu’une catastrophe brisait notre vie.
Michel réalise qu’il parle depuis un long moment. Pourquoi se laisse-t-il aller à raconter sa vie à des étrangers, alors qu’il se montre si méfiant à Paris ? Peut-être est-ce dû à la douceur de ce climat qui lui rappelle sa chère Crimée et à l’attention que lui porte les quatre personnes de cette famille.
– Excusez-moi de mon bavardage. Je dois vous ennuyer.
– Nous ennuyer ! Bien au contraire.
Tante Amélie est ravie. D’habitude, c’est elle qui raconte. Cette histoire-là, elle la trouve inimaginable. Non seulement elle est vraie, mais elle est émouvante et romantique. Elle tient à en connaître la fin.
– Nous avons tout notre temps. Racontez-nous comment vous avez fait pour arriver chez nous.
– Puisque vous le voulez, je continue.
En 1921, mon père embarque à Sébastopol avec les restes de l’armée Wrangel. Nous voyons arriver un homme vieilli, cassé moralement. Le général entreprenant, positif s’est à jamais perdu dans l’immensité de notre cher pays.
Ma mère a convaincu mon père de partir pour la France. C’était le seul pays qui acceptait de nous accueillir. Qu’étions-nous, que sommes-nous aujourd’hui encore ? Des pas grand-chose, des émigrés, des apatrides… Votre pays attirait mes parents qui parlaient français. Nous avons donc pris le bateau pour Marseille, où nous sommes restés quelque temps. Pour reprendre notre souffle. Parce que le climat nous rappelait la Crimée.
Mes parents n’ont pu s’y habituer. Ils s’y sentaient coupés de leur pays et de la colonie russe. Jusqu’à l’accent marseillais qui écorchait leurs oreilles. Alors, ma mère a refait les malles, plus légères au fur et à mesure que les mois passaient. L’argent commençait à manquer. Vendre ce que nous possédions ne durerait pas toujours.
D’urgence, il fallait penser aux choses sérieuses : trouver du travail pour mes parents, pour nous les enfants, entrer au lycée et rattraper le temps perdu. Paris leur parut la ville qui s’imposait.
Là, nous avons retrouvé d’autres émigrés, plus ou moins bien installés. Certains partis dès le début de la révolution ont trouvé un emploi qui correspond à leur profession. D’autres, arrivés depuis peu, vivent chichement, heureux de n’importe quel travail. Les meilleures places ont été prises par les premiers arrivants. Vous avez dû entendre parler de princes devenus chauffeurs de taxis. Ce n’est qu’à moitié une légende, malheureusement.
Aujourd’hui, mon père travaille à la gare Montparnasse : manutentionnaire et aussi porteur. Ma mère, comme beaucoup d’épouses d’officiers, a fait des études d’infirmière au début de la guerre. Elle a d’abord été veilleuse de nuit dans une clinique. Elle vient de trouver une place d’infirmière dans une usine de parfums.
– Ah ! cette maudite guerre ! Voyez-vous jeune homme, elle a privé ces trois enfants de leur père. Et leur mère aussi maintenant doit travailler.
Roger voudrait que sa tante garde une pudique retenue sur leur vie familiale. Jamais sa mère, rigide comme les cathares dont elle descend, ne parle de ses difficultés ni d’argent. Déjà il souffre secrètement de ne pas arriver à subvenir aux besoins de sa mère et de ses sœurs.
– Que faites-vous dans notre ville si votre famille habite Paris ? demande-t-il pour aborder un sujet moins douloureux.
– Je viens d’être reçu à mon baccalauréat. Ma sœur habite ici, mariée depuis peu avec un compatriote qui termine cette année l’école d’Agriculture. Je suis venu leur rendre visite et repars demain pour Paris. Sur les conseils de mon beau-frère, mes parents m’ont fait inscrire à votre Ecole de Commerce. Pour devenir quoi, je ne sais pas, ça m’est égal. Avant tout, je veux redevenir riche, pour mener quand nous reviendrons en Russie une vie équivalante à celle que nous avons perdue.
– Mais elle dure trois ans, s’exclame Roger avec étonnement.
Quelle insouciance, quel égoïsme ! Comment accepte-t-il de vivre aux crochets de ses parents ? Même si son père vivait, lui ne pourrait pas : incompatible avec sa fierté de mâle. N’a-t-il pas eu tort d’inviter ce jeune homme à les suivre au café, simplement parce qu’ils avaient échangé quelques mots, partageant la même admiration pour une comédienne, une femme fardée portant des robes à la limite de la décence ?
Sa mère lui a souvent reproché de se lier trop facilement, d’accorder sa confiance au premier venu, attiré par un visage sympathique. Pourtant, elle possède un cœur généreux, prête à aider son prochain : aucun vagabond n’a frappé à sa porte sans recevoir un morceau de fougasse. Protestante fraternelle mais distante.
Influencé par l’enseignement maternel, Roger regarde Cécile et Magali. Comme elles lui semblent jeunes, fragiles, crédules. D’ordinaire Magali passe son temps à le contempler avec une admiration qu’il trouvait exagérée, qui lui manque aujourd’hui. Elle aussi est accrochée au moindre mot qui sort de la bouche de ce beau parleur. Sur le visage de tante Amélie se lit la même naïveté que chez les jeunes filles. L’âge ne change rien au charme qu’elles subissent toutes trois.
Michel est assis, croisant et décroisant les jambes, très l’aise dans ses gestes, en rien gêné par son mètre quatre-vingt et sa large carrure. C’est vrai qu’il est séduisant, avec un visage si différent de celui des hommes de la région.
Des cheveux couleur du pain doré aux pointes plus claires comme si elles étaient décolorées par le soleil encadrent un visage à l’ovale parfait. Coiffés en arrière, ils descendent bas sur la nuque, bouclant au-dessus du col de chemise. Cette masse mousseuse frémit au moindre courant d’air et Michel doit la repousser souvent des deux mains pour dégager son visage. Celui-ci, bien en chair, presque encore potelé, a des traits fins et réguliers. Ses lèvres, dessinées et charnues, d’un rouge vif qui reflète la vigueur, expriment un sourire d’une douceur presque féminine. Cet ensemble attirant est supplanté par un regard inoubliable tant il est inhabituel. Qu’exprime cette couleur, ce bleu sous-tendu de vert, fluide et aussi peu teinté que l’eau d’un torrent ? Dominant un corps charpenté, ce regard n’en est que plus troublant et charmeur.
Il lui semble tout naturel d’être là, assis à bavarder avec une famille qu’il a rencontrée par le plus grand des hasards en ce début d’après-midi.
Tout de même, il finit par remarquer le regard de Roger qui le détaille sans complaisance, avec un œil critique qu’il n’avait pas quand ils ont fait connaissance.
– Les russes disent que, d’après les tableaux, je ressemble, les yeux exceptés, à un grand oncle, le comte Grégory Orloff, l’un des amants de l’impératrice Catherine IL Qui peut savoir avec les portraitistes du XVIIIe qui s’éloignaient souvent volontairement de leur modèle pour répondre aux canons de l’époque ? Comment être sûr d’une filiation si lointaine ?
La seule chose dont je puisse être assuré, est que je possède les yeux de ma mère. Il n’y a qu’à la regarder pour voir l’évidence de la ressemblance. La mère et la grand-mère de ma mère, sibériennes toutes deux, avaient les yeux clairs. Elle en a hérité et me les a passés. Pour une fois, il y a entorse à cette tradition de transmission par les femmes : ma sœur, à son grand regret, a les yeux noirs de mon père. D’où une cause fréquente de dispute quand nous étions enfants. Qui faire ? Rien. La nature est la nature.
Les dernières phrases de Michel réveillent l’attention de madame Pesquet. Du rêve, elle retombe dans la réalité. Que dirait Aurélie de propos aussi libres tenus devant sa fille, avec une telle désinvolture ? Evoquer la vie dissolue d’un ancêtre frôle l’inconvenance. Les tares, même les plus lointaines, doivent rester cachées, au secret dans les familles. Quant à entendre prononcer le mot “amant”, comme le fait le jeune homme la ferait rougir.
Tante Amélie devant elle trouverait toutes les raisons pour défendre ce jeune homme, malgré la légèreté de ses derniers propos.
– Mon amie, toi qui aimes tant la vérité, tu devrais apprécier sa franchise, un peu brutale je te l’accorde. Combien de français auraient mis en avant un titre de noblesse, une hérédité princière, même de la main gauche ? Lui s’exprime avec spontanéité, sans vantardise ni forfanterie. Il dit les choses dans leur réalité. Certes il a reçu une éducation différente, mais une éducation solide, je t’assure. Ne le juge pas si sévèrement.
La terrasse du café est maintenant dans l’ombre comme les sculptures des angelots joufflus et dénudés qui décorent la façade. Les dernières gouttes des consommations ont eu le temps de sécher au fond des verres.
– Mes enfants, il est temps de rentrer, vos mères vont s’inquiéter.
Roger est le premier à se lever, le seul. Magali, avec un temps de retard, quitte sa chaise à regret, sous le regard impératif de son ami.
Michel ne bouge pas. Son esprit est-il reparti vers le pays lointain qu’il vient d’évoquer ? Quant à Cécile, elle ne le quitte pas du regard, sourde et aveugle à tout ce qui se passe autour d’elle.
– Tu reves, ma chérie.
Le contact de la main de Tante Amélie sur sa cuisse la fait sursauter.
– Partir, déjà…
Que de regrets dans sa voix. Elle a écouté chaque phrase sagement, pour se rappeler de tout. La séparation est arrivée. Sans oser le regarder en face, car elle a peur que sa peine se lise sur son visage, elle tend sa main à Michel.
C’est un au-revoir, monsieur, qui n’est pas un adieu. Quand vous reviendrez en octobre à l’école de Commerce, passez rue des Candeliers. Je m’appelle Madame Pesquet. Alors, nous pourrons continuer ce bavardage.
La jeune fille se jetterait bien au cou de sa tante. Elle vient de recevoir son plus beau cadeau de ce jour de fête.
– Cécile, Paule, Emma Melchissédec, acceptez-vous de prendre pour époux Michel Orloff, ici présent ?
– Oui.
Le mot tombe net, avec une assurance étonnante chez une jeune fille de 19 ans.
– Je vous déclare unis par les liens du mariage.
Au moment où le maire prononce la phrase importante de la cérémonie, tante Amélie émet un soupir, plus sonore qu’elle ne l’avait prévu. Il résonne dans cette grande salle. Elle seule sait combien il représente de soulagement après tant d’inquiétude. Ce jour, voulu par les jeunes gens, est enfin arrivé. П n’y a qu’à regarder leurs visages pour y lire leur confiance en un avenir à deux où chaque jour sera du bonheur parce qu’ils le vivront ensemble. Qui, dans l’assistance, connaît une histoire plus romantique que celle de ces deux êtres nés à des milliers de kilomètres de distance unis aujourd’hui par le mariage ?
Aurélie se force à sourire. Aujourd’hui doit être un jour de joie où tout le passé est oublié. Malgré ses efforts, elle se sent mal à l’aise, reprise par ce que sa fille appelle “ ses vieux démons “. Les larmes aux yeux, elle a donné la veille au soir sa bénédiction à sa fille, un geste qui a valeur de sacrement, d’autant plus important qu’il est le seul écho à l’enfance protestante de Cécile. Après la mairie, les invités vont se rendre directement au restaurant. Il n’y a pas d’office au temple puisque le mariage religieux aura lieu à Paris, dans une église orthodoxe.
Qu’ont donc ces jeunes en commun pour bâtir leur avenir ? Telle est la question qu’elle se pose et se repose, dans sa tête comme avec ses proches, depuis que Cécile lui a parlé de son amour pour Michel. Cet amour, elle l’a redouté depuis le début.
L’amour, voilà un grand mot ! Elle a toujours rempli son devoir d’épouse, heureuse d’avoir satisfait son mari en lui donnant les enfants qu’il désirait. Pourtant, enfoui en elle, un vieux fond de catharisme demeure. La vie est loin d’être une partie de plaisir. Elle ne peut conduire qu’à la mort, alors pourquoi mettre des enfants au monde, qui vont avoir à traverser cette vallée de douleurs.
Au retour de la matinée à l’Opéra, elle a compris que quelque chose de grave venait de se passer. Roger et Cécile sont rentrés différents des enfants qui étaient partis quelques heures auparavant.
Son fils a tout de suite parlé avec sa volubilité habituelle d’un jeune russe dont il venait de faire la connaissance. Les mots durs d’inconscient, d’égoïste ont émaillé ses propos, ce qui l’a d’autant plus étonnée que Roger par tempérament ne jugeait pas. Il se montrait indulgent pour chacun, surtout vis-à-vis des jeunes de son âge. Il était évident que quelque chose passait mal.
Même l’attitude de tante Amélie avait été blâmée.
– Elle est trop bonne, notre tante. Pourquoi a-t-elle invité ce Michel à venir la voir ? Qu’elle ne se fasse pas d’illusions. D’ici octobre, il a le temps de l’oublier s’il revient ou de changer d’idée. Son projet de faire l’école de Commerce ne repose que sur l’idée de gagner facilement de l’argent.
Cécile, en silence, écoutait son frère. Aurélie, en alerte, avait remarqué que son regard s’était durci quand la possibilité d’un non- retour avait été évoquée. Puis plus rien.
La fête était finie, cette rencontre oubliée. Ni Roger ni Cécile n’avaient prononcé le prénom du russe.
Il avait fallu que des semaines passent pour que Cécile se mette à parler. Oh, rien de précis, quelques allusions, quelques gestes révélateurs qui dénotaient pour une mère attentive qu’elle n’avait pas oublié ce garçon.
Elle s’était rendue à la bibliothèque municipale pour y emprunter des livres. Elle en était revenu avec “ La petite Fadette “ qu’elle avait lu rapidement et “ Guerre et Paix “ un volume aussi épais qu’une bible. Elle s’y était plongée avec tant de passion qu’elle en devenait sourde au monde extérieur.
– Quand auras-tu fini ton foutu livre, se plaignait parfois Lisette qui trouvait que sa sœur la délaissait.
– Fini ? Mais je l’ai déjà fini. Je le relis pour la troisième fois, il m’apprend tant de choses ! Ce livre est aussi immense que la Russie.
Une fois, à table, elle avait prononcé ce mot.
– De quoi parles-tu ? avait réagi Roger, comme piqué par un dard.
Si tu veux faire ta savante, sache que la Russie n’existe plus depuis des années. Seule existe l’URSS. Ses habitants sont tous des communistes. Quant à ceux qui ont quitté leur pays, ce sont des lâches. Ils auraient dû faire comme notre père qui, lui, a su mourir pour que nous restions français !
L’argument pesait son poids.
Cécile n’avait rien répondu.
Aurélie n’était pas intervenue. La dispute avait été aussi brève que violente.
En y réfléchissant, seule la jalousie pouvait expliquer une réaction aussi intempestive. Il était évident que son fils souffrait. Elle aussi commença à souffrir car elle savait que la jalousie est un mal pernicieux, inguérissable. La complicité fraternelle venait de se terminer avec cet accès de colère. Maintenant tout allait devenir rivalité.
Cet été là, la Russie a pénétré rue Palissade.
Tendue, les mâchoires serrées, Magali écoute le maire lire les articles du code civil puis faire son discours, adressant ses vœux de bonheur aux mariés. Comme elle voudrait être à la place de Cécile, même si celle-ci ne porte pas la grande robe blanche à traîne et le voile dont elle a toujours rêvé. Ce n’est pas qu’elle lui envie son Michel, oh non, loin de là. A ses yeux il n’a guère d’atout pour lui, excepté son visage avenant et son allure distinguée dans son costume de cérémonie.
– Que lui trouves-tu de spécial ? a-t-elle souvent demandé à son amie, arguant de son droit d’aînesse pour la questionner et la conseiller.
De quoi vas-tu vivre avec lui ? Il t’a beaucoup vanté son diplôme d’école de Commerce, mais je peux te dire qu’elle n’a pas si bonne imputation que cela. Quelle situation va-t-il trouver ?
– Tu ne peux pas comprendre, il m’aime et je l’aime. Il me l’a dit cl je le crois.
Que pouvait répondre d’autre Cécile ? Un jour, lasse d’entendre toujours les mêmes phrases, elle s’est rebiffée.
– Si Roger te demandait de l’épouser, ne lui dirais-tu pas oui dans la seconde ? Car tu n’attends que sa demande, n’est-ce pas…
Ton amour pour lui, que tu crois si bien caché, est un secret de Polichinelle. Il n’y a qu’à voir la façon dont tu le regardes et dont tu le suis partout pour deviner tes sentiments. T’es-tu jamais demandé pourquoi il ne disait rien ? Ce serait pourtant la bonne question à te poser. Alors laisse-moi tranquille, pense plutôt à toi.
Magali s’est sentie mise à nu. Quelle honte ! Tout le monde savait, elle ne pouvait plus en douter. A partir de ce jour, elle a regardé Cécile en rivale. Qui d’entre elles deux se marierait la première ? Deux ans auparavant, elle était sûre de gagner.
Aujourd’hui, elle doit avouer sa défaite. Roger, malgré son travail fixe et ses extra qui lui permettraient de fonder une famille, ne s’est toujours pas déclaré. Il préfère mener la joyeuse vie de célibataire. Elle sait, car tout se sait, et si elle voulait l’ignorer, il y aurait de bonnes amies charitables pour le lui susurrer à l’oreille, “ pour ton bien naturellement “, qu’il fréquente une certaine maison, rue Bruyas.
Elle a mis toute la force de son amour à rester patiente et optimiste. Jamais elle n’a prononcé un mot de critique envers Roger. Plus même, elle s’est interdit à en émettre dans le secret de son cœur, sinon elle aurait craqué.
A cet instant, elle doute d’elle-même. Cécile, sa cadette, a gagné. A partir de cette minute, elle devient madame Michel Orloff, avec tous les privilèges qui s’attachent au titre de femme mariée. Elle, va- t-elle devoir attendre de coiffer la sainte Catherine pour que Roger se décide ou plus tard encore ? L’injustice entre les deux situations lui fait monter les larmes aux yeux. Roger sera fêté comme un joyeux célibataire autour duquel les jeunes filles et les femmes tourneront. Elle sera méprisée en fille qui ne trouve pas preneur, puis affublée du titre hideux de vieille fille.
Depuis quelques semaines, Roger est de fort mauvaise humeur, exactement depuis que la date du mariage est fixée. Il a tout dit, tout fait pour empêcher cette cérémonie, allant jusqu’à conseiller à sa mère de refuser son consentement, indispensable puisque Cécile est encore mineure.
Si ce mariage se déroule aujourd’hui, il ne peut s’en prendre qu’à lui. Qui a invité Michel à le suivre à la sortie du théâtre ? Lui. Qui, ce jour-là, a laissé bavarder Michel sans intervenir ? Lui. Qui n’a pas deviné au cours de l’été suivant ce que cachait le silence de sa sœur ? Lui. Il s’était moqué d’elle quand elle avait commencé à parler de la Russie. Alors, il était bien loin de se douter de ce que signifiait cet intérêt.
Que reproche-t-il à son beau-frère ? Quand sa mère, avec l’habitude protestante des examens de conscience, lui a demandé de réfléchir sur une possible jalousie de sa part, il est devenu blanc. Un silence de quelques secondes a suivi, un silence qui a paru durer plus longtemps.
Jamais de sa vie, il n’a élevé la voix devant sa mère, ce jour-là pas plus que les autres. Elle aurait préféré le voir se laisser emporter par la colère qu’affronter un fils glacial, maître des mots qu’il prononçait, mais qui perçaient son cœur de mère.
– Puisque même vous, notre mère, acceptez l’idée de ce mariage sans vous y opposer comme vous en avez le pouvoir légal, il faut bien que quelqu’un d’autre dans cette maison garde son bon sens. Vous paraissez l’avoir perdu.
Quant à tante Amélie, je ne sais si c’est de la bêtise ou de la candeur. Depuis le début, cette union la comble par le côté romantique qu’elle s’acharne à lui trouver. Quand je pense qu’un jour elle a osé avancer comme argument l’union franco-russe. Se croit-elle encore au début du siècle et se prend-elle pour le tsar ou le Président de la République d’alors ! Par contre, je suis sûr que nous aurions eu droit à des lamentations étemelles si c’était Magali qui avait décidé d’épouser Michel. Mais oublions tante Amélie ; même si nous l’aimons, elle n’est pas de notre famille.
Croyez-vous que notre père aurait permis une telle alliance avec quelqu’un qui descend d’on ne sait qui, qui va faire de sa vie on ne sait quoi et qui va emmener Cécile on ne sait où ? Car Michel est bien capable, si l’idée lui en prend, de l’emmener au bout du monde. Il ne connaît comme maître que son bon plaisir et n’a pas plus de cervelle qu’un oiseau… même s’il a fait une école de commerce. Ne comptez pas sur Cécile pour lui mettre du plomb dans la tête. Vous l’avez élevée dans l’obéissance, elle obéira à son mari sans rien dire. Et en plus elle l’aime.
Alors, où tout cela va la conduire, les conduire… Tousles espoirs sont permis.
Vous parlez d’envie ou de jalousie. Que puis-je envier à Michel ? La seule chose qu’il a et que je n’ai pas est qu’il soit apatride…. La belle raison que voilà ! En frère aîné, j’ai veillé sur Cécile, surtout depuis la mort de notre père. Elle tue par son entêtement la complicité fraternelle qui régnait entre nous depuis notre enfance. D’ailleurs, cela fait des mois que nous nous évitons, autant que nous le pouvons.
Je suis désolé de la voir choisir un tel mari. En égoïste, je devrais me dire que cela ne changera rien à ma vie. Mais je ne suis pas égoïste. Je n’ai pas besoin d’elle. Ce sera elle qui aura besoin de moi, peut-être plus tôt que prévu. Qu’elle ne compte pas sur moi à ce moment-là, je l’aurai assez mise en garde.
– Là, mon fils, tu vas trop loin. Je connais ton bon cœur.
– Oui, maman, justement c’est à cause de ce cœur, de mon amour pour ma sœur que je vous parle calmement, pesant chacun de mes mots. Je ne reviendrai pas sur ce que je dis aujourd’hui. Vous pouvez avertir Cécile. Si elle épouse ce garçon, elle fait la bêtise de sa vie, j’ose même dire devant vous la connerie de sa vie. Arrivera ce qui arrivera.
Il s’est fait violence pour dire de tels mots, il voyait bien qu’il peinait sa mère, lui qui avait toujours évité de le faire. Prononcer de telles paroles lui arrachait le cœur. Il parlait pour respecter la voix de sa conscience. Sa mère devrait le comprendre. Protestante rigoriste, elle connaissait mieux que personne la force de cette voix et le trouble ressenti à la taire.
Aurélie n’avait pas jugé utile de faire part à Cécile des propos de son frère. Elle avait compté sur l’action du temps qui aplanit les humeurs. Jusqu’à présent, elle s’était trompée.
Avant de descendre l’escalier d’honneur, les mariés reçoivent les félicitations de quelques personnes venues assister à la cérémonie, tous des français puisque la famille de Michel attend à Paris le couple pour le mariage religieux.
Roger embrasse sa sœur puis serre la main de son beau-frère.
Tu peux tout de même moi aussi m’embrasser aujourd’hui, à la française sur les deux joues, si la mode russe te choque !
L’humour de Michel ne fait que souligner la tension qui existe entre les deux hommes. Il est conscient de cette tension mais il est sûr que les choses vont s’arranger, si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain ou après-demain, parce que rien ne dure, rien n’est réellement grave, sauf la mort, dit-il en riant, et encore… ajoute-t-il. Cécile a été séduite pas ce caractère si insouciant face à l’avenir, à l’opposé de celui de sa mère, inquiète du présent et redoutant l’avenir, attitude qui a pesé sur son enfance et à laquelle elle est heureuse d’échapper.
Amélie Pesquet met plus de chaleur dans ses embrassades.
Dans mes bras, mes enfants, tous les deux ensemble, comme je l’ai souhaité depuis si longtemps. Longue vie, unis dans le bonheur !
– Merci, tante Amélie, je sais que je vous dois mon bonheur d’aujourd’hui et celui de demain puisque vous avez aussi trouver un travail pour Michel.
– Oui, merci, Totiouchka, d’être aussi amoureuse de moi que Cécile. Me voilà avec la lourde tâche de devoir satisfaire deux femmes.
Cette boutade rosit les joues de sa destinataire.
– Ah, mon garçon, si tu n’étais pas si jeune et moi si vieille, je me serais bien remariée avec toi ! C’est pêcher que de rencontrer un si bel homme et de le laisser à une autre sans chercher à le retenir, parole de Totiouchka.
Amélie adore ce mot russe de “ petite tante “ que Michel utilise comme un surnom. Elle en aime la sonorité douce et s’en pare comme d’un titre de noblesse.
– Te voilà prévenue, ma chérie. Une femme m’attend rue des Candeliers.
Cécile est décontenancée par les réparties moqueuses échangées par sa tante et Michel. Elle devrait y être habituée ! Elle reste une fois encore muette, ne trouvant comme réponse que de se serrer encore plus entre les bras des deux êtres qui, chacun à leur façon, l’aiment sans condition. Elle en éprouve une chaleur et un réconfort qui la mettent au bord des larmes.
– Tant de bonheur me donne envie de pleurer.
– Ah, non ! Regarde l’air apitoyé des invités de la noce suivante. Ils vont croire que tu as été mariée de force. Descendons plutôt rejoindre ta famille.
Sagement rangées de l’autre côté de la place de la mairie, les trois voitures retenues pour la journées attendent. A voir de l’intérieur le soleil éclatant et le ciel bleu profond, chacun pourrait se croire en plein été. Mais, dès la porte ouverte, le vent s’engouffre dans la mairie. Il a déjà neigé sur les Cévennes et ce vent qui en descend souffle un froid bien hivernal pour un mois de novembre.
– Rendez-vous au bout du Champ de Mars, crie Michel aux deux autres chauffeurs, en s’engouffrant derrière Cécile dans la voiture conduite par Roger, décorée pour la circonstance de rubans blancs noués sur le capot.
Cécile se blottit contre lui, avec volupté. Depuis une demi-heure, elle en a le droit. Elle jette un coup d’œil moqueur à son frère car elle sait qu’il les observe dans le rétroviseur. Oui, elle a tous les droits, et aussi quelques devoirs. Mais les devoirs, les choses ennuyeuses seront pour un autre jour ! Elle a besoin de se réchauffer, d’absorber une parcelle de la force physique de Michel avant d’affronter la cérémonie qu’il a voulue.
Tu vas apprendre la vie d’une femme russe, les coutumes de mon pays. Comme nous avons un grand respect et un amour toujours vivant pour nos disparus, nous voulons les faire participer à nos fêtes.
Au bout du parc se dresse depuis 1919 une colonnade en demi- cercle, de vague inspiration gréco-romaine, un décor vide de toute présence humaine. L’architecte a estimé que son érection suffisait à porter témoignage : aucune sculpture. Rien que la pierre blanche, froide. Tout un symbole.
Michel s’empare de la main de Cécile et la glisse au chaud, sous son bras. Ainsi, ils marchent leurs deux pas accordés. Derrière, les invités suivent, peinant à avancer contre le vent debout. Un adjoint au maire les attend au pied du monument pour leur ouvrir la porte sainte, par autorisation exceptionnelle. C’est un à un que se fait la descente de l’escalier en colimaçon, tant celui-ci est étroit, le représentant de la maire le premier suivi par Michel qui marche en crabe pour ne pas lâcher la main de Cécile. Ils débouchent dans une salle qui paraît immense à celle-ci, tant elle est impressionnée par la solennité du lieu. Là sont gravés les noms de tous les morts de la ville durant la guerre. Sous les grands chiffres en or de 1915, panni tant de noms, est inscrit celui de Jean Melchissédec.
Sans se séparer de Michel, car elle a besoin du contact tactile de sa présence, Cécile s’avance et dépose au pied du mur, juste au-dessous du nom de son père, son bouquet de mariée, composé des dernières roses pâles de la saison. Elle avait quatre ans quand il a été mobilisé, elle ne l’a plus revu. Peu à peu l’image qu’elle avait conservée s’est gommée. D’abord, elle a perdu son regard, puis son sourire, pour finir son odeur. Il ne lui reste plus que le souvenir d’un homme qui la lançait en l’air avant de la rattraper dans ses bras. Elle hurlait de joie et de peur, répétant “Encore, encore“.
Aurélie et Amélie forment un bloc sombre de deux femmes en noir serrées l’une contre l’autre. Elles sont là dans ce lieu pour la première fois, sans oser bouger ni parler, sans savoir quoi faire d’elles. Le silence est lourd, total.
Michel fixe un moment la plaque de marbre gravée, puis embrasse sa femme avec solennité comme s’il prenait à témoin de son amour cet homme dont le nom est inscrit là, devant lui, cet homme qu’il n’a pas connu mais à qui il doit Cécile.
– Il a du cœur ce garçon, murmure Aurélie à Amélie. Tu as sans doute eu raison… reconnaît-elle ici plus facilement qu’ailleurs car dans un lieu aussi solennel, Amélie n’osera pas en tirer victoire.
Ces quelques mots ont suffi pour que l’une avoue à l’autre qu’elle vient d’adopter son gendre par la loi comme son fils, à égalité avec Roger dans son cœur.
Le train roule avec régularité à travers la campagne. Le vent des Cévennes d’hier a fait place au Grec qui apporte la pluie. Les nuages noirs se culbutent, doublent le train, s’enfoncent dans l’arrière-pays aux terres violettes. Ce temps maussade et cafardeux pèse sur les occupants du compartiment qui ne savent comment occuper les heures qu’ils vont passer à devoir rester enfennés ensemble.
A quatre mains posées sur la rambarde de la fenêtre du couloir, bras contre bras, Cécile et Michel se retrouvent seuls au monde.
Devant eux, rien : un paysage de champs plantés d’oliviers et de vignes, à l’infini. Derrière eux, rien : de l’autre côté de la porte vitrée les occupants du compartiment, plus loin encore la famille et les amis restés à Montpellier. Cette position est à l’image de leur vie présente. Eux sont nulle part, dans ce train en continuel mouvement, pris entre le passé et l’avenir.
Le jour du mariage, attendu avec impatience depuis si longtemps, a passé si vite et la nuit encore plus. Elle a découvert deux corps qu’elle ignorait, le sien parcouru de frissons inconnus qu’elle ne maîtrisait pas et celui de Michel, pesant et dominateur. Quand il lui a pris la main pour la poser sur son sexe en érection, elle a accompli le mouvement qu’il lui indiquait.
Qu’a-t-il pensé de son ignorance, de sa maladresse, de ses appréhensions ? Il a crié de plaisir quand il s’est répandu en elle après l’avoir pénétrée avec une violence qui l’a contractée. Elle espérait un éblouissement : aucun. Elle a ressenti un écrasement et une douleur interne vrillante. Aucune parole n’a été échangée.
Michel est sorti d’elle, a basculé sur le côté pour se retrouver allongé sur le dos. En propriétaire, il a posé sa main gauche sur son sein gauche, meurtri par de tendres morsures. Il n’a eu le temps que d’émettre un “ma” avant d’être attrapé par le sommeil.
Tels des gisants, ils se sont retrouvés dans la même position, réveillés en sursaut par une sonnerie métallique juste assez tôt pour attraper leur train.
Cécile ne veut pas évoquer cet hier avec Michel. Trop récent, trop personnel, trop troublant. Il y a des gestes qui ont besoin de l’obscurité pour être tolérables. Tant de questions se posent qu’elle a besoin pour se rassurer d’évoquer ce dont elle est sûre, leur passé commun depuis la première rencontre, leurs fiançailles.
– Te souviens-tu du premier brin de myosotis que tu m’as apporté “ de la même couleur que tes yeux “ m’as-tu dit et notre fou rire quand tu m’as avoué que tu l’avais cueilli en passant devant un jardin, au travers d’un grillage. Il dort, conservé entre les pages de “ Guerre et Paix “.
Pourquoi ajouter que ce livre l’a désarçonnée : trop de personnages au noms compliqués menant une vie aux antipodes de la sienne.
– Quelle angoisse quand, ta première année d’études finie, tu es remonté à Paris pour aider tes parents. J’ai maudit ces vacances : trois mois interminables. Si tu n’étais pas revenu…
– Tu ne risquais rien ma chérie, je t’ai aimée si fort tout de suite.
– C’est ce que tous les garçons disent aux filles. Combien partent sans retour ?
– Chaque jour je t’écrivais. Heureusement que nous étions protégés par une bonne fée. Non majeurs la poste restante nous était fermée.
– Ma mère aurait interdit cette correspondance. Il a fallu attendre les vacances après ta deuxième année pour qu’elle l’autorise. Mais que de réflexions acerbes ! Elle jugeait ce temps passé à écrire perdu. Nous aurions dû l’utiliser pour apprendre. Quoi ? Elle n’a jamais précisé, je n’ai pas osé poser la question.
– Tu aurais pu apprendre le russe !
– Le russe… pourquoi ? As-tu pensé, toi, à apprendre le provençal ?
– Ne compare pas la Russie avec la Provence. La réplique est immédiate, un peu sèche.
Cécile regarde Michel, surprise. C’est la première fois qu’il parle de cet apprentissage.
Michel n’entend plus le bruit régulier des boggies avançant de rail en rail. Une bouffée de souvenirs l’envahit, comme parfois, comme de plus en plus au fur et à mesure que les années de séparation augmentent. Il écoute le crissement des patins d’une certaine troika sur la neige gelée et les claquements de langue du palefrenier pour soutenir l’allure des trois chevaux. Quelle musique, quel vide dans sa poitrine!
A cet instant, il est loin, ailleurs. Cela lui arrive parfois. D’expérience, Cécile sait qu’il va sortir de son rêve dans une ou deux minutes. Pour elle, un temps infini.
Il secoue la tête, ouvre grand les yeux comme si la lumière l’éblouissait.
L’absence est finie.
– Ma chérie, tu vas découvrir mon pays par la plus belle porte, la porte sainte de l’iconostase de notre église. Tu verras quand elle s’ouvre, le paradis est alors si proche…
De ce que représente une église orthodoxe pour un croyant, des icônes qui y sont vénérées, Cécile n’a pas la moindre idée. Il n’en existe pas à Montpellier. Pour cela comme pour le reste, elle fait confiance à Michel. Elle pose sa tête sur son épaule, juste à la bonne hauteur. Elle a tant besoin de lui, si carré, si beau. Que d’appréhensions dans cette tête face à ses beaux-parents qu’elle ne connaît qu’au travers des récits de Michel !
Il lui a montré une photo d’un homme debout en grand uniforme, tenant dans le creux de son bras gauche un étrange objet : un haut bonnet en fourrure bouclée portant sur le devant deux aigles brillants, la coiffure réglementaire des officiers des régiments de cosaques frappé des armes de la Russie impériale. Sa main droite est posée sur l’épaule nue d’une femme en tenue de soirée dont la robe si ample cache le siège sur lequel elle est assise. Que de dentelles, que de rubans, quels bijoux magnifiques ! De longues boucles d’oreilles dépassent sous des cheveux noirs relevés en chignon de boucles, un collier à plusieurs rangs de perles habille un décolleté qui laisse deviner la naissance des seins. Une robe de conte de fées pour une reine.
– Mes parents Michel Vassilievitch et Victoria Orloff, avant de se rendre au bal chez le gouverneur, le dernier avant que la révolution ne brise cette vie, avait commenté son fiancé.
Il lui en avait montré d’autres du même couple, plus jeune, dans des tenues aussi prestigieuses, dans des poses aussi solennelles, figé comme pour l’éternité avec un regard vide et un sourire distant.
Tout cela est du passé, elle le sait, sans pouvoir s’empêcher de les imaginer comme princes venus d’un autre monde, des extraterrestres. Après cela, comment concevoir ses beaux-parents habillés comme des simples employés ? Impossible.
Vers midi, ils déballent leurs provisions. Chaque produit a été emballé avec soin par madame Melchissédec dans le papier d’argent des plaquettes de chocolat qu’en maîtresse de maison prudente elle conserve toujours. Cette attention, toute de modestie et de silence, bien dans le caractère de sa mère, émeut Cécile. C’est un signe dernier d’affection d’une mère à sa fille qui part vers l’inconnu. Il n’en faut pas plus pour couper l’appétit médiocre de la jeune femme, écœurée déjà par les odeurs de victuailles qui stagnent dans le compartiment. Elle grignote à demi une cuisse de poulet, mordille la croûte d’un morceau de pain et transforme la mie en boulettes.
Michel, insensible à toute inquiétude, dévore sans presque prendre le temps de mastiquer la totalité des provisions.
– C’était bien bon. Dommage que ce soit fini, j’en aurais mangé le double !
– Toujours insatiable, en toutes circonstances.
Il y a de l’envie dans le ton de la jeune femme qui se sent une barre sur l’estomac. Depuis ce matin, une angoisse qu’elle ne peut contrôler s’accroît, malgré toute la douceur et l’amour qu’elle lit dans les yeux de son mari.
– Comme tu es nerveuse, ma chérie. Cale-toi contre moi et dors un peu. Tu as tout le temps, nous sommes loin d’être arrivés.
Qu’il est bon de se laisser aller contre l’être aimé ! Cécile s’abandonne au bercement du train, vite oublie tout.
Dehors la nuit tombe. L’obscurité envahit le compartiment et les visages deviennent blafards.
– Lève-toi et essaie d’allumer la lumière, dit une voyageuse à son mari.
– Inutile. C’est le chef de train qui commande l’éclairage, précise un homme monté à Lyon. Il faut patienter, cela ne va pas tarder.
Comme si sa réflexion avait été entendue, la lumière arrive.
A l’extérieur, des traînées lumineuses indiquent que le train traverse des villages de plus en plus rapprochés.
– Nous arrivons dans la banlieue. Encore vingt minutes de patience et nous serons à Paris, précise le lyonnais.
Paris ! Ce mot réveille toutes les appréhensions de Cécile. Comme l’instant où elle est montée dans le train lui paraît lointain ! Tous ces voyageurs sont presque devenus des connaissances auxquels elle s’est habituée. Certains parlent avec l’accent languedocien ce qui leur donne un air familier. Elle regrette de devoir les quitter. Encore une rupture. Elle est fatiguée de tant de séparations successives en si peu de temps.
Le train ralentit. Comme à un signal, les voyageurs se lèvent saisis par la fièvre de l’arrivée. Les hommes descendent les valises, ouvrent la porte. Impossible d’aller plus loin. Le couloir est déjà envahi. Alors les répliques fusent, chacun voulant faire de l’esprit.
– Comme si se tasser devant la sortie de la voiture allait faire avancer le train plus vite !
– Il y a toujours des gens plus pressés que d’autres !
– Pourtant, il leur faudra bien prendre le temps de mourir. Alors à quoi ça leur sert de courir ainsi!
Dans un dernier hoquet, le train s’arrête sous la verrière, dans une demi-obscurité.
Cécile reste assise à sa place immobile. Comme lors de la visite au monument aux morts, Michel prend sa main et la précède en marchant en crabe dans le couloir pour ne pas la lâcher. Ainsi, tous les deux, liés l’un à l’autre, quittent bons derniers le compartiment.
Monsieur Michel Orloff a voulu arriver très en avance dans cette gare qu’il ne pratique guère. Il marche à grands pas, l’épaule droite légèrement en avant, par habitude de fendre la foule. Sa femme, Victoria, le suit, presque obligée de courir, dépassée par la taille de scs enjambées.
De la gare Montparnasse, il connaît les moindres recoins; cela fait sept ou huit ans qu’il y travaille six jours sur sept, même parfois sept jours sur sept quand la fin du mois s’annonce difficile. Parfois la fatigue lui broie les genoux et lui noue les épaules. Mais son uniforme est toujours bien repassé et sa plaque de cuivre rutilante. Victoria y veille avec constance; c’est sa manière à elle de participer au travail pénible de son mari.
Au début, il se sentait insulté dans sa dignité de travailleur d’accepter un pourboire et devait se retenir pour ne pas jeter les piécettes à la tête du client. Avec le temps, il s’y est habitué, Il s’est même fait l’œil. Ce n’est pas le voyageur le plus chargé qui lui donnera en plus du prix du portage le plus gros pourboire, mais l’homme habillé d’une façon voyante, accompagné d’une jolie femme, apprécie Michel, souvent trop jolie et trop jeune pour lui.
“Vite, vite, porteur”. Plus il se hâte, plus le pourboire est conséquent.
La gare de Lyon grouille de monde en cette fin de journée. C’est l’heure où arrivent les trains provenant des destinations éloignées et de l’étranger. Beaucoup de cris, de bruits, de bousculades, d’embouteillages de chariots et de valises.
Monsieur Orloff avise l’un des porteurs qui attendent le client à l’entrée des quais, avant le contrôle des tickets qui donne accès aux trains. En connaisseur, il choisit un homme à l’uniforme net. Ses bretelles en cuir tendues font ressortir son torse carré et nerveux.
– Bonjour, monsieur. Pourriez-vous nous dire où arrive le train venant de Perpignan ?
– D’habitude, c’est sur la voie D.
– Merci monsieur, accepteriez-vous de nous y accompagner ? Nous attendons mon fils et sa femme.
– Suivez-moi mon prince, répond l’homme. Parisien de naissance, arpentant depuis vingt-cinq ans les halls de gare, il a croisé des gens venant de partout, aux accents les plus divers. Il détecte tout de suite l’accent russe.
Vrai ou faux prince, se dit-il, un titre ne peut nuire à mon pourboire.
– Vous faites erreur, monsieur, je n’étais que général.
Michel tient à rétablir la vérité.
– Qu’à cela ne tienne, à vos ordres mon général.
Madame Orloff, étourdie par le va-et-vient qui l’entoure, ne suit pas l’échange entre le porteur et son mari ; au ton de voix de sa dernière phrase, elle tend l’oreille, devinant qu’il est contrarié.
– Que se passe-t-il ? lui demande-t-elle en russe.
– Encore un français qui pense qu’en Russie il n’y avait que des princes, qui sont tous devenus en France chauffeurs de G.7. Il serait bien étonné de savoir que je suis porteur comme lui !
Que de tristesse dans cette constatation.
– Ne pense pas au passé. Aujourd’hui, c’est fête. Nous allons retrouver Misha et accueillir sa femme.
– Comme toujours, tu as raison.
Tu sais, c’est parfois énervant que tu aies toujours raison, ajoute- t-il en se forçant à sourire.
Sauf quand tu appelles notre fils parce diminutif enfantin.
– Si tu avais respecté la tradition, il porterait le prénom de son grand-père. Ce serait plus commode. Mais tu étais tellement fier d’avoir un fils que tu as voulu qu’il s’appelle comme toi. Si j’appelle “ Michel, viens m’aider “, qui va répondre ? Toi ou lui ?
– Chacun aura l’excuse de penser que tu t’adresses à l’autre !
– Aussi paresseux l’un que l’autre.
– Eh oui ! Th vois, encore une fois, tu as raison.
C’est vrai que c’est jour de fête… avec quel retard !
Depuis plus de trois ans que Misha leur parle de son amour pour Cécile, de sa volonté de l’épouser, ce mariage est devenu le sujet de conversation le plus important dans le couple.
Au début cette éventualité les a troublée.
Pour eux, Misha est resté l’adolescent qui ne pensait qu’à aller retrouver ses copains du lycée pour jouer dans le square près de chez eux. Puis, tout d’un coup, celui-ci parle de fonder une famille. Comme il a grandi vite, trop vite ! Ils ont eu l’impression que le temps leur avait volé quelque chose, une vie en commun qui ne se retrouverait plus jamais. Ils étaient mis devant la réalité : leur fils était devenu un homme.
Depuis 1917, ils avaient perdu toute espérance. A quoi cela leur aurait-il servi dans un monde qui basculait chaque jour davantage dans l’imprévisible et la folie ? Alors, ils avaient survécu se réveillant inquiets matin après matin, chaque jour leur apportant plus de soucis et de peines que de joies. Survivre occultait tout…
Il allait de soi que plus tard, dans un lointain futur, leur fils épouserait quelque jeune fille de la noblesse russe ou d’une famille connue. Pas besoin d’en parler.
Même ce projet si naturel se trouvait bousculé. Leur fils allait donc se marier et épouser une française. Ils l’avaient admis comme une nouvelle fatalité du sort. Les événements allaient trop vite ! Le principal, comme l’avait dit Victoria dès qu’ils avaient été mis dans la confidence, était que leur fils soit heureux sur cette terre d’adoption et que sa femme lui donne de beaux enfants pour perpétuer le nom et les traditions des Orloff.
La découverte de la loi française aurait pu être une nouvelle raison d’étonnement s’ils n’étaient pas au-delà de tout étonnement.
– Si je comprends bien ce que tu viens de m’expliquer, en France, il faut se marier deux fois. Une fois à la mairie et une fois à l’église.
– Pas tout à fait, Dièda. Michel continue d’appeler son père par ce diminutif enfantin quand ils sont tous les trois.
Depuis les années 1790 – il n’ose prononcer le mot honni entre tous de “révolution”, qu’elle soit française ou russe – seul le consentement des futurs époux reçu par le maire ou l’un de ses représentants est légal. Le consentement devant le prêtre est de caractère privé. Va qui veut à l’église de sa croyance, sans aucune obligation. Pour beaucoup, une coutume, rien de plus.
– Mais, toi, Misha, comment vas-tu faire ?
Victoria réagit en mère russe, orthodoxe croyante et pratiquante. Chaque fois qu’elle en a le temps, elle fait un crochet pour entrer dans l’église russe de la rue de Lourmel. Un instant, juste le temps de dire une prière devant son icône favorite, représentant Sainte Parascève. Elle aime regarder cette femme qui mêle à une sévérité de visage une douceur du regard. Elle se sent protégée par le grand manteau rouge qui enveloppe la sainte, s’y réfugiant en esprit contre les attaques de l’extérieur. Son mari a une dévotion naturelle pour Saint Georges, le patron des guerriers, et pour la Vierge de Kazan. C’est devant l’icône de cette Vierge miraculeuse qu’il a prêté serment de fidélité au tsar Alexandre III, père du malheureux Nicolas II, à sa sortie de l’école des Cadets.
– D’abord, pour être mari et femme aux yeux de la loi française, puisque nous vivons en France, Cécile et moi passerons devant le maire à Montpellier. Puis nous nous marierons à Paris à l’église orthodoxe.
Ainsi avait été établi un partage équitable des cérémonies entre les deux familles.
Michel descend le premier.
– Ma chérie, dit-il, saisissant sa femme dans ses bras pour l’aider car les marches sont glissantes de pluie, bienvenue à Paris.
Il ne la lâche pas, de crainte de la voir renversée par les voyageurs qui, paquets et valises en main, bousculent tout ce qui les freine dans leur désir de gagner au plus vite la sortie.
– Tu vois, dès l’arrêt du train, tout le monde court. C’est ça la capitale !
– Les voici, s’écrie Monsieur Orloff courant vers le couple au moment où Michel repère ses parents. Avant qu’il ait eu le temps de prévenir sa femme, celle-ci se sent happée par deux bras solides qui la serrent avec force contre une poitrine d’homme, lui écrasant le nez contre un pardessus en drap rugueux.
– Bienvenue Cécile ! Je suis le père de Michel. Que vous devez être fatiguée après ce long voyage. Permettez que je vous embrasse.
– Tu vas étouffer cette petite ! Lâche-la ! A moi de l’embrasser.
Madame Orloff veut aussi manifester sa présence. A nouveau, des baisers donnés avec une spontanéité chaleureuse.
Passant des bras de l’un à l’autre, Cécile se laisse faire, intimidée. Elle est surprise par ce débordement d’embrassades, ces voix sonores, cette exubérance dont elle est l’objet, loin de la réserve protestante de sa mère. Elle qui avait redouté ce séjour à Paris, la voici rassurée, revigorée par toute cette spontanéité et cette bonhomie.
Michel regarde Cécile émeiger souriante des bras de son père pour ceux de sa mère.
Monsieur Orloff reprend le premier le contrôle de la situation.
– Ne nous donnons pas en spectacle sur ce quai ! La maison nous attend.
Les moments passés dans l’appartement de la rue Lecourbe demeurent un des meilleurs souvenirs de Paris pour Cécile. Elle y a perdu tous ses repères dans un séjour surchargé d’émotions.
Ses beaux-parents sont charmants, s’expriment avec une extrême politesse surannée, attentifs à son égard comme si elle était à leurs yeux la personne la plus importante de la terre, spontanés, inattendus jusqu’à être parfois déroutants, toujours si chaleureux. Est-ce ce mélange qui compose ce fameux “ charme slave “ dont elle a entendu parler ? Peut-être. C’est vrai qu’elle trouve un charme fou à ce couple et qu’elle est séduite.
Le français qu’ils parlent surprend Cécile.
– La plupart du temps, nous parlions tous français. Nous n’utilisions le russe que pour nous adresser à ceux qui comprenaient uniquement cette langue, les serviteurs par exemple.
Mais, par expérience, je peux te dire, ajoute en confidence le père de Michel, que nous pleurons en russe quand les idées noires nous envahissent. Et nous pleurons longuement entre amis avec une certaine délectation !
Monsieur Orloff n’est pas homme à passer inaperçu. Déjà sa haute stature frappe. Bien qu’ayant dépassé la cinquantaine, il se tient très droit, bombant le buste avec les épaules dégagées en arrière, dans l’attitude figée d’un officier au garde-à-vous. Même seul, assis dans le fauteuil en cuir qu’il affectionne, pantoufles aux pieds, il garde une raideur toute militaire.
Une moustache noire taillée au niveau de la lèvre supérieure, une petite barbe pointue poivre et sel suffisent pour le faire ressembler, au regard de Cécile renseignée par les portraits qu’elle a vus dans les journaux, à Lénine, la seule référence russe qu’elle ait ! Des cheveux portés assez longs pour cacher les oreilles encadrent un front qui se dégarnit. Est-ce à cause de ce grand front que les yeux paraissent si noirs, enfoncés qu’ils sont dans les orbites et abrités par des sourcils en accent circonflexe qui auraient besoin d’un peigne pour être disciplinés, accompagnant chaque mouvement du visage. Le nez est fort, charnu, presque droit si ce n’est un léger renflement graisseux juste au-dessus de la cloison nasale. Les lèvres bien ourlées dessinent une bouche largement fendue.
Mais deux rides profondes partant du nez encadrent la bouche. Des cernes noirâtres soulignent un regard qui observe tout avec attention et se pose avec sollicitude sur les gens comme sur les animaux. Que de lassitude, de découragement dans ce regard quand il ne se sait pas observer ! Rien de sournois, de dissimulé dans ce visage, de la tenue, de la rigueur. Et beaucoup de séduction…
De cette séduction, Madame Orloff en a été la victime, comme elle aime à le raconter, avec un demi-sourire.
– Lors de ma première soirée pour mes 18 ans, j’ai aperçu traversant l’orangerie attenante à la salle de bal un officier qui dominait d’une tête l’assemblée.
– Ce sera lui mon mari ou personne d’autre, ai-je décidé dans l’instant Vous voyez comme j’étais déjà impulsive, ce que me reproche encore mon mari.
Comment l’attirer vers moi en respectant les règles précises du savoir-vivre, règles d’autant plus strictes qu’elles n’étaient pas écrites ? Pas question de se faire remarquer, il fallait donc faire confiance au hasard… Attendre… Comme toutes les jeunes filles présentes, je portais une longue robe blanche, ni plus ni moins élégante que celle de mes compagnes. Je n’avais rien de spécial, de remarquable…
– Tu avais, si tu me permets de t’interrompre, un regard si bleu que tu posais avec tant d’innocence et d’attente sur chacun que j’ai eu envie de capter ce regard, de faire en sorte qu’il ne se pose plus que sur moi, avec la même intensité, assure son mari.
Michel avait dit vrai. Il avait hérité des yeux de sa mère, à la couleur étrange qui évoque la profondeur d’un glacier sans en avoir la froideur.
– П s’est produit ce que j’avais espéré, avec l’inconscience folle d’une toute nouvelle amoureuse. Ce bel officier, ce géant, a quitté les amis avec lesquels il bavardait et s’est incliné devant moi pour m’inviter dès la première valse. Comme dans les contes de fées, nous avons dansé ensemble toute la soirée. Dès le lendemain, il est venu voir mes parents pour leur demander l’autorisation de me faire la cour. Et puis nous nous sommes fiancés un an plus tard, puis nous nous sommes mariés, et puis… et puis…
Victoria Orloff rosit.
– Ainsi, ma chère petite Cécile, j’ai été la victime heureuse et consentante de ce monsieur, je le suis encore et nous nous aimons toujours.
Cécile trouve beaucoup de charme à sa belle-mère, cette dame qui remarque pour les apprécier les petits bonheurs du quotidien : la visite des moineaux venant picorer les miettes de pain déposées sur le balcon de l’appartement, un ciel chargé de nuages noirs transpercé par quelques rayons de soleil, l’odeur du pain chaud qui monte d’une boulangerie. Pour elle, tout est joie !
La guerre civile est la chose la plus perverse qui puisse exister car elle conduit à toutes les horreurs, même celles que vous ne pouvez imaginer dans vos pires cauchemars. Elle m’a beaucoup appris, d’abord à relativiser ce qui paraît d’abord une catastrophe et surtout à profiter de la moindre parcelle de bonheur. Tu ne peux pas savoir, petite fille, ce que c’est que la guerre, tu ne l’as pas connue et j’espère pour votre bonheur à tous les deux que vous ne la connaî-trez jamais.
Elle virevolte de la cuisine à la salle à manger, commence à faire le ménage puis se met écrire une lettre, suivant son envie du moment.
– La vie est devenue trop pénible pour s’imposer des contraintes. П faut savoir profiter de l’instant, même si l’efficacité et l’ordre doivent en pâtir.
Cette volonté de jouir de la vie renaît chaque matin, avec l’espérance perpétuelle de jours meilleurs. Pourtant l’existence est difficile rue Lecourbe.
Monsieur Orloff travaille sans compter. Il rentre tard chez lui, souvent à pied, quand il ne pleut pas, pour faire l’économie d’un ticket de métro. Parfois un ami chauffeur le ramène. Quand ils arrivent, Victoria sert le dîner, un repas copieux, simple qu’elle s’est empressée de cuisiner au retour de son travail. Elle rentre vers 19 heures, très discrète sur sa journée, se retranchant derrière le secret médical. Elle travaille par nécessité, avec conscience. Dès qu’elle passe la porte de son appartement, elle oublie tout de ce monde d’usine pour reprendre la vie d’une épouse russe, préoccupée uniquement de sa famille et de sa maison.
Dans la journée, les jeunes mariés sont chargés de faire les courses suivant une liste précise. Des boutiques russes, il y en a beaucoup dans le quartier de la rue Lecourbe.
Presque un coin de notre pays ce quinzième arrondissement, dit madame Orloff, puisque 10% de la population qui habite ici est russe. Ici les loyers sont bas, car c’est un quartier de petites usines employant une main d’œuvre peu qualifiée.
Michel n’a que l’embarras du choix pour aller où acheter les produits nécessaires : du chou blanc, des pommes de terre, des saucisses, un peu de viande parfois pour préparer une sorte de ragoût, du fromage blanc, de la crème fraîche.
– A la belle saison, l’épicière fabrique du kvas, une boisson si rafraîchissante à base de pain noir de seigle fermenté et d’eau gazeuse, explique Michel. Il nous manque les airelles rouges, légèrement acides, mais si bonnes pour faire avec leur jus une autre boisson si agréable avant d’utiliser les fruits écrasés pour la confiture.
Auprès de sa belle-mère, Cécile prend des leçons de cuisine. Comment faire cuire la kacha, la bouillie de farine de sarrasin que tous mangent au petit déjeuner, comment préparer les petits pâtés, les piroskis farcis au porc comme au bœuf, aux pommes de terre comme au chou, la soupe à la betterave rouge coupée en fines lamelles. Il faudra bien qu’elle s’y mette car Michel raffole de cette cuisine inconnue dans le midi.
Cécile, en écoutant les amis de passage, découvre la vie d’un chauffeur de taxi parisien.
Plusieurs ont pris ce métier sans en prévoir les inconvénients. Ils pensaient sauvegarder leur liberté, n’ayant de compte à rendre à personne. Ils n’ont vu que le côté attirant de ce métier, marauder dans une ville dont ils apprécient la beauté, en découvrir les aspects cachés avec la même curiosité qu’ils l’auraient fait avec une femme, rencontrer des gens aimables et cultivés.
Après de nombreuses visites administratives à la préfecture, ils ont dû satisfaire aux exigences de celle-ci : passer une visite médicale d’aptitude puis le certificat de capacité à conduire des voitures automobiles de place. Ceci accompli avec succès, il faut trouver une voiture. Là, deux solutions. Soit acheter un véhicule pour ceux qui ont un peu d’argent – certains s’y mettent à plusieurs – soit en louer un, souvent un G.7. Les horaires sont libres, de jour comme de nuit. Le garage loueur exige chaque matin le montant de la location avant d’avoir gagné le premier sou. Il faut donc payer pour avoir le droit de travailler. De plus le loueur est très exigeant sur la présentation et la conduite, pour la bonne réputation de la marque. Le chauffeur travaille avec l’angoisse de ne pas gagner assez pour payer la location du lendemain, ce qui peut arriver car ce travail est irrégulier. Pour gagner à peu prés leur vie, les chauffeurs font souvent des journées de douze heures, les bonnes équilibrant les mauvaises, au mépris de leur fatigue et de l’attention qu’ils devraient porter à leur famille.
Que de complications par rapport à la vie détendue et agréable que mène Roger !
Heureusement, l’inattendu de ce métier offre de temps à autre des surprises qui alimentent les conversations du soir. Certains retrouvent émerveillés un parent qu’ils croyaient disparu à tout jamais dans la tourmente révolutionnaire car il a hélé leur taxi. Par lui, ils en retrouvent d’autres ou apprennent des nouvelles de gens que des amis ont connus. Grâce à la filière des chauffeurs fonctionne une grande entraide et se renouent des liens entre déracinés.
Michel et Victoria Orloff ont la grande chance d’avoir trouvé chacun un travail non saisonnier. Ce n’est pas prestigieux d’être manutentionnaire, mais le salaire est horaire. Plus il accumule les heures, plus il est sûr de voir sa paye augmenter. Parfois il se heurte à des ouvriers français syndiqués qui s’élèvent contre la concur-rence faite parles travailleurs russes, la crise économique entraînant du chômage. Rien que le mot syndicat le met en colère; sans qu’il en laisse rien paraître. Il lui rappelle trop de mauvais souvenirs. A son avis, les syndicalistes ont fomentés la Révolution qui a entraîné l’assassinat du tsar et la guerre civile. D’ailleurs, en tant qu’étranger, il n’a pas le droit de se syndiquer. Alors, il baisse la tête et continue son travail en silence.
Le dîner fini, chacun se sert du thé au samovar qui trône au milieu de la table. L’eau fume dans les tasses, le fumet du breuvage noir emplit la salle à manger. Madame Orloff, aidée de Cécile, se dépêche de faire la vaisselle, la porte de communication grande ouverte. Seules les deux femmes font du bruit, les deux hommes de la maison et les amis de passage se taisent. Un moment de recueille-ment, de méditation qui annonce l’heure des confidences, des sujets graves à aborder. Un poids pèse sur le cœur et l’avenir de chacun. Que décider ? Rester apatride, prendre le passeport Nansen ou se faire naturaliser.
Des avis opposés sont émis, des hypothèses les plus folles sont bâties. L’avis de monsieur Orloff est écouté avec attention car cet homme au passé prestigieux jouit d’une grande considération dans la communauté russe. La question est posée chaque soir, sans trouver de solution. Le lendemain, les mêmes arguments ressortent, le même dilemme revient. Chacun reste sur ses positions. Et la solution du problème est remise au jour suivant, à plus tard.
Les soirées passent agréablement avec ce défilé continuel d’amis. Dans la journée, livrés à eux-mêmes, les jeunes préfèrent rester dans l’appartement que de visiter Paris. Monsieur Orloff s’étonne du peu de curiosité de sa belle-fille.
– En une semaine, qu’auras-tu vu, Liouba, de Paris ? La Tour Eiffel, et encore sans y monter. Que vas-tu raconter à ta famille quand tu reviendras à Montpellier ?
Le prénom de Cécile n’ayant pas de traduction en russe, il l’appelle par ce diminutif affectueux qui signifie aimée. Parfois aussi Douchka, petite âme.
– Je leur raconterai la Russie que je découvre à travers vous.
De plus, il fait mauvais et j’ai froid.
Est-il complètement dupe ? Il accepte les deux excuses. La première ne peut que lui aller droit au cœur. Quant à la deuxième, il le fait sourire.
– Heureusement, Douchka, que tu ne vis pas en Russie ! Déjà à cette époque de l’année, il peut faire minus 10, peut-être minus 20 et la terre être recouverte d’un tapis mœlleux de neige. Ça, ce sont des hivers, des vrais, des blancs ! Je déteste autant que toi cette pluie et cette humidité.
Il est donc admis que Cécile sorte peu, s’adaptant mal à cette température plus basse qu’en plein hiver dans le midi. La sieste n’est plus de saison, ce qui n’empêche pas Michel de mettre à profit leur solitude dans l’appartement pour retrouver sa femme sous la couette et la réchauffer de toutes les manières possibles. Il a vite compris que la proximité de ses parents gêne la pudeur de la jeune femme.
Victoria ne pose pas de questions sur l’emploi du temps du jeune couple. Elle remarque les attentions de son fils pour sa femme, lit l’amour dans leurs yeux. Elle apprécie les qualités de sa belle-fille, sa spontanéité, sa gentillesse, son aisance pour accomplir les tâches ménagères. Qu’ils fassent leur vie comme ils l’entendent, mais qu’ils soient heureux, c’est tout ce qu’elle peut espérer maintenant de la vie.
Un jour de beau temps, Michel entraîne son épouse.
– Viens, je veux te montrer mon lieu de prédilection. Les jours de vacances scolaires, je partais à pied, à l’aventure. Par des chemins détournés, j’aboutissais toujours sans le vouloir au même endroit, comme si cette perspective réunissant le souvenir de deux empereurs qui ont joué un grand rôle dans l’Histoire russe m’attirait à la façon d’un aimant.
Après la visite du tombeau de Napoléon qu’ils accomplissent tous les deux en silence, impressionnés par la grandeur du lieu, ils traversent la Cour d’honneur des Invalides.
Le grand portail franchi, ils débouchent sur l’esplanade.
– Tout au bout de cette esplanade, tu vois la Seine et le pont Alexandre III. Au-delà, à droite le Petit Palais, à gauche le Grand Palais, plus loin le palais de l’Elysée.
Sous le soleil automnal, les grandes statues dorées qui encadrent le pont resplendissent, lui donnant une allure royale.
– Ce pont a été construit à la fin du siècle dernier en hommage à notre avant-demier empereur. Il symbolise l’alliance entre la France et la Russie, enfin l’ancienne alliance, car maintenant qu’en reste-t- il ? La république française a reconnu l’URSS, une décision terrible qui plonge dans le désarroi tous les émigrés, surtout les plus âgés comme mes parents.
– Est-ce à cause de cela que les amis de ton père parlent si souvent de naturalisation ?
– Oui, c’est à cause de cela et d’autres choses encore. C’est bien compliqué. I1 est certain que tous sont encore plus malheureux depuis cette date.
Quand les russes ont quitté leur pays et sont arrivés en France après avoir séjourné en Turquie, en Tunisie, en Allemagne ou ailleurs, ils avaient une nationalité. Ils étaient russes avec un passeport russe. En 1921, le gouvernement soviétique déchoit les russes vivant à l’étranger de leur nationalité. En octobre 1924, la France reconnaît l’URSS et en 1925 les russes résidant en France sont à leur tour déchus de la nationalité soviétique. Donc leur passeport devient non valide. Ils n’ont plus de pays, plus de nationalité : ce sont des êtres de nulle part qui n’existent plus sur le plan légal. Pourtant, il faut bien trouver une nationalité pour tous ces réfugiés. Dès 1922, un homme politique norvégien, de plus grand explorateur, le premier ayant traversé le Pôle nord d’est en ouest, Fridtjof Nansen invente le statut de réfugié et crée un passeport qui porte son nom : le passeport Nansen.
Attentive, émue, Cécile écoute les paroles de son mari, des paroles qu’il s’arrache du cœur.
– Ce passeport a été émis par la Société des Nations, remis à chaque nouvel arrivant qui le désirait et naturellement à ceux qui vivaient déjà en France. Il est sans date de péremption. C’est terrible, cela signifie qu’un organisme officiel, dans un document aussi officiel que lui, établit que nous pouvons rester éternellement des émigrés sur une terre étrangère. Par fidélité au tsar, à notre patrie, mon père a toujours refusé de faire la moindre demande pour obtenir ce passeport. J’ai suivi son exemple.
Comme seul papier légal d’identité, je ne possède qu’un simple carton vert, avec une photo d’identité, portant la mention “ Apatride “. C’est le document que j’ai présenté à la mairie au moment de notre mariage.
Pour certains, ce passeport est mieux que d’être apatride, c’est-à- dire sans pays, mais citoyen de la S.D.N. c’est terriblement vague. Pour ceux de l’âge de mes parents, encore plus pour la génération précédente, c’est une sorte de fin des années d’attente, la preuve matérielle qu’ils ne retourneront pas bientôt dans leur pays. Alors s’ouvre chez eux la peur rongeante de ne jamais y revenir et de continuer à remplir les cimetières hors de notre terre natale.
Te voilà donc marié à un homme riche de deux pays : celui de son cœur, la Russie, celui de son corps, la France, ayant refusé de devenir citoyen d’un troisième qui n’existe sur aucune carte, qui n’a pas de frontières, la S.D.N . L’abréviation d’une abstraction ! Le résumé parfait de notre situation ! Insupportable…
Michel termine sa phrase sur un éclat de rire proche du sanglot.
En bas de l’esplanade, le pont s’ouvre devant eux, impérial. Ils s’accoudent au parapet et regardent couler l’eau.
– Le pont Alexandre III… Il paraît qu’il y a des ponts aussi beaux et encore plus majestueux à Saint-Pétersbourg, murmure Michel. Ce pourrait être la Néva sous nos pieds…
Trêve d’idées sombres, si cela était, je ne t’aurais pas rencontrée. Alors, comme dit le proverbe français “A quelque chose malheur est bon”.
Un baiser dans la cou, à la racine de l’oreille, complète cette déclaration.
– J’en arrive à la naturalisation.
Tous ceux qui parlent français c’est-à-dire presque tous, car ceux qui sont arrivés sans le parler ont eu le temps de l’apprendre, par une simple demande à la préfecture et quelques formulaires à remplir peuvent obtenir la nationalité française. En agissant ainsi ils perdent leur nationalité russe. Tu vois où est le dilemme ?
Renoncer à sa nationalité, c’est abandonner en quelque sorte tout un passé familial, son pays, accepter l’idée qu’il est perdu à jamais.
Alors, chaque russe hésite, retourne dans tous les sens la question dans sa tête. C’est pourquoi tous en parlent et en reparlent : les vrais patriotes n’arrivent pas à prendre une décision. Oh ! Quelques-uns se sont faits naturalisés sans rien dire, dès leur arrivée, par arrivisme ou par affairisme ! Oublions-les. Partout vivent des gens peu recommandables qui quittent le navire en bousculant les femmes et les enfants, comme au moment du naufrage du Titanic. Nous autres ne voulons pas quitter notre navire, nous voulons rester à bord, nous avons toujours l’espoir d’une nouvelle révolution qui rétablira l’empire: notre nationalité reprendra sa signification. C’est pourquoi notre famille qui déjà refuse le passeport Nansen repousse la naturalisation.
Le soleil se couche, tu vas avoir froid. Je ne veux pas d’une jeune mariée enrhumée. Rentrons. Demain nous attend une belle journée qui va te montrer la vérité et l’éternité de la Russie.
Le dimanche précédent, Cécile a découvert un office orthodoxe, combien différent de l’office dans le temple protestant où elle a l’habitude d’aller pour les grandes fêtes.
Rue Daru, dans la cathédrale orthodoxe de Paris, tout est chaleur, vie, mouvement. Dès l’entrée, elle a été étonnée de voir une foule aussi importante rassemblée, debout, en désordre, qui prie avec son cœur et avec son corps. Que de signes de croix, de génuflexions, de prosternations jusqu’au sol à intervalles réguliers pour certains perdus dans une concentration intérieure, répétant sans cesse les mêmes formules !
– De quoi se sentent-ils si coupables pour agir ainsi sans repos, comme si le salut de leur âme en dépendait ? se demande la jeune femme peu habituée à cette ferveur démonstrative.
Sera-t-elle capable d’abandonner sa réserve naturelle pour s’autoriser à extérioriser ainsi ses sentiments religieux ? Elle en doute, mais n’en est pas moins émue par la spontanéité des gens qui l’entourent. Leur foi est indiscutable.
– Où se fait le culte ? demande-t-elle à voix basse à son mari, car elle ne conçoit pas une église sans autel, si dépouillé soit-il. Elle ne voit au milieu de l’église, juste à l’aplomb de la coupole, qu’un lutrin sur lequel est posée une icône entourée de fleurs et de cierges allumés.
– Sois patiente. L’iconostase va être ouverte pour l’office. Ainsi s’appelle la muraille peinte de personnages religieux, percée de trois portes qui se trouve au fond de l’église. L’autel est derrière ces portes.
Sa phrase à peine terminée, la porte centrale s’ouvre pour laisser le passage aux officiants.
Revêtus de longues chasubles et de chapes aux broderies d’or et d’argent, la tête couverte d’une mitre, les prêtres se déplacent avec majesté, descendent au milieu des fidèles, prient puis remontent vers l’autel. Plusieurs fois un officiant présente le livre saint à la foule en le portant devant son front avant d’en lire un passage avec une voix de basse qui porte jusqu’au fond de l’édifice. Les fidèles restent silencieux.
Ni orgue, ni aucun autre instrument. Un chœur, composé uniquement de voix d’hommes, pour la plupart des voix de basse, apporte la seule note musicale. Ce plain-chant à la cadence solennelle apparaît à Cécile éloigné de toute attache terrestre, venant d’un monde inconnu et l’y conduisant. Elle se laisse bercer, emporter, envahie d’émotions, découvrant une religion qui parle au cœur avant de parler à l’esprit. Elle se réjouit à cet instant de devenir orthodoxe par son mariage religieux.
Le premier prêtre bénit de nombreuses fois la foule avec dans une main trois cierges attachés croisés par un ruban rouge et blanc et dans l’autre deux, le second encense l’assistance, ce qui provoque de nouvelles prosternations et salutations.
Certains, comme indifférents au déroulement de l’office, vont acheter trois cierges. Ils circulent dans l’église, allant d’une image pieuse à l’autre, passant et repassant devant les fidèles en prière, avant de les allumer devant l’icône qu’ils ont choisie puis de la baiser avec ferveur et parfois de tenir avec elle un monologue à voix basse. Des femmes portant de très jeunes enfants s’inclinent devant toutes les images pieuses et les leur font embrasser. Tous ces dépla-cements ne rompent pas le recueillement de la communauté.
Pendant plus de deux heures, les participants continuent avec la même ferveur et le même entrain à se signer de gauche à droite et à se prosterner en touchant le sol du bout des doigts, dans l’atmosphère lourde de parfum d’huile et de miel dégagé par les bougies et les lampes. Personne ne paraît incommodé de ce manque d’air. Cécile admire l’endurance de la foule. Son dos commence à la faire souffrir, ses pieds gonflent dans ses chaussures. Elle s’assiérait avec plaisir, rien qu’un instant. Impossible, aucune chaise dans cette église ! Même les hommes ou femmes aux cheveux blancs paraissent tout à fait à leur aise. Elle n’a plus qu’à serrer les dents. Sa première rencontre concrète avec la terrible résistance russe.
La luxuriance de cette église, éclairée uniquement par une couronne de vitraux à la base de la coupole où trône un Christ en majesté au regard pénétrant, stupéfait Cécile. Elle est habituée à la nudité de murs vides de toute représentation divine et de toute statuaire des temples protestants.
Ici, les murs sont couverts d’un grand nombre de magnifiques tableaux de la Vierge et des saints, dont les corps sont dissimulés sous des chasubles de vermeil ou d’argent qui font ressortir les visages et en rendent les expressions plus frappantes. A l’or s’ajoutent des perles et des pierres pour décorer les couronnes de la Vierge et les vêtements des saints. La lumière tremblante des cierges pare toutes ces richesses d’étincelles. Cécile se sent une enfant perdue au milieu d’une caverne merveilleuse, que la semi-obscurité rend encore plus mystérieuse, sensation agréable car, même si elle se juge déplacée au milieu de toutes ses richesses, elle n’éprouve aucune crainte.
Cécile a l’impression d’assister à un rituel très ancien, auquel un caractère théâtral a été volontairement institué pour impressionner chaque participant. Comment résister ? Elle ne cherche pas, se laisse dominer, fascinée par le drame qui se joue devant elle.
Elle n’en conserve pas moins sa foi protestante. Associer cette religion à une autre ne lui pose aucune difficulté puisque toutes les deux rendent hommage au Dieu unique. Les finesses des différences théologiques sont abstraites pour son cœur.
Tout d’un coup, les prêtres officiant derrière l’iconostase disparaissent. La grande porte centrale est fermée de l’intérieur par une main invisible, puis un rideau est tiré. Que se passe-t-il derrière, dans un silence total ? Peut-être est-ce la fin de l’office ?
Les fidèles sont isolés dans l’église. Comme personne ne bouge, Cécile aussi attend. Le chœur arrête ses psalmodies répétitives et entonne un chant plus entraînant qui est repris par quelques fidèles. L’iconostase reste close.
– C’est la consécration, le moment sacré par excellence. C’est pourquoi les officiants se séparent de la foule pour rester dans une prière intense seuls avec Dieu, murmure Michel. Seul le tsar, le jour de son couronnement, est autorisé à entrer dans ce saint des saints pour y recevoir la communion.
Le vide dure.
Comme si elle avait perçu un signal non sonore, l’assemblée est parcourue par un frémissement transformé en mouvement général qui la regroupe au centre de l’église. Tant bien que mal, deux files s’organisent.
La porte centrale s’ouvre à nouveau. Les officiants s’avancent, avec une solennelle majesté, chacun tenant un ciboire qu’ils présentent, bras levés, à la foule. Le moment de la communion est arrivé.
Les fidèles s’avancent mains jointes ou bras en croix sur la poitrine. Les mères tenant leurs bébés couchés dans le creux de leurs bras se faufilent pour être les premières. Avec une douceur toute évangélique, l’officiant glisse délicatement entre les lèvres de l’enfant un peu de liquide. A chaque adulte, le prêtre tend une cuillère en or avec laquelle il vient de prendre dans un ciboire un peu de vin dans lequel flotte des parcelles de pain.
Cécile, portée par la ferveur qui l’entoure, regrette de ne pas y participer. Trois jours à attendre, encore trois jours avant le jour de son mariage.
Quand les derniers fidèles ont communié, les prêtres remontent les degrés vers l’autel. Encore quelques prières et le service divin est fini.
Sans prendre le temps de quitter leurs vêtements sacerdotaux, le prêtre accompagné d’un diacre se rend au fond de l’église pour retrouver les fidèles. Les portes sont grandes ouvertes sur le perron et laissent entrer l’humidité du dehors. Cécile qui de fatigue ne sent plus ni ses jambes ni son dos, apprécie ces bouffées d’air. Par fierté, elle n’a rien dit rien mais elle a eu peur de s’évanouir tant elle étouffait à cause de tout l’encens qui a été brûlé au cours de la célébration.
Des femmes âgées baisent la main des officiants, d’autres réclament pour leurs enfants une bénédiction, les hommes les saluent avec respect en s’inclinant très bas. Dans cette rencontre d’une communauté avec son clergé, Cécile retrouve l’habitude protestante de s’accorder un instant de fraternité avant de rentrer chacun chez soi. Tous s’expriment en russe, même les enfants. Pour la première fois, elle entend son mari s’exprimer dans sa langue maternelle. Quelle ardeur, quelle volubilité ! Elle donne le bras à un homme inconnu qu’elle découvre, animé d’une force de conviction qu’il n’a pas en français. Elle le trouve plus sûr de lui, plus mûr, plus beau encore dans cette expression de sa virilité ! Même si elle se sent exclue des conversations qui fusent autour d’elle, elle ne le quitte pas du regard, tellement elle est amoureuse de lui.
La jeune femme rentre rue Lecourbe impressionnée, la tête emplie de questions à poser à Victoria.
– Pourquoi l’officiant bénit-il plusieurs fois la foule avec un flambeau à trois cierges liés entre eux par un ruban ?
– C’est une tradition, Liouba, un flambeau triple dans la main droite, un flambeau double dans la main gauche..
– Pourquoi les diacres embrassent-ils l’épaule droite de l’officiant principal ?
– Ce sont des coutumes qui remontent aux temps anciens.
Elle n’ose continuer ses questions. Il lui apparaît que sa belle- mère, son beau-père et son mari suivent depuis leur enfance ces cérémonies sans s’interroger. La foi orthodoxe est enracinée en eux comme la nationalité russe, par tradition familiale et patriotique. L’une ne se conçoit pas sans l’autre. Dieu et le tsar sont réunis dans une même adoration, l’un tenant son pouvoir exclusif de l’Autre. L’hymne russe l’atteste bien, débutant par les mots de “ Dieu et le Tsar “.
L’église de la rue de Loumiel petite, modeste, presque pauvre, supporte mal la comparaison avec la cathédrale de la rue Daru. Si les peintures de l’iconostase reprennent les figures saintes traditionnelles, la main du peintre est malhabile. C’est une église de quartier, rustique, qui accueille avec la même chaleur les travailleurs du XVe arrondissement.
Moins d’officiants, moins de broderies et d’ors sur les vêtements, et pourtant un faste inattendu dans le cérémonial. Cette fois, elle se retrouve spectatrice et actrice, participante privilégiée à un rituel digne d’un conte de fées. Cierge allumé dans la main gauche pour pouvoir se signer de l’autre, à nouveau étourdie par l’odeur de l’encens, elle copie chaque geste de son mari. L’office se déroule avec lenteur, elle perd contact avec la réalité, transportée ailleurs par la magie d’une langue, plus dépaysée que si elle comprenait les litanies répétitives du chœur.
Sa belle-mère l’a chapitrée. Quand elle est entrée dans l’église au bras de Michel et qu’ils se sont arrêtés au centre, elle a bien fait attention à le laisser le premier poser son pied sur le linge brodé blanc, déposé sur le sol, sur lequel ils se sont tenus pendant la première partie de la cérémonie. Ainsi, elle a respecté la volonté de Victoria qui, croyant à la coutume qui dit que le premier conjoint posant son pied sur le linge prend la tête du ménage, voulait que sa belle-fille ne commette pas d’erreur.
Comment aurait-elle oser imaginer dans ses rêves de fillette qu’une couronne d’or serait tenue au-dessus de sa tête et au-dessus de celle de son mari parleurs témoins, qu’elle embrasserait son mari face au tabernacle au vu de toute l’assemblée, qu’ils boiraient par trois fois une gorgée de vin dans le calice de l’amour, pour montrer qu’ils étaient prêts à tout partager ensemble. Puis qu’ils feraient trois fois le tour de l’icône centrale, mains liées l’un à l’autre sous l’étole du prêtre, pour qu’ils se souviennent jusqu’à leur mort qu’ils doivent marcher ensemble, d’un même pas, en aussi étroite union. Alors ils seront comblés de toutes les bénédictions.
Rue Lecourbe, une petite fête en l’honneur des nouveaux mariés réunit autour du prêtre quelques amis, d’autant plus chers qu’ils sont chacun pour les autres la seule famille.
Monsieur Orloff fait sauter le premier bouchon de champagne.
– Servez-vous, mes amis, d’autres attendent dans la glacière.
Il verse le liquide pétillant dans des coupes en cristal, si fines qu’un souffle pourrait les briser.
Cécile les regarde avec inquiétude et compassion.
Qu’elles sont délicates ! Quel dommage ! Vont-elles être jetées par terre ?
Cette question déclenche le rire de Michel.
Ma chérie, tu as lu trop de romans russes. Il ne faut pas croire tout ce que disent les livres. C’est vrai, quelquefois les officiers dans leurs beuveries cassaient verres et vaisselle, mais je peux t’assurer que jamais dans les familles bien nées cela ne se produisait.
Si à chaque fête nous agissions ainsi, depuis longtemps nous n’aurions plus ces verres transmis de génération en génération. De plus, ils ont parcouru tant de kilomètres pour arriver jusqu’ici ! Nous y tenons, ce sont des témoins de notre vie passée, des souvenirs de jours heureux.
A son arrivée, Cécile a remarqué une paire d’aquarelles représentant un couple de paysans, peut-être en costume de mariage, chacun regardant vers l’autre avec tant d’amour dans le regard. Le grand châle entourant un hennin, l’harmonie des broderies multicolores de la longue robe de la femme l’avaient frappée. Elle revoit aussi l’homme portant avec fierté un chapeau gris, genre haut de forme, entouré d’une couronne de fleurs rouges et blanches. Elle ne peut avoir rêver tant ses souvenirs sont précis.
Saisie d’un doute, elle jette un regard sur le mur. Aujourd’hui, il est vide..
Questionner Michel serait indélicat. Son cœur se serre. Elle devine que les tableaux ont dû être vendus pour payer cette fête de leur mariage. De jeunes mariés pour d’autres jeunes mariés…
Après le champagne, les hommes accompagnent de verres de vodka parfumée au citron les petits pâtés, les minuscules crêpes au fromage blanc, les diverses salades et le poisson froid. A l’exemple du maître de maison, Victoria puis les invités formulent un toast au bonheur des mariés, à leur santé, à leur famille future, à tant et tant de choses que Cécile commence à avoir la tête qui tourne. Pourtant elle n’a fait que tremper les lèvres dans cet alcool clair comme de l’eau mais brûlant comme du feu, alors que Michel vide après chaque toast son verre puis boit plusieurs gorgées d’eau fraîche. Rien ne paraît le troubler.
Arrive un gâteau, une colonne de forme cylindrique au bout abaissé en biais, qui n’est pas sans évoquer une idole phallique. Victoria l’a préparé elle-même en secret la veille, en mélangeant de la farine, du beurre, du sucre, de la levure et beaucoup d’œufs comme pour bien des gâteaux. Mais à cette pâte levée, elle a ajouté des raisins.
Voici, ma fille, le koulitch, le gâteau de Pâques, qui est cuit aussi pour la fête du mariage. Tu dois le découper selon la tradition, en tranches horizontales et en offrir une à chacun des convives.
Une amie de Victoria se met au piano et entonne avec entrain une chanson reprise par les invités. Les voix aigrelettes des femmes s’unissent aux voix de basse des hommes. A l’une en succède une autre, de plus en plus mélancolique.
Cécile, bercée par ces chants, flotte dans le rêve dont elle n’est pas sortie depuis l’église. Tout à l’heure, princesse sous sa couronne, maintenant princesse dans le cœur de cette assemblée, entourée par tous et embrassée par chacun.
Dès leur retour à Montpellier, Michel a pris son poste de secrétaire à la mairie. Tante Amélie, sans le lui dire, a bataillé dur pour qu’il l’obtienne. Mais la demande faite par la femme d’un chef de bureau, surtout si elle est veuve, ne peut être traitée par le mépris. Le maire s’est fait tirer l’oreille par principe, pour donner plus de valeur à son accord et acquérir ainsi quelques bulletins de vote chez les amis de Madame Pesquet. Il connaissait sa parole facile, le poids de ses conseils sur son entourage : il valait donc mieux l’avoir dans son camp.
Les premières semaines ont passé tranquilles.
Michel se sentait devenir montpelliérain ! Il se plaisait dans son travail. Il apprenait à connaître la mentalité des administrés, à distinguer le bien fondé d’une demande qu’il essayait de satisfaire dans la mesure du possible. Généreux de son temps, il aimait bavarder avec les gens qui repartaient heureux d’avoir été bien reçus et satisfaits d’avoir été écoutés. Chaque jour, il traversait à pied la ville avec joie. Il variait ses trajets selon ses humeurs, cherchant toujours à découvrir sur une maison ancienne un détail ignoré, mais son plus grand plaisir était de rentrer retrouver sa femme qui l’attendait à la maison, cousant auprès de sa mère. L’ouvrage ne leur manquait pas.
Plus je vieillis, plus je rapetisse ! s’exclame Amélie. A l’inverse, ma maison me paraît grandir. Tout ce vide dans toutes ces pièces m’oppresse. J’en arrive à marcher sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller je ne sais quel fantôme et à parler toute seule à haute voix pour entendre du bruit. Pourquoi Cécile et Michel ne viendraient-ils pas habiter avec moi ? Leur présence rendrait la vie à cette maison. A toi, ma chère Aurélie, il resterait un fils et une fille pour conserver du mouvement rue Palissade. Essaie de les convaincre, s’il te plaît…
Une fois de plus, tu es une tante au grand cœur. Je te remercie de proposer cette solution à une situation qui pourrait dégénérer en brouille entre les enfants. Tu sais combien je les aime. Quel chagrin ce serait de les voir se disputer, à plus forte raison se brouiller ! La maison n’est pas extensible… et Michel ne gagne pas assez pour prendre un appartement. Et puis… je vais te confier un secret. D’ici peu, tu vas devenir grand-tante. Je suis persuadée que Cécile attend un heureux événement, depuis peu de temps. Elle ne m’en a pas parlé, je crois que Michel ne sait rien encore, mais j’ai mes raisons pour savoir… Alors, tu vois comme ta proposition me soulage.
– Un bébé… Quelle joie ! Décidément Cécile est une vraie merveille, je l’ai toujours dit.
Il n’y a eu personne à convaincre. Le couple s’installe rue des Candeliers, la maison s’emplit des chansons que Cécile fredonne dès le matin. La vie s’organise dans l’attente de l’événement annoncé par Aurélie, très vite confirmé par Cécile. Alors les deux femmes consacrent tout leur temps libre à la préparation de la layette.
Selon son habitude, Tante Amélie ne veut pas rester hors circuit.
– Je ne sais pas coudre, est-elle obligée d’avouer un peu penaude, et à peine tricoter. De plus mon dos n’apprécie pas ce genre d’exercice. Alors je m’occupe des questions matérielles.
Elle garde le souvenir de la déclaration mouvementée de la naissance de Cécile et veut éviter que pareille mésaventure ne se reproduise.
Roger, très ému de voir sa sœur s’arrondir, accepte avec joie d’être premier témoin. Le deuxième témoin sera un collègue de Michel à la mairie.
Depuis que Roger connaît la nouvelle, il fait souvent un détour avec son taxi pour s’assurer que Cécile ne fait pas d’imprudence en l’absence de son mari, ce qui lui fait perdre patience.
– Etre enceinte n’a jamais été une maladie. Alors cesse de me considérer comme si j’étais un bibelot en porcelaine de Saxe.
Heureusement pour elle, Michel est plus détendu. La seule chose qui l’exaspère en secret est de devoir attendre si longtemps pour savoir si l’enfant sera un garçon ou une fille. Il a beau prétendre que ça lui est égal, qu’il veut simplement que le bébé ait deux bras, deux jambes et deux fois dix doigts, il désire un garçon. Mais, avec un certain fatalisme, il fait confiance à sa chance.
En septembre 1930, dans la joie générale, Michel éclatant d’orgueil va déclarer à la mairie de Montpellier la naissance de son premier-né, Serge, un premier prénom choisi d’un commun accord pour sa double appartenance au monde russe comme au monde français. Cécile y tenait. Les suivants rendent hommage aux deux grands-pères.
Peu de temps avant la naissance de Serge, Michel est averti qu’il était impossible pour la mairie d’employer plus longtemps quelqu’un qui ne possédait pas la nationalité française. Des pressions parle maire, parses collègues de bureau sont faites sur lui pour qu’il régularise sa situation. Il est apprécié, aimé. Chacun lui répète qu’il est dommage d’abandonner un poste où il pourrait gravir des éche-lons et se faire une situation correcte pour une question administrative qui ne présentait à leurs yeux aucune importance. Combien d’espagnols ou d’italiens, venus pour travailler dans la région, se sont faits naturalisés sans trouble de conscience. Michel était intégré, aussi français que n’importe lequel d’entre eux.
Un délai lui est laissé pour prendre sa décision, mais un refus entraînerait son éviction de la mairie.
La foudre tombe sur la tête du jeune ménage, Cécile est blessée par cette nouvelle si inattendue qui met en question leur avenir. Michel ne parait ni étonné, ni déçu.
Aurélie et tante Amélie insistent auprès de Cécile.
Tu es concernée aussi bien que lui, tu peux aussi donner ton avis. Va-t-il trouver un nouveau travail dans la ville ? Pense au bébé qui arrive, aux autres que tu désires. Peut-être allez-vous devoir quitter la région…
En mère de famille, Aurélie voudrait garder ses enfants autour d’elle. Mais la Bible ne dit-elle pas que la femme doit suivre son mari. Alors, elle s’inclinera devant la décision que prendra Michel, même si son cœur doit en souffrir.
Amélie se révolte devant la soumission de son amie à la volonté divine. Plus virulente dans ses arguments, elle n’hésite pas à conseiller le chantage à Cécile, sans prononcer le mot.
– Pourquoi ne le menaces-tu pas de rester ici si lui tient à partir ? Il t’aime trop pour se séparer de toi.
Il rêve d’une Russie qui n’existe plus, puisque ce pays s’appelle maintenant l’URSS. Que reconnaîtrait-il s’il y revenait ? Rien… D’ailleurs, il n’a même pas le droit d’y entrer. Alors… qu’il se fasse naturaliser, vous mènerez une vie familiale normale car il gardera son travail.
Pendant combien de jours, de soirs, en a-t-elle discuté avec Michel, seule ou relayée par toute la famille quand elle était à bout d’arguments ? Elle ne sait plus. Elle s’est battue, sans espoir, pour ne pas se dire qu’elle s’est laissée faire. Très vite, elle comprend que ni elle ni personne ici ne peut faire changer d’avis son mari. Seuls, ses beaux-parents à Paris pourraient modifier sa décision. Mais la naturalisation était tellement contraire à leurs principes qu’elle n’a même pas essayé de leur en parler dans une lettre.
Que pèse le matériel en face du spirituel ? Rien.
La fidélité est chevillée au cœur de Michel. Elle le sait, elle en est fière d’une certaine façon. Peut-être aurait-elle été déçue s’il avait cédé, même si cette naturalisation aurait évité à elle, aux enfants bien des tourments et des complications.
Le délai écoulé, il annonce au maire qu’il démissionne de son poste car il ne peut trahir son pays. Cette qualité d’apatride est tout ce qui lui reste pour témoigner de l’amour indéfectible qu’il porte à son pays. S’il choisissait une solution de facilité, il ne pourrait pas se regarder dans une glace chaque matin pour se raser.
Trouver un travail s’avère plus difficile que Michel et Cécile dans leur candeur l’ont envisagé. Que lui est-il proposé ? Des emplois de manœuvre, d’ouvrier non qualifié, rien qui corresponde à ses études commerciales et à ses aspirations. Les désillusions remplacent les espérances. Roger vit aussi des moments difficiles car son patron pense à vendre son affaire.
Amélie Pesquet lui conseille d’abandonner sans regret ce métier de garagiste et d’entrer aux PTT qui embauchent.
– Dès que tu seras titularisé, tu seras fonctionnaire avec un emploi assuré à vie et, en plus, tu auras une retraite ! Tu te rends compte, l’Etat va te donner de l’argent quand tu auras 65 ans.
Quel dommage, ajoute-t-elle, que l’entêtement de Michel lui interdise de postuler pour un tel travail où il réussirait sûrement fort bien.
De Paris, les parents Orloff suivent les efforts de leur fils pour trouver un travail. Pas un mot de soutien ou d’encouragement concernant la naturalisation. Elle leur paraît tellement contre nature! Pas un mot non plus de rébellion contre les exigences de la République Française.
Dans le petit cercle d’amis autour d’eux, les nouvelles se répandent rapidement, les mauvaises encore plus que les bonnes, car tous se sentent toujours en situation instable sachant d’expérience que seule l’entraide peut les sortir des difficultés.
– J’ai du nouveau, peut-être une bonne nouvelle pour Misha et la jolie Liouba, explique leur ami Vladimir Ivanovitch Danilov – commandant en exil de l’armée impériale – qui, sa journée de travail finie, passe se réchauffer d’une vodka, avant de regagner Suresnes où il habite.
Au bout de ma rue, est installée une entreprise de chauffage central. Sachant que je fais le taxi, le patron passe souvent me demander de l’emmener quand il doit prendre un train dans une gare parisienne. Il me parle de ses affaires, me questionne sur la vie en Russie. Ses ouvriers parlent de lui comme un patron honnête et juste. Il m’a dit que son entreprise se développait et qu’il allait embaucher de nouveaux employés, ajoutant qu’il les formerait pour être sûr de la qualité de leur travail.
J’ai tout de suite pensé à Misha et lui ai dit que le fils d’un de mes amis cherchait du travail.
– Intéressant, m’a-t-il répondu. Recommandé par vous, il doit être travailleur et de bonne moralité.
– Il est diplômé d’une école de commerce, marié et père de famille. Il travaillait à la mairie de Montpellier mais il n’a pu y rester car il n’est pas naturalisé.
– Employer un étranger ne me dérange pas. Par contre, je ne veux pas de forte tête qui vienne me parler de syndicat ou de grève.
Dites-lui qu’il est embauché, si troquer son costume contre une combinaison de monteur en calorifère ne le rebute pas. Et s’il ne rechigne pas au travail, je vous promets qu’il gagnera bien sa vie.
A Montpellier, cette proposition cause un grand émoi. La refuser parait une folie, partir n’en est-elle pas une autre ? Travailler à Paris, l’idée en avait été évoquée par Michel. Cécile n’avait rien répondu. Une telle éventualité lui paraissait affreuse et l’épouvantait.
Maintenant ils doivent prendre une décision, dans l’urgence. Elle est affolée, incapable de refuser. Au nom de quoi, sinon de peurs confuses.
Michel est tenté, heureux sans oser trop le dire devant le chagrin de sa femme. Un nouveau travail, un nouveau logement, une nouvelle vie, pourquoi pas ? Il a l’habitude des déménagements, sait s’adapter. Il va retrouver ses parents, renouer des relations avec une colonie russe qui lui a manqué pendant ses années à Montpellier.
– Tu verras, Cilou, tu apprendras à aimer Paris, ses cafés, ses théâtres, ses musées. Nous aurons une belle vie, je gagnerai un meilleur salaire qu’ici, tu n’auras pas besoin de travailler. Tu t’occuperas de Serge et des autres enfants que nous aurons. Nous nous aimerons là-bas comme ici.
Après quelques jours de discussion plus apparentes que réelles, Michel se décide pour l’aventure. Tante Amélie ne tente rien pour le faire changer d’avis. Elle tire la leçon de la bataille vaine menée au sujet de la naturalisation. Michel semble influençable et indécis, ce n’est qu’une apparence pour éviter disputes et cris face auxquels il éprouve une répulsion physique. Par diplomatie, il préfère attendre que vienne le moment où il pourra faire admettre en douceur l’idée qu’il a eue et qu’il suit avec entêtement.
Rue Palissade comme rue des Candeliers, l’atmosphère transpire la tristesse. Aurélie et Amélie tentent de se remonter le moral réciproquement, mais pleurent en cachette l’une de l’autre.
– Ils ne tarderont pas à revenir, se disent-elles, quand les choses se seront arrangées. Sans préciser ce que peuvent être ces fameuses choses hypothétiques : la naturalisation de Michel, un travail stable et intéressant à Montpellier…
Tout est prétexte à angoisse et inquiétude. L’idée de manquer la première dent de Serge, ses premiers mots, ses premiers pas leur arrache des soupirs. Comment cet enfant si jeune supportera-t-il l’air vicié de Paris car dans leur esprit la capitale renfemie tous les miasmes imaginables ? Chacune a gardé des souvenirs cuisants d’une belle mère qui critiquait ses moindres gestes sous prétexte qu’elle connaissait son Ills depuis sa naissance, qu’elle savait donc ce qu’il aimait. Cécile allait se trouver isolée moralement. Comment s’entendrait-elle avec une belle-mère qu’elle connaissait fort peu ?
En pleurant Cécile apprend à faire les valises, pas deux petites valises comme au moment de leur premier voyage à Paris. Cette fois, c’est un vrai déménagement. Il faut acheter de grandes panières en osier pour emporter tout ce qu’ils possèdent, des vêtements d’hiver et d’été aux assiettes et aux casseroles, des livres auxquels elle est attachée aux petits bibelots, souvenirs sans autre valeur que sentimentale de sa vie de jeune fille.
Elle part le cœur meurtri se promettant de ne jamais oublier son Clapas, pour employer le terme du patois local. D’ailleurs, comment le pourrait-elle alors qu’elle y laisse tant de choses inconnues à Paris : les pique-niques à l’ombre douce des pins parasols qui bruissent du chant des cigales, les baignades dans la mer si chaude de Palavas, les couchers de soleil qui enflamment la garrigue.
Avec l’aide de Гех-commandanl Danilov, Monsieur et Madame Orloff trouvent pour le couple un logement à Suresnes dans un pavillon entouré d’un terrain vague, à cinq minutes à pied de l’entreprise où Michel commence tout de suite à apprendre son nouveau métier.
Venu en voisin aider les arrivants lors de leur installation, Vladimir Ivanovitch Danilov est vite devenu un familier de la maison. Entre eux, les deux hommes parlent russe et apprennent tout naturellement à Serge les premiers rudiments de la langue. Irina, la femme de Vladimir, a trois enfants ; bien que nés en France, ils le parlent couramment, sans accent, à la fierté de leurs parents. Plus âgée de dix ans que Cécile, elle décide que celle-ci doit apprendre cette langue. Les deux femmes, rapprochées par les enfants et les soucis quotidiens, deviennent amies. Elles fomient un duo complice et efficace qui sécurise Cécile, lui rappellant les rapports entre sa mère et sa tante d’adoption.
Serge se révèle être un meilleur élève que sa mère. Très vite, il comprend tout et répond indifféremment dans la langue de son interlocuteur. Baboula et Dièda, les grands-parents Orloff qui ont tenu à se faire appeler à la mode russe, participent à l’apprentissage. Malgré toute la patience d’Irina et les encouragements de Michel, Cécile a bien du mal à retenir le vocabulaire courant et à apprivoiser la grammaire. Elle essaie pourtant, pour faire plaisir à son mari et à ses amis, sans en voir l’utilité.
– Il est loin le jour où j’arriverai à lire Tolstoï et Dostoievsky dans le texte, s’exclame-t-elle, se moquant d’elle-même quand elle demande, découragée, pour la dixième fois à l’un de ses professeurs comment se dit une casserole ou un balai.
– Il ne faut jamais désespérer ni dire “ Fontaine, je ne boirai pas de ton eau “, ce qui équivaut au proverbe russe “ Ne crache pas dans la fontaine, elle te servira pour boire de l’eau “ rétorque Vladimir qui possède tout un assortiment de proverbes dans les deux langues et les utilise avec maîtrise à bon escient. Lire Pouchkine serait déjà très bien, si tu y arrives un jour.
– Le “ si “ fait-il référence au proverbe que vous m’avez cité l’autre jour “ Les cheveux des femmes sont longs, leur esprit est court “.
Pour le faire mentir, car elle déteste cette habitude sournoise qu’ont les hommes russes de mépriser les femmes, elle se plonge avec ardeur dans sa grammaire dès qu’elle a un moment de libre, mais ces temps sont rares.
Les mois passent sans heurt. Michel a appris facilement les techniques de soudure et de montage et devient chauffagiste qualifié.
Avec l’été 1934, arrive un second enfant, un garçon soupire Cécile qui désirait une fille. Il reçoit pour premier prénom Vladimir et pour parrain le commandant Danilov. Baboula s’impose comme marraine.
Cécile a très vite compris qu’il ne lui fallait pas attendre d’aide de sa belle-mère. Celle-ci se lasse vite des pleurs de son filleul, se montrant aussi impatiente avec lui qu’avec Serge auquel elle ne tolère aucune faute de russe. La spontanéité chaleureuse avec laquelle elle avait accueilli sa bru à son premier séjour parisien s’est envolée, comme si la présence des enfants lui pesait. Les deux femmes se voient rarement ce qui évite toute tension entre elles. Cécile, à ses dépens, découvre une Victoria bien différente de celle qu’elle avait rencontrée. Elle régente son mari d’autant plus facilement que celui-ci, dès qu’il rentre chez lui, se plonge dans la Bible et la littérature ancienne. Misha constate avec étonnement cette attirance croissante pour la méditation.
– Qu’il apprenne le russe aux garçons, d’accord. Mais qu’il arrête de leur raconter toutes ces histoires de meurtres ou de damnation contenues dans la Bible ! Il va les terroriser et leur donner des cauchemars.
Monsieur Orloff continue son travail à Montparnasse.
– Il faut bien gagner sa vie, répond-il à ses amis qui s’étonnent de le voir encore dans cette gare, après tant d’années. Je ne me plains pas, j’ai et j’aurai toujours du travail, même s’il n’est pas glorieux. Les gens voyagent de plus en plus.
Mais ses forces déclinent et les efforts physiques l’épuisent. Le soir, il rentre gris, pas seulement de poussière de charbon mais aussi de fatigue.
Victoria Orloff ne paraît pas souffrir de la distance qui la sépare de sa fille Irène. Celle-ci ne vient pas à Paris, préférant rester auprès de son mari Boris et l’aider. Dès son diplôme de l’Ecole d’Agriculture de Montpellier en poche, il a pris en charge une exploitation agricole appartenant à un industriel lillois. Il est féru sur les gallinacés et l’aviculture. D’après ce que Cécile en a deviné au travers de rares propos de sa belle-mère, cette passion est jugée par elle vulgaire et sans intérêt.
Son mari, dans les rares moments où il abandonne ses lectures, regrette cette absence. Quand il est seul avec sa belle-fille, quelques confidences lui échappent, le trop-plein de son cœur déborde. Il évoque avec nostalgie la vie à la mode ancienne, où parents, enfants, petits-enfants et domestiques vivaient tous ensemble dans les grandes propriétés terriennes d’Ukraine, cette vie qu’il aurait voulu mener avec sa famille quand il aurait quitté le service du tsar.
– Tu ne peux pas savoir Liouba comme la vie se déroulait d’une façon agréable ! Les familles voisinaient, tout le monde connaissait tout le monde. Maintenant, nous sommes tous séparés, éparpillés comme des poussières sur la vaste terre ! Pourrons-nous un jour retrouver cette cohésion familiale ? Ah, travailler tous ensemble, à la campagne…
Ne rêve-t-il pas éveillé ? Cécile l’écoute en silence. Au moindre mot, elle craint de le voir sursauter et se refermer. Elle apprécie cet homme discret, secret, ferme dans ses croyances, attiré par les enfants, si patient avec eux. Sans oser se le témoigner par des gestes, ils ont une réelle affection l’un pour l’autre.
Vladimir se traîne encore à quatre pattes quand Cécile s’aperçoit qu’elle est à nouveau enceinte, pour la troisième fois.
– Que ces deux enfants vont être rapprochés.
Je ne l’appellerai pas Désirée, mais je l’appellerai tout de même ma chérie. Pourvu que cette fois, ce soit une fille !
– C’est une chose que j’ignore, madame, dit le médecin. Par contre, j’affirme que vous accoucherez dans un peu moins de sept mois. Vous pouvez l’annoncer à votre mari en toute certitude.
Michel travaille sur un chantier dans le XV’ arrondissement, une aubaine car le travail se raréfie. Certains soirs, il passe embrasser ses parents et faire quelques courses dans les épiceries russes du quartier pour rapporter chez lui des produits introuvables à Suresnes. Des cornichons, de la crème aigre, de la vodka parfumée à la cannebcrge, sa préférée, et surtout sa gourmandise favorite, du lard très blanc, bien épais en graisse, qu’il aime manger avec du sel et du poivre.
Il est tard quand il arrive chez lui. Cécile a fait dîner Serge et l’a couché.
– Cilou, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer, dit-il, sans remarquer qu’elle a les traits tirés.
– Décidément, c’est un jour spécial, car moi aussi, j’ai une nouvelle à t’annoncer. A toi l’honneur de commencer puisque tu as parlé le premier.
– Mes parents connaissent depuis très longtemps les Plekhanov qui se sont installés à Paris depuis deux ou trois ans, après avoir essayé de s’acclimater en Tunisie. Ils ont ouvert un restaurant qui marche bien mais ils n’arrivent pas à s’habituer à la vie bruyante dans la capitale.
Michel parle d’abondance, plein de son sujet, guilleret. Cécile l’écoute avec attention.
– Ils cherchent à monter ailleurs une affaire et ont pris des contacts avec des membres de la colonie russe qui défile dans leur restaurant. Tu sais que beaucoup, ceux qui sont arrivés avec de l’argent ou qui avaient acheté une maison avant la guerre, se sont installés sur la Côté d’Azur.
Ils ont parlé d’un projet d’association à mes parents qui les ont écoutés en se demandant pourquoi ils iraient s’installer avec eux, surtout pour quoi y faire. Ils n’ont pas de capitaux à investir, ils n’ont que leurs deux fois deux bras pour travailler.
La famille Plekhanov a décidé d’ouvrir un restaurant à Bormes-les- Mimosas et de construire une femie spécialisée dans l’élevage de poules. Ils ont contacté Irène et Boris. Celui-ci s’occuperait des animaux, sa grande passion. Ils ont trouvé une situation pour ma mère, la direction de la cuisine, et pour mon père, des travaux de jardinage dans les grandes propriétés russes ou françaises aux environs.
Mes parents sont très tentés. La Provence, le soleil, l’air pur, tout ce qu’ils aiment et dont ils sont si douloureusement privés à Paris. Avec Irène et Boris et nous quatre, la famille serait regroupée, selon le vœu secret le plus cher de mon père. Tu le sais bien, il t’en a fait la confidence.
Cécile perd pied dans le flot de paroles de Michel. Il y a bien longtemps qu’elle ne lui a pas connu un pareil enthousiasme. Elle retrouve la fougue du jeune homme de la place de la Comédie, le jour de leur première rencontre.
– Et nous quatre, dis-tu. Pourquoi ? Explique-moi.
Cette expression l’alerte.
– Cilou, j’y arrive.
Il faut construire la ferme, organiser les baraquements pour l’élevage des poules. Il faut quelqu’un pour diriger et surveiller les travaux. Pourquoi n’acceptcrais-je pas le poste de chef de chantier qu’ils me proposent ? Enfin, je travaillerai pour notre propre compte, nous vivrions au grand air, les deux garçons auraient de belles joues rouges et des petits corps dorés par le soleil. Ici, ils sont si pâles que j’ai toujours peur qu’ils ne tombent malades.
Qu’en dis-tu?
Cécile reste clouée d’étonnement sur la chaise. En une minute, elle réalise que, pour Michel, Suresnes est déjà du passé. Elle le connaît bien ! Il va écouter tous ses arguments avec attention, avec patience. Mais rien de ce qu’elle pourra dire ne le fera changer d’opinion ni revenir sur la décision déjà prise dans sa tête.
Pourtant elle veut essayer, sans répondre tout de suite à la question qui lui est posée.
– Tout à l’heure je t’ai dit que moi aussi j’avais une grande nouvelle à t’apprendre. Ce matin, je suis allée chez le médecin.
Au mot de médecin, les traits de Michel se décomposent, les larmes lui montent aux yeux.
– Mon Dieu, est-ce grave ? Comme tu as mauvaise mine !
– C’est à la fois grave, très grave même… et pas grave du tout.
En décembre, tu vas te trouver père pour la troisième fois. Je suis enceinte de presque trois mois.
– Oh, que tu m’as fait peur pendant quelques instants !
Aussi vite qu’elles ont disparu, les couleurs reviennent à ses joues.
– C’est merveilleux, au contraire. Tout s’organise magnifiquement. Ce bébé naîtra dans le midi. Nous en ferons un vrai petit provençal !
– Pourquoi veux-tu nous remettre sur les routes ? Ici, tu as un travail satisfaisant, notre appartement nous convient, nos voisins sont gentils, nous avons réussi à nous faire de bons amis. Pourquoi partir ailleurs ? Es-tu sûr que la vie là-bas soit aussi merveilleuse que tu te l’imagines ?
Cette idée de vie en communauté lui déplaît. Tout dans ce projet lui paraît utopique. Mais aucun argument ne peut tempérer l’enthousiasme de Michel.
– Chérie, ma tendre chérie, ne sois pas aussi pessimiste et craintive.
Le travail ici marche bien. Pour l’instant. Les chantiers se raréfient. Des licenciements sont évoqués, rien de précis, des bruits courent. S’il y en a, je serai sûrement le premier sur la liste. Cette opportunité n’est-elle pas un signe du ciel ? Tu sais, la chance passe une fois, rarement deux. Il faut savoir la saisir quand elle se présente.
Monsieur Plekhanov est un homme sérieux qui s’y connaît en affaires, son restaurant est une réussite. Il n’a rien d’un aventurier. Tu penses bien qu’il ne conseillerait à mes parents de venir avec lui s’il avait des hésitations.
– Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de ce projet dès que tu en as connu l’existence ?
– Je ne voulais pas te le cacher par esprit de dissimulation. Je l’ai fait pour éviter de te donner de fausses espérances et de te décevoir si ce projet ne se réalisait pas. Tu me dis tellement souvent que tu te languis de ton cher Clapas, du soleil, du chant des cigales et de la mer. Tu vas retrouver tout ça à la fois, dans la plus belle région de France.
Souris ma chérie et embrasse-moi !
– Comme tu vas vite ! Ta décision est déjà prise dans ta tête, tu es déjà installé là-bas. Tu me mets devant le fait accompli sans envisager un instant que je refuse de déménager, de partir à l’aventure, surtout en attendant un troisième enfant. Quand arrêteras-tu de toujours vouloir aller ailleurs ? Que recherches-tu ?
– Ce que je cherche, Cilou, c’est très simple. Je veux que mes enfants aient une enfance heureuse, qu’ils fassent des études et le moment venu qu’ils choisissent la femme et le métier qu’ils désirent. Rien de très compliqué ni de très original, je le reconnais. Mais ce qui prime avant tout est que toi, ma princesse, tu sois heureuse. Nous le serons à Bonnes, je te le promets, Alors dis oui !
Quand Michel l’appelle sa princesse, la serre tendrement dans ses bras en amoureux cajoleur, avec tant de tendresse dans ses étranges yeux bleus, elle est incapable de lui résister. Elle est prête à le suivre au bout du monde, par amour, un si grand amour. Les dés sont pipés, elle en est parfaitement consciente mais elle n’est pas faite pour la lutte.
Le facteur vient de passer deux lettres sous la porte, deux lettres écrites par la même main, d’une écriture qui accélère les battements du cœur d’épouse et de mère de Cécile. Comme la présence de Michel lui manque en cette fin septembre 1939 ! Elle se sent tellement seule malgré la présence de sa mère et de sa belle-sœur. Que des femmes, rien que des femmes, chacune avec ses peurs tues ! Michel et Roger sont au front, un terme qui cache l’interdiction de dire – secret militaire exige ! – exactement où ils se trouvent, là-bas, dans l’est, une région si lointaine pour elles.
Chaque jour, la jeune femme craint de revivre le cauchemar de sa mère qui survit en silence depuis 1915. A soixante ans, drapée dans ses vêtements noirs qu’elle n’a jamais quittés depuis tellement longtemps que personne ne peut l’imaginer habiller autrement qu’en veuve, elle paraît plus vieille que son âge. Ses petits-enfants l’aiment bien mais son air austère rebute les aînés, inquiète les jeunes.
– Pourquoi grand-mère est-elle toujours habillée en noir, questionne Serge. Baboula Victoria est plus élégante.
– Parce que son mari, mon père et ton deuxième grand-père, est mort en 1915 durant la guerre.
L’enfant se tait un instant, le temps de calculer dans sa tête.
– Mais cela fait vingt-cinq ans ! C’est si loin…
– Pour toi, mon chéri, c’est l’éternité, pas pour elle. Pour elle, c’est hier ! Ne lui reproche pas une fidélité à un souvenir dont elle a tiré sa force pour élever ses trois enfants. Elle vous aime très fort, sois en sûr, même si elle sait peu l’exprimer.
Cécile regrette cette situation causée, elle le pense, par les périodes d’éloignement de Montpellier. Quant à la fidélité à une parole, à un souvenir, elle connaît…
Cette fin d’août 1939 a été terrible avec tous ces bruits de guerre, de plus en plus précis, cette assurance qu’un drame allait survenir sans que chacun veuille y croire, pour ne pas attirer le malheur. La paix… chaque jour elle paraissait de plus en plus en danger et chaque jour l’espérance se voulait plus forte.
Le 1er septembre, Cécile a ouvert la radio comme chaque matin, par habitude. Elle n’a pas le cœur à chanter. Une chansonnette se temiinait sans qu’elle y prête particulièrement attention. Subitement, sans que rien ne l’y prépare, une voix anonyme et froide annonce officiellement la mobilisation générale. Puis une autre chanson, aussi banale que la première, suit l’annonce, comme si tout cela était naturel, n’engageait rien ni personne. Une colère subite l’a envahie : pour qui le gouvernement, la radio, n’importe qui – mais peu importe – prenait les françaises. Elle s’est sentie outragée, même si elle était en théorie moins concernée que les autres femmes.
Michel, par fidélité à sa famille, gardant toujours au cœur l’espoir secret de retourner un jour dans son pays qu’il a du mal à appeler l’U.R.S.S., a continué à refuser de se faire naturaliser français. Il n’est donc pas mobilisable. Cécile l’a réalisé dans l’instant où elle entendait la nouvelle à la radio, connaissant les inconvénients et ce qui pouvait être pris pour des avantages de cette situation anachronique.
Ainsi aux dix dernières années où la qualité d’apatride a déterminé le cours de leur vie va s’ajouter un nouvel épisode, inattendu comme tous les autres, conséquence directe de cette fidélité du cœur de son mari à une Russie étemelle, de plus en plus illusoire.
Des deux lettres que Cécile tient dans sa main, maintenant que les palpitations de son cœur se sont calmées, elle va d’abord remettre à son fils celle qui lui appartient. Elle porte le cachet du Il septembre alors que la sienne est timbrée du 10.
– Serge, viens vite, il y a une surprise pour toi.
– Oh ! Une lettre de Papa, je l’attendais depuis mon anniversaire.
Dans sa précipitation, il déchire avec l’enveloppe un coin de la correspondance.
– Alors, il n’a pas oublié ! Pourquoi arrive-t-elle avec tant de retard ?
– Dix jours d’attente, c’est beaucoup pour toi mon chéri, mais n’oublie pas que nous sommes en guerre. Rien ne fonctionne plus normalement, le courrier comme le reste. Nous avons déjà beaucoup de chance de recevoir pour la deuxième fois des nouvelles. Ta tante Magali n’a encore rien reçu depuis le départ de ton oncle Roger.
– Mon papa nous aime et sait toujours y faire.
– Oh, mon chéri, si ce n’était qu’une question d’amour, comme tout serait plus facile !
Je t’avais bien dit qu’il était impossible qu’il oublie la date si importante de la naissance de l’un de ses enfants. Simplement, il doit obéir.
– Moi, je n’aime pas obéir, coupe l’enfant.
– Pas besoin de le dire, Serge, je m’en aperçois tous les jours !
Ton père se montre respectueux envers ses parents en s’inclinant devant leurs décisions. Il serait bien que tu suives son exemple.
Cécile ajoute ces deux dernières phrases parce qu’elle juge de son devoir de mère de parler ainsi. Parfois, en tant qu’épouse, elle voudrait bien que Michel tienne tête à ses parents et refuse d’embarquer les siens dans un projet chimérique à la réussite incertaine.
Avec le recul des années, elle ne comprend toujours pas comment elle s’est laissée entraîner dans l’aventure azuréenne, une utopie pour un français normalement constitué. Pour un russe, tout peut toujours se réaliser, il suffit d’avoir confiance en Dieu car il croit au fond de lui-même à la possibilité de voir le royaume de Dieu se réaliser sur terre.
Elle s’en veut, sans oser l’avouer, d’être incapable de résister aux désirs de son mari et de lui trouver des excuses d’abord dans son cœur mais aussi face à la désapprobation muette de sa mère.
Michel est extrêmement facile à vivre au quotidien. Il l’aime profondément ainsi que ses enfants. Il la considère comme son égale pour toutes les décisions de la vie courante. Mais il a un défaut, peut-être l’unique mais énorme : l’opinion de ses parents compte plus que tout. L’influence que son père possède sur lui se confond avec son amour passionné, viscéral pour son pays d’origine. Devant Michel et Victoria Orloff, il se conduit en enfant soumis et docile, jamais en adulte décidant de ses propres choix de vie. Il ne peut envisager de discuter leur décision, même aussi folle que l’installation à Bormes-les- mimosas.
Se lancer dans les affaires, quel manque de réalisme ! Boris et Michel sont des hommes honnêtes, travailleurs capables de seconder avec succès un patron. Ni l’un ni l’autre ne possèdent le dynamisme et le cynisme nécessaires à des créateurs d’entreprise.
Cécile est étonnée de quitter Suresnes avec tant de regrets. Elle s’est habituée à cette banlieue où chacun se connaît. Elle vit là comme dans un village, loin de Paris, de son mouvement, de son bruit et de son anonymat. A son arrivée, les conseils de sa mère et de sa tante lui ont manqué. Puis elle a pris goût à une vie plus indépendante où Michel et elle prennent leurs décisions d’un commun accord, après en avoir discuté ensemble, sans être soumis à une tutelle familiale, si affectueuse soit-elle.
A vivre en commun, elle risque de perdre cette autonomie si agréable. D’autres inquiétudes l’habitent. Elle connaît peu sa belle- sœur et son beau-frère, redoute l’autoritarisme de Victoria à laquelle Michel ne sait rien refuser, appréhende les rapports avec la famille Plekhanov.
Ne va-t-elle pas se sentir étrangère dans son propre pays, étouffée au milieu de cette colonie à la mentalité si différente de la formation qu’elle a reçue. Depuis qu’elle est mariée, elle a appris à connaître le tempérament russe. Face à un refus constant des réalités de la vie, par mélange de fatalisme et d’optimisme infondé, elle se sent cartésienne, rationnelle et pragmatique. Sa mère lui a inculqué la pondération et le contrôle de ses émotions. Elle est mal à l’aise de voir des êtres passer en un instant du rire aux larmes, de la douceur à la dureté et s’interroge sur la profondeur réelle de leurs attachements.
Après une journée entière en chemin de fer puis en car, la famille Orloff arrive enfin à Bormes-les-Mimosas. Les deux garçons, sages au début, sont vite devenus agités et Cécile a eu bien du mal à calmer leur impatience. Quant à l’enfant qu’elle attend, il ne doit pas aimer le train car il a manifesté son mécontentement par des séries de violents coups de pied.
Fatiguée, elle n’attend plus qu’une chose : que ce cauchemar se termine. Sa résistance et son courage ont atteint leurs limites. Elle rêve d’un lit, n’importe où, n’importe lequel. S’allonger, sans même manger, dormir pour reprendre des forces. Demain sera un autre jour.
Pourtant quand elle descend du car, elle ne peut s’empêcher d’être séduite par le panorama qu’elle découvre. Bâti en amphithéâtre sur une colline, le village en surplombe un autre, allongé au bord de la mer. Il s’ouvre en corbeille sur une étendue d’eau, un velours bleu léger qui se confond avec le ciel. Calme comme un lac, avec un mince friselis blanc qui souligne les découpes de la côte, alors qu’à Palavas, la côte sablonneuse est d’une platitude banale.
Pour compléter cet ensemble, un château fort en ruines couronne la colline. Ce paysage a le charme d’un décor de théâtre pour une comédie provençale. Les mimosas sont défleuris depuis longtemps mais Cécile retrouve une douceur à l’air qu’elle avait oubliée à Paris.
Les voyageurs embarquent dans la vieille guimbarde des Plekhanov. La voiture emprunte une route en terre, presque une sente, qui descend jusqu’à un ruisseau qu’elle traverse pour remonter en face sur une croupe.
Cécile découvre quelques maisons éparpillées dans les pins. Son inquiétude augmente. Misha lui a dit qu’ils allaient habiter à la campagne, pas un instant elle n’a imaginé se trouver dans un écart perdu, loin du village.
La voiture ralentit devant un mas ombragé par des platanes centenaires.
– Voici le restaurant où Victoria va pouvoir travailler, annonce monsieur Plékhanov.
Par la porte grande ouverte, sortent des effluves odorantes qui donnent faim à Cécile. Il doit faire bon s’arrêter pour un moment dans cette demeure.
La voiture continue encore quelques instants jusqu’à une maison beaucoup plus rustique. Ni douceur d’un crépi beige, ni hautes fenêtres encadrées de volets verts à l’aspect rafraîchissant.
– Votre nouvelle demeure, mes bons amis ! Irène et son mari vous attendent, Misha, regarde, tu peux apercevoir le bâtiment en construction pour l’élevage de poules.
La maison fait mauvaise impression à Cécile. Le confort y est sommaire. Il faut pomper avec ardeur pour obtenir un mince filet d’eau au-dessus de l’évier de la cuisine. Les toilettes sont dans un appentis qui la jouxte. Le lierre qui pousse sur les murs ne donne pas le moindre charme à cette demeure, il joue plutôt le rôle de cache misère.
Rien ne marche comme prévu. Aucun n’est doué pour le rôle qui lui est distribué.
Retardé pas les intempéries, le chantier des poulaillers n’avance guère ; ce qui est construit s’avère mal conçu pour l’élevage prévu. Il faudrait tout raser et recommencer. Boris s’entête à continuer. Il ne veut pas avouer qu’il a pris une charge au-dessus de ses capacités.
Michel trouve un travail de forestier, fort mal payé, un travail pénible auquel il n’est pas préparé physiquement. La moindre dépense indispensable torture Cécile qui voit l’argent fuir plus vite qu’il ne rentre. Elle vit dans la crainte du lendemain.
Sa troisième grossesse épuise Cécile. Elle doit assumer seule tout le travail de la maison. Qu’il est loin le temps de l’aide affectueuse de sa mère ou de tante Amélie. Michel rentre las d’avoir passé sa journée sur des chantiers de coupe ou de débroussaillage. Il l’aide autant qu’il peut, lui fait chaque matin des provisions d’eau avant de partir. Mais il n’y en a jamais assez. Elle a l’impression de passer ses journées, accrochée à cette maudite pompe. L’amorcer use une bonne partie de ses forces.
Il paraît que la maison a la chance d’avoir un puits profond, ce qui n’est pas le cas partout, loin de là. Ainsi il donnera de l’eau même en plein été, au lieu de devoir aller à la fontaine de la grand-place !
Durant cette période où chaque jour qui s’écoule n’apporte que son lot d’ennuis, se produit tout de même un événement qui reste le seul souvenir tangible heureux. Un bébé naît quelques jours avant Noël, un merveilleux cadeau pour Cécile qui désirait tant enfin avoir une fille.
– Regardez, madame, c’est une belle petite fille.
Gagnée par la mélancolie ambiante, elle n’ose y croire.
– Est-ce bien la vérité, docteur ? Vous ne me dites pas cela pour me réconforter !
– Soyez assurée que c’est même une très belle petite fille qui mesure 51 centimètres et pèse presque 7 livres.
Le sort toume-t-il enfin ?
Non, il faut se rendre à l’évidence, l’équipée dans le Var est une catastrophe. La faillite est totale. Continuer devient impossible, la famille le réalise avec désespoir. Il ne reste qu’à quitter ce pays qu’ils n’ont pas su apprivoiser.
Partir ! Encore une fois…
– Où aller, s’interrogent les Orloff ?
Naturellement, les parents ont donné leur congé au propriétaire de l’appartement de la rue Lecourbe. Monsieur Orloff tente de cacher à Victoria qu’il a mal supporté son travail en plein air. Il souffre de rhumatismes, de troubles physiques gênants dont, par orgueil masculin, il ne veut pas parler.
Cécile se remet avec difficulté de l’accouchement d’Elisabeth. Ses dernières forces ont été absorbées par le bébé. Chaque soir, elle se couche plus tard n’arrivant pas au bout du travail de la journée pour se réveiller plus lasse que la veille. Que l’agitation, les rires de la rue Palissade lui manquent, elle regrette même les disputes qu’elle pouvait avoir avec son frère. Là-bas, elle vivait alors qu’ici elle est une enterrée vivante.
Pourquoi ne pas retourner à Montpellier ? Cécile insiste au nom du bon sens, Michel hésite. Son orgueil souffre d’admettre l’échec total de cette expérience : il se voyait décrocher la lune et la fortune, alors qu’il repart plus pauvre qu’au départ pour Paris. Au grand étonnement de sa femme, elle parvient à le convaincre. Faut-il qu’il soit malheureux !
102
Que de lettres échangées pendant toutes les années où Cécile a vécu loin de Montpellier ! C’était toujours Aurélie qui écrivait, tante Amélie détestant prendre la plume. Cécile répondait à sa mère sachant bien que l’une se précipitait chez l’autre dès que le courrier arrivait.
Soutenue par son amour pour Michel et par cette correspondance, elle a fait face aux situations pénibles qu’ils ont traversées, remontant le moral de son mari au moment de la débandade de Bonnes.
Aujourd’hui, la solitude pèse lourd sur son cœur. Se retrouver seule avec trois enfants, ne plus entendre la voix joyeuse de son mari appeler “ Cilou, Cilou, où es-tu ? “ dès qu’il rentrait du travail. Quel vide ! Un matin, deux ou trois lettres arrivent à la fois, puis plus rien pendant plusieurs jours. Pendant des mois dans le Var, elle a vécu pour ainsi dire par correspondance, maintenant, cela recommence.
Aurélie, Roger et Lisette attendent les trois générations de la famille Orloff en gare de Montpellier.
– Marraine n’est pas là, remarque Cécile. Elle n’est pas souffrante, au moins ?
– Non, non, répond rapidement Aurélie, paraissant préoccupée uniquement par sa petite-fille. Donne-moi Elisabeth que nous fassions connaissance.
Nullement intimidé par cette dame inconnue habillée de noir du chapeau aux chaussures, le bébé la regarde droit dans les yeux et lui offre un grand sourire.
– Qu’elle est adorable cette petite fille, si éveillée, si sociable déjà !
Aurélie est conquise.
Tenant d’une main Serge et de l’autre le bas du manteau de sa mère, Vladimir, plus farouche que sa sœur, baisse la tête et se dérobe au baiser que sa grand-mère veut lui donner. Celle-ci n’insiste pas.
– Vous trouverez des changements en ville, mais le vent y est toujours aussi fort. Ne traînons pas sur ce quai où il y a de quoi attraper un méchant rhume ! Vous avez tous mérité une maison chaude et pour les enfants leur lit.
Après le dîner, Aurélie tend la brosse à vaisselle à sa fille et se saisit du torchon.
– Tiens, lave, veux-tu ?
Toujours les vieilles habitudes ! As-tu peur que je casse les verres en les tournant pour les essuyer ? Je suis grande maintenant.
Aurélie ne réagit pas à la plaisanterie.
– Oh, maman, souris. Je suis si heureuse d’être de retour avec Michel et les enfants.
Parle-moi de marraine, pourquoi n’est-elle pas venue à la gare ? Pourquoi n’est-elle pas ici ce soir ? Ce n’est guère dans ses habitudes de laisser passer une occasion de faire la fête.
– Tu sais – enfin, justement, tu ne sais pas, tu es restée si longtemps sans venir nous voir – Amélie a beaucoup vieilli, sans vouloir l’admettre ni en parler. Depuis l’été dernier, je l’ai remarqué. Quand j arrivais à l’improviste pour lui lire ta dernière lettre, je la trouvais assise dans le salon, tassée dans son fauteuil Voltaire, les mains inoccupées, les yeux dans le vague. Plus rien ne l’intéressait : ni son jardin si chéri qu’elle laissait à l’abandon, ni la cuisine et pourtant tu te rappelles sa gourmandise. Plus rien, sauf les nouvelles que je lui apportais. Un jour, elle n’a plus voulu se lever, préférant passer toute sa journée au lit, avec un livre ou un journal à côté d’elle qu’elle n’ouvrait pas.
Sourcils froncés, Cécile s’arrête brusquement de frotter les dernières casseroles.
– Maman, attends, tu te rends compte de ce que tu viens de dire, tu parles d’elle au passé.
– Tu as compris… un grand malheur est arrivé. Ta marraine est morte il y a deux mois.
Le ton de la voix de Aurélie est parfaitement calme. Toujours cette fameuse maîtrise d’elle-même qu’elle garde dans n’importe quelle situation, si grave soit-elle. Seul son geste machinal d’essuyer et de réessuyer la même assiette traduit son émotion.
– Quoi ? morte il y a deux mois. Comment as-tu osé ne rien me dire ?
– Elle m’avait fait promettre de garderun silence total, me demandant d’apporter notre sainte Bible pour que je le jure, la main droite posée dessus. Ainsi elle était sûre que je tiendrai mon serment. Elle se faisait énormément de soucis pour toi, prévoyait l’issue fatale de cette expérience.
– Je ne veux pas lui donner un souci de plus, ni lui causer du chagrin, elle en a assez la pauvre petite en ce moment m’a-t-elle répété quand, la voyant s’affaiblir de jour en jour, j’ai tenté de la faire revenir sur sa décision.
Tu sais comment elle était, têtue comme une mule. Il m’a été impossible de lui ôter cette idée de la tête. Pourtant, nous avons eu le temps d’en parler puisque, pendant plus d’un mois, je suis venue dormir chez elle, ne voulant pas qu’elle passe seule la nuit, dans cette grande maison si vide depuis que vous étiez partis.
– Ni elle, ni toi n’avez appelé de médecin en consultation ?
– Tu penses bien que si, et plus d’un ! Ils venaient, l’auscultaient et repartaient en disant la même chose : “ aucun organe n’est malade, simplement elle est vieille et a perdu tout goût de vivre “.
Contre ce mal-là, il n’a pas de remède. Je dormais dans la chambre voisine de la sienne, c ’est-à-dire dans la salle à manger car elle avait fait descendre son lit dans le salon, après votre départ, craignant l’étage à monter. La porte de communication entre les deux pièces restait ouverte. Nous parlions surtout de toi et de Michel, de votre avenir.
– A ma mort, cette maison doit être vendue. Elle est trop lourde à entretenir pour un jeune ménage. Je veux que l’argent soit partagé entre Magali, ma vraie nièce, et tes trois enfants, mes faux neveux que j’aime comme s’ils étaient mes vrais. J’ai averti le notaire.
Peu de temps après cette conversation, je l’ai trouvée, un matin, tournée sur le côté droit comme si elle avait voulu regarder une dernière fois les photos qu’elle avait disposées sur la table à jeu qui lui servait de table de nuit. M’étais-je assez moquée de la grandeur de cette table et de tous les cadres qui l’encombraient : une photo de son mariage avec Paul, une autre de lui prise peu de temps avant sa mort, une de ton mariage, de celui de Magali et de Roger, de tes enfants et des leurs, une véritable exposition !
Elle était morte dans son sommeil. Son visage détendu attestait de son acceptation. Elle était belle, comme je ne l’ai jamais vue belle. Tous les gens qui sont venus la voir ont eu la meme impression : elle était morte heureuse. Certains qui la connaissaient bien ont même trouvé qu’elle avait un sourire coquin sur les lèvres, tu sais celui qu’elle n’arrivait pas à maîtriser quand elle allait annoncer une bonne nouvelle ou faire une blague à quelqu’un.
Cette fois, la bonne nouvelle était sûrement qu’elle mourrait chez elle, sans souffrir – ça, c ’était sa grande crainte – et à son heure choisie.
C’est tout au moins ainsi que j’ai interprété son sourire.
Pourtant, après le choc de la mort de tante Amélie, il y avait eu un moment de répit. Naïvement, Cécile a cru qu’il allait durer. L’installation à Montpellier s’était réalisée au mieux dans la maison de la rue Palissade. Roger et Lisette depuis leur mariage avaient quitté la maison familiale. Aurélie s’y sentait bien seule, elle était heureuse de voir revivre sa demeure. Grâce à l’expérience acquise à Suresnes, Michel avait trouvé facilement un travail de chauffagiste dans une entreprise sérieuse qui payait bien. Ce n’était pas la richesse, mais en comparaison des mois précédents, c’était presque l’abondance.
Michel et Victoria ayant abandonné l’idée de retourner à Paris où personne ne les attendait ont décidé de suivre Irène et Boris. Ceux- ci se sont installés dans un mas à quelques kilomètres de la ville, à l’écart de la route nationale. Boris a trouvé là un emploi à la fois de gardien de la maison de maître et de régisseur de la propriété attenante.
Cécile se reprend à chanter. Depuis qu’elle avait quitté Suresnes, elle avait cessé, le cœur n’y étant pas. Les garçons écoutent leur mère, béats d’admiration, surtout Vladimir pour qui cette atmosphère de gaieté est nouvelle. Ils reprennent en chœur les refrains qu’ils apprennent vite. Elisabeth gazouille dans son berceau comme si elle voulait participer à la chorale familiale puis s’endort sous le chamie des vieilles berceuses en provençal.
Serge entre à l’école communale, Vladimir à la maternelle. Chaque jeudi et chaque dimanche, ils partent chez leur oncle et leur tante, tout à la joie de nouvelles trouvailles. L’été, la chasse à la cigale est un jeu sans fin car rarement ils arrivent à en capturer une. Il y a le ramassage des feuilles de mûriers pour l’élevage des vers à soie, l’émerveillement de voir sortir de son cocon ce gros ver maladroit qui va se transformer en papillon, la cueillette des fleurs pour leur mère ou des mûres pour les confitures, les promenades pour ramasser des champignons qu’ils enfilent sur une ficelle à l’aide d’une grosse aiguille, en les tassant bien, pour les faire sécher dans le grenier.
Le malheur, elle pensait en avoir fini avec lui.
Et puis voilà qu’arrive la guerre. Elle n’y avait pas songé.
Une guerre qui lui enlève son mari et son frère.
La nouvelle de la mobilisation parcourt la ville comme une traînée de poudre. Si les cloches des églises sonnent, leur appel résonne déjà comme un glas aux oreilles des femmes. Cette annonce atteint Michel sur le chantier où il travaille avec des compagnons, tous français. Chacun range ses outils – pour combien de temps ? – et rentre chez lui.
– Toi, tu es bien tranquille, puisque tu n’es pas français, tu n’es pas mobilisable, commente le patron de Michel.
– Pas mobilisable, monsieur, mais s’engager, c’est toujours possible, même pour un russe ! Je vais aller au commissariat signer ma feuille, je partirai comme vous autres, si ce n’est demain ce sera après-demain. Il y a un moment que j’ai pris ma décision.
Cette réflexion désarçonne son patron.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Depuis le rappel des réservistes en septembre 1938, juste avant les accords de Munich, j’ai compris qu’un jour ou l’autre la guerre allait éclater.
La guerre, moi, j’en ai déjà vécu jeune une, la pire de toutes puisque c’était une guerre civile, assez pour m’en souvenir et pour savoir qu’il faut mieux prévoir le pire, même s’il n’arrive pas toujours, et s’y préparer d’avance. Ainsi pas de surprise !
Comment supporter l’idée de rester bien confortablement chez moi sans bouger à voir partir mon beau-frère et mes copains et leur laisser défendre le pays qui m’a accueilli ? Je me suis renseigné à la gendarmerie.
Un engagement est la plus facile des choses à réaliser : il suffit d’apposer votre signature en bas d’une feuille de papier. Si vous êtes en bonne condition physique, vous voilà soldat pour la durée de la guerre. Comme j’ai mes deux bras, mes deux jambes, mes deux yeux et mes deux oreilles, le tout en bon état de fonctionnement, cela suffit aux gendarmes, la visite médicale n’étant qu’une formalité.
Rien ne s’oppose donc à cet enrôlement.
– Tu es un drôle de bonhomme ! Th ne veux surtout pas entendre parler de naturalisation, mais au premier bruit de canon, tu t’organises pour te faire mobiliser, alors que tu n’y es absolument pas obligé. Tu fais tout pour partir défendre une patrie qui n’est pas la tienne. Car tu as assez répété que tu n’avais qu’une seule patrie : la Russie, ta chère Russie du temps des tsars ! Oui, tu es un drôle de bonhomme. Je te tire mon chapeau. J’en connais beaucoup des étrangers qui auraient attendu des jours meilleurs, bien au chaud dans leur maison et dans leur lit avec leur femme.
Etes-vous tous comme ça, les russes ?
– Oui, car c’est notre cœur qui parle. Voyez Boris, le mari de ma sœur. Il a été blessé à la jambe en 1919, dans une bagarre avec des révolutionnaires. L’âge venant, il marche avec difficulté, pas assez pour s’arrêter de travailler, trop pour l’amiée. Lui, la gendarmerie le refuse. Je me demande s’il ne va en faire une jaunisse ! Mon père est trop vieux, il a près de soixante-dix ans, mais lui aussi, général dans l’armée tsariste, va en faire une maladie. Laisser à d’autres de sa famille le soin de se battre pour le défendre, cela va lui paraître intolérable.
Cécile, mise au courant de cette volonté d’engagement, ne peut qu’accepter. Elle n’a d’autre choix que de se résigner. Discuter cette décision de Michel ne lui apporterait rien, sauf peut-être l’humiliante sensation de se sentir seulement une femme, c’est-à-dire peu de chose selon le proverbe russe qui affirme : “ La poule n’est pas un oiseau, la femme n’est pas un être pensant ”.
L’amour que Michel porte à sa femme est toujours aussi profond. S’il s’octroie le droit de décider seul de sa vie, il a besoin de son accord moral pour partir sans qu’une d’ombre ne se crée entre eux.
– Cilou, ma princesse, je t’aime autant qu ’au premier jour de notre mariage. Tu dois me croire. Je t’aime peut-être, si cela est possible, encore plus car non seulement tu es ma femme, mais aussi la mère de mes trois enfants, que j’adore autant que toi. Mais je ne peux faire autrement que de m’engager. Pour toi, pour eux !
Réfléchis ! Comment regarderais-tu un mari planqué ? Ni toi ni eux ne seriez fiers de moi. Vous auriez raison. Rien que d’envisager cela, j’en ai froid dans le dos.
Des raisons de me battre, j’en ai plus que tous les français, que toi seule peux comprendre. En combattant contre Hitler, je vais me battre aussi contre Staline, cet homme que je hais à l’égal de Lénine. Pas étonnant qu’ils aient signé un accord, ils sont des monstres l’un comme l’autre, bien faits pour s’entendre ! Quand ils seront battus tous les deux, car ils le seront, peut-être que notre Russie retrouvera sa liberté et sa gloire d’antan.
Je prends un risque, je le sais, mais vivre sans jamais prendre de risque n’est pas vivre, surtout quand son honneur est enjeu.
Puisque je m’engageais, les gendamies m’ont dit que je pouvais choisir mon arme. Naturellement, sans hésiter une seconde, j’ai pris l’artillerie en hommage à mon père ainsi qu’à mon grand-père. Sois rassurée, Cilou, ce n’est pas l’amie la plus dangereuse : les canons sont rarement en première ligne !
Et puis, fais-moi confiance, cette guerre ne va pas durer longtemps, je reviendrai vite, si vite que tu n’auras pas le temps de t’apercevoir de mon absence.
Vite, tout le monde veut le croire, Cécile comme les autres, un peu plus que les autres et pour cela elle a une raison supplémentaire.
Une fois de plus et pour la quatrième fois, elle est enceinte.
Pas plus que l’annonce de l’arrivée d’Elisabeth n’avait modifié la décision de Michel de partir s’installer à Bormes-les Mimosas, pas plus la prochaine naissance d’un nouveau bébé dans leur foyer ne change quoi que ce soit à celle de s’engager. Les enfants, c’est l’affaire des femmes – Cécile l’a compris depuis longtemps – à elles de s’en occuper.
Le bébé doit naître vers la fin décembre, Cécile se retrouve donc seule pour tenir une maison avec trois enfants. Aurélie l’aide comme elle le peut. Elle vieillit de plus en plus, de plus en plus vite trouve sa fille. Sa démarche est moins assurée, elle hésite à monter les escaliers si bien que Cécile envisage le moment où elle ne pourra plus lui confier la garde des enfants.
Elle continue à aller chaque jour au marché, une vieille habitude à laquelle elle tient. Pour lui faciliter la tâche, Cécile fait une liste de courses. Parfois, elle oublie la liste ou la suit incomplètement si bien que Cécile doit envoyer Serge au retour de l’école acheter ce qui manque. Aurélie se rend-elle compte de son état ? Sa fille n’en est pas sûre. Lui en faire la remarque paraît impensable : le respect qu’elle lui porte le lui interdit.
Que tante Amélie me manque !
Elle ne peut pas s’habituer à cette disparition, la voyant toujours devant elle comme elle l’a quittée pour la dernière fois, pleine de vie, si bonne vivante. Quand, par obligation, elle passe rue Candeliers devant la maison tant aimée, elle doit se retenir de ne pas pousser la grille du jardin pour lui demander de l’aide…
Peut-être est-ce parce que je ne l’ai pas vue morte dans son cercueil que j’oublie parfois qu’elle est couchée dans sa tombe au cimetière. Sa mort est pour moi irréelle.
Pourtant, je devrais la réaliser puisque je vais chaque mois, au jour anniversaire de sa mort, mettre des fleurs sur sa tombe. Ce cimetière me repose, il est le seul endroit où je peux parler avec quelqu’un à cœur totalement ouvert. Je suis sûre qu’elle m’entend. Sinon, comment expliquer que j’en revienne pacifiée et réconfortée ?
Pendant les premières semaines suivant le départ de Michel, elle est à peu près rassurée. Il est cantonné d’abord à Castres puis à Nîmes. La séparation existe, mais ces villes sont proches de Montpellier, loin des combats qui se déroulent dans le nord et dans l’est de la France, des contrées ignorées des languedociens.
Puis arrive la nouvelle que le régiment fait mouvement vers le nord. Là, la peur se saisit de Cécile, pour ne plus la lâcher ni le jour, ni la nuit. Adieu chansons et berceuses, la tristesse envahit la maison. Même si le front reste calme, comme le proclament journaux et radio, une balle perdue, ça existe ! Elle fait des cauchemars, craint d’effrayer les enfants quand elle se réveille en sursaut alarmée par ses propres cris. Pour se calmer, elle se lève lourdement en soutenant son ventre, va s’assurer du calme des enfants.
– Heureusement, tous trois ont le sommeil lourd de leur âge !
Elle remet sous les couvertures Vladimir qui dort le ventre à l’air, la veste de pyjama remontée jusque sous les bras. Parfois, elle trouve Elisabeth, les yeux grand ouverts, suçant son pouce en silence comme si elle attendait une visite.
– Comme tu es sage, ma chérie, plus que le bébé que j’ai dans le ventre. Il n’arrête pas de me donner des coups de pied, se conduisant en garçon qu’il doit être.
Ferme tes jolis yeux noirs et dors. Pour toi, la nuit n’est pas finie.
Le plus souvent, pour elle, la nuit est finie. Elle n’arrive pas à se rendormir, craignant à nouveau un mauvais rêve. Alors, elle prend des chaussettes à tricoter; elle en a toujours une paire en fabrication, car Serge les usent si vite qu’elles sont inutilisables avant de passer à Vladimir.
Chaque jour sans lettre augmente sa terreur. Comme la solitude lui pèse, ajoutée à l’absence de sa marraine. Rien que d’y penser, son cœur chavire, l’amertume envahit sa bouche. Elle ne s’accorde pas le droit de pleurer. Qui la consolerait ? Pas sa mère. Celle-ci revit l’angoisse qu’elle a connue en 1914 et 1915 avec, elle aussi, trois enfants en bas âge, dans la crainte de la nouvelle fatidique de la mort de l’être cher. Il ne s’agit plus de son mari mais de son fils et son gendre. Un amour différent, mais aussi vif.
“ Pauvres petits “ devient son expression habituelle, qu’elle s’adresse à ses petits-enfants ou qu’elle parle d’eux.
– Elle va nous porter la poisse avec ses regards emplis de pitié, se plaint Magali à Cécile. Ne peux-tu pas lui demander de changer son expression ?
– La poisse, ça n’existe pas, calme-toi ! proteste Cécile.
Mais, sans le dire, elle aussi redoute cette pitié qui l’englue ! O combien voudrait-elle être soutenue, encouragée dans son espoir de voir cette guerre finir.
Les semaines s’enfilent les unes aux autres, Michel et Roger parlent de permission, peut-être au moment de Noël. Ayant des enfants, ils sont prioritaires, tout au moins d’après des bruits qui traînent dans les cantonnements et qu’ils rapportent dans leurs lettres. Faut-il les croire, faut-il espérer ?
Cette permission serait la bienvenue car Michel Orloff, le patriarche et le doyen des deux familles, s’affaiblit de plus en plus. Partagée entre son désir de ne pas affoler Michel et son devoir de ne pas lui cacher la vérité, Cécile communique dans chacune de ses lettres des nouvelles à son mari, sans dramatiser la situation.
– Ton père ne sort de ses livres de prières que pour lire avec grande attention les journaux. Sur le mur de la cuisine, il a accroché la carte du front publiée par l’un d’eux. Au moyen d’épingles à tête de couleur et de fils tendus entre elles, il rectifie chaque jour les lignes du front. Il explique à Serge les mouvements des troupes dont tu fais partie, ce qui remplit de fierté ton fils, car son grand-père le traite en grand garçon. A ce moment là, Boris quitte la pièce lourdement. Ça me fait mal au cœur de voir son visage tendu. Je suis sûre qu’il voue sa jambe à tous les diables de l’enfer, cette jambe qui l’empêche de se battre comme il l’aurait voulu !
Tu sais comment est Dièda, il parle peu avec ta mère et Irène. Par contre avec scs petits enfants, il reprend vie. Il leur raconte des histoires sur votre famille, continue à apprendre à Serge la grammaire russe et initie Vladimir à l’écriture cyrillique et à la lecture, toujours avec la même patience. Il leur inculque aussi les bases de la religion. Il maigrit beaucoup malgré les soins dont nous l’entourons tous. S’il souffre, il n’en dit rien.
Le matin du 25 décembre 1939, quelqu’un frappe de bonne heure rue Palissade. Les enfants, réveillés en sursaut, dégringolent l’escalier et se précipitent vers la porte d’entrée pour l’ouvrir.
– C’est peut-être encore le père Noël qui a oublié de déposer un cadeau, s’écrit Vladimir.
– Non, idiot, c’est papa, s’exclame Serge.
Ce n’est ni l’un ni l’autre.
– C’est oncle Boris, maman ! Il est tout essoufflé, tout pâle.
Quel coup au cœur pour Cécile qui se remet à peine de la fatigue de son accouchement cinq jours auparavant. Là-haut, dans le berceau à côté du grand lit si vide, un nouveau Michel Orloff, troisième à porter ce prénom dans la famille, dort en toute innocence. Va-t-il si jeune devenir orphelin ?
– Apportes-tu des nouvelles de la mairie ? Parle !
Devant les enfants, elle ne veut pas demander s’il s’agit de Michel ou Roger. Elle respire à fond pour ne pas s’évanouir. Aurélie, qui a entendu l’arrivée de Boris, se tient dans l’encadrement de la porte de la cuisine, figée, le regard noir, les mains déjà tordues, statue vivante du désespoir.
– Rassure-toi et vous aussi, madame, ce n’est rien. Enfin, ce n’est pas le malheur auquel vous pensez, marmonne Boris, s’empêtrant dans ses explications. Remets-toi, je suis désolée de t’avoir fait peur.
Ce n’est ni au sujet de ton mari, ni de ton frère, mais de Dièda.
C’est tout de même un malheur.
Hier soir, quand il s’est couché, il était encore plus couleur pain d’épices que les autres jours ; il respirait à petites goulées, avec difficulté, semblant réellement souffrir beaucoup, mais sans laisser échapper une plainte. Baba a appeler le médecin.
– Non, a-t-il dit, pas un soir de veillée de Noël. Laisse cet homme tranquille dans sa famille. De toute façon, sa présence ne changera rien à la volonté de Dieu. Ma bible me sera d’un aussi bon secours.
Tu sais qu’il ne fait pas bon aller contre sa volonté. Baba lui a obéi.
Dans le courant de la nuit, il a vomi, ce qui a paru un moment le soulager. Quand le jour a commencé à pointer, il a eu une expiration plus profonde que les précédentes. Baba a attendu en vain qu’il inspire à nouveau. Plus rien. Il était mort sans un mot, sans une plainte, dans la discrétion que nous lui avons toujours connue.
Quelle tristesse pour un jour de Noël ! Il n’y aura pas eu longtemps trois Michel chez les Orloff.
Même si cette nouvelle a en quelque sorte rassuré Cécile, elle éprouve plus de chagrin qu’elle ne le pensait, surtout dans les jours qui suivent.
C’est le premier mort proche qu’elle voit allongé dans son cercueil, les mains jointes sur la poitrine, un mouchoir blanc posé sur le front.
Un prêtre orthodoxe vient de Nîmes diriger la cérémonie funèbre. Boris, boitant plus bas que d’habitude, soutient Baba qui ouvre le cortège. Il marche à petits pas, intimidé, mal à l’aise de se voir le seul homme au milieu d’une troupe de femmes à suivre le cercueil porté ouvert jusqu’au cimetière catholique, dans l’enclave réservée aux orthodoxes. Selon la coutume, chacun se penche pour embrasser le mort, adultes comme enfants, puis dépose deux fleurs sur le corps avant que le couvercle ne soit refermé au moment d’être déposé dans la tombe. Puis chacun jette une poignée de terre sur le cercueil, en utilisant la formule traditionnelle : Que la terre lui soit légère !
– Que la terre lui soit légère ! répète à son tour le pope en français, après avoir récité de longues prières en russe.
Cécile s’était attachée à ce beau-père silencieux et contemplatif. En le regardant s’occuper de ses petits-enfants, elle pensait parfois à son père. Elle n’a plus de souvenirs physiques de lui, alors elle superposait au vide l’image de Michel Orloff. Jean-Louis Melchisédec aurait à coup sûr aimé lui aussi jouer avec ses petits- enfants, les aurait emmenés à la chasse ou à la pêche et comme tout grand-père leur aurait raconté des histoires de la famille.
La voici orpheline pour la deuxième fois ! Encore quelqu’un en qui elle avait confiance qui disparaît. Le vide s’agrandit autour d’elle.
Elle rentre bouleversée de l’enterrement, si différent de ceux auxquels elle a assisté jusqu’alors. Par respect pour la famille Orloff, pour ses enfants baptisés orthodoxes comme il se doit avec le patronyme qu’ils portent, elle va se soumettre aux diverses cérémonies et coutumes qui suivent un décès. Certaines lui paraissent des superstitions, mais elle s’acquitte de tout, sans discuter. En l’absence de son mari, plus que jamais elle tient à accomplir les rites auxquels il se serait soumis.
Pour le repas de famille après la cérémonie, elle sait qu’elle aurait dû mettre sur la table des chrysanthèmes ou des iris. La saison ne s’y prêtant pas, elle achète des œillets rouges, les fleurs qui honorent ceux qui luttent avec courage. Son beau-père les mérite bien, lui qui a souffert sans jamais se plaindre.
Elle installe, bien en vue sur le buffet, une photo de Michel Orloff en uniforme de général. Devant celle-ci, elle place un verre plein de vodka qui va rester là pendant 40 jours pour que son souvenir demeure dans la mémoire de ceux qui l’ont connu.
Victoria sort de l’amioire un koulitch qu’elle a préparé la veille, malgré son chagrin. Ce gâteau rappelle à Cécile la fête pour son mariage à Paris. Comme ce bonheur lui paraît loin !
Cette fois, c’est Victoria et non plus elle qui le coupe en tranches verticales, selon la tradition funéraire.
Neuf jours après la mort, la famille se rend au cimetière pour dire une prière et allumer une bougie achetée à l’église. A partir de ce moment, l’âme du mort souffre dans une sorte de purgatoire, alors que jusque là elle était restée sur terre. Ce n’est que le quarantième jour que Dieu décidera de l’endroit où elle ira : paradis ou enfer. La journée se termine par un repas.
Irène lui explique que dans un an, au jour anniversaire du décès, il faudra organiser un repas pour la famille et les amis. Chaque convive, en hommage au défunt, boira en silence un verre de vodka, sans trinquer.
– Dans un an, dis-tu. D’ici là, j’espère bien que Michel sera rentré; c’est lui qui s’occupera de tout organiser.
– Il faudra aussi faire construire le monument mortuaire. C’est très important.
– Ne me parle pas de tout cela, c’est si loin dans un an. Dieu seul sait ce qui nous arrivera à tous d’ici là !
A quelques jours de la fin de 1939, elle ne désire plus que voir cette année si triste se temiiner sans nouvelle catastrophe ! Ah ! l’oublier, entrer dans la nouvelle.
Avec quelle joie et quel soulagement, à minuit sonnant, elle accomplit une coutume de sa belle-mère, dont elle aurait ri en d’autres circonstances.
– Quelle idée saugrenue d’entreprendre du ménage à cette heure ! Es-tu devenue folle ma fille ?
– Non, répond-elle à Aurélie ahurie. Je chasse avec ce balai toutes les laideurs, les ennuis, les drames de l’année qui se termine. Dieu sait si nous en avons eu cette année ! Je les chasse aussi loin que possible, jusque dans la rue. Je fais place nette pour accueillir la nouvelle année, avec l’espoir qu’elle nous apportera du bonheur. Superstition peut-être, me diras-tu, mais pourquoi s’en priver, vu ce que nous avons vécu cette année. Il peut arriver encore pire, c’est vrai – elle pense à la mort de Michel – mais le pire n’arrive pas toujours.
– Oui, le pire n’arrive pas toujours, répète Aurélie sans conviction, du moins espérons-le !
Est-ce à cette pratique, au fait que les temps étaient accomplis comme il est dit dans la Bible, qu’elle doit de voir rentrer en juillet 1940 son mari et son frère ? Elle ne se pose pas la question tant elle est heureuse. Cécile se promet de ne jamais oublier cette coutume chaque 31 décembre. Pour renforcer son efficacité, elle répétera à l’avenir une autre fois les mêmes gestes, dans la nuit précédant le jour de l’an de l’année orthodoxe selon l’ancien calendrier, onze jours après le début de l’année occidentale.
A la signature de l’armistice, Michel se trouve dans le département de l’Indre, avec une vingtaine de soldats et un lieutenant, restes peu glorieux de la compagnie dont il faisait partie. Roger lui, bivouaque du côté de Bordeaux. Rentrer à Montpellier pour chacun d’eux sera long et difficile, mais rien en comparaison de ce qu’ils ont évité.
Michel souffre de la débandade de l’armée française à laquelle il a assisté. II avait une autre opinion de l’armée, une autre conception de son honneur. Hitler règne en tyran sur presque toute l’Europe. Staline, son allié, augmente sa puissance. Ce n’est pas avec cet espoir qu’il s’était engagé “ pour la durée de la guerre “, selon la fomiule réglementaire. Le voici officiellement démobilisé en vaincu.
– La mort aura au moins épargné à mon père de vivre cela ! Une pareille déculottée l’aurait bouleversé, se dit Michel. Comment aurais-je pu lui décrire la débâcle de l’amiée, la fuite confuse des civils sur les routes, les vieillards poussés dans des brouettes par des femmes à peine plus valides qu’eux ! Je n’aurais pas cru vivre une telle horreur. C’était peut-être pire que rembarquement à Odessa vers la Turquie.
Il en éprouve un tel dégoût, une telle honte, mêlée de culpabilité qu’il ne raconte rien, ni à sa femme, ni à sa sœur et à plus forte raison à sa mère, fuyant la moindre question.
– Je comprends que tu ne veuilles rien dire aux femmes, mais à moi pourquoi te taire ?, demande Boris.
– Que veux-tu que je te raconte ? Rien que du malheur et des choses pas belles. Je t’assure, il vaut mieux se taire et oublier.
Boris comprend qu’il n’en tirera rien. Il n’y reviendra pas.
Une fois de plus, la vie normale reprend son cours, enfin une apparence de vie normale. Les troupes étrangères sont cantonnées dans la partie nord de la France. Les habitants du Languedoc ont la chance de se trouver en zone non occupée. Pour eux, les allemands restent des inconnus, l’occupation une irréalité.
– Heureusement que nous ne sommes pas remontés à Paris. Que deviendrais-je, dit Cécile à sa mère, s’il nous fallait correspondre uniquement par ces horribles cartes-lettres roses ou jaunes, en complétant uniquement les cases préparées ou en rayant les mentions autorisées ? Quant aux laissez-passer, il paraît qu’ils ne sont pas délivrés pour des motifs d’ordre personnel. Alors, ne nous plaignons pas, il doit y avoir beaucoup plus malheureux que nous.
Combien de fois va-t-elle répéter cette phrase ou se la redire à elle-même ?
Michel se remet au travail. Pour lui, rien ne change, même s’il devient au cours des mois plus plombier que chauffagiste. Du travail, il y en a pour tout le monde. Souvent la main d’œuvre manque, les prisonniers laissent nombre de places vides.
Cécile gère les cartes d’alimentation des trois adultes et des quatre enfants de la rue Palissade. Tous les produits alimentaires sont contingentés, ainsi que les chaussures, le tissu, le charbon. Sa journée commence par la lecture du Petit Méridional pour connaître la date de déblocage des coupons semestriels pour chaque produit. Puis elle part en course, avec l’espoir de trouver approvisionnés les magasins où elle a dû s’inscrire.
La viande manque cruellement. Il faut aller dans les Cévennes pour trouver les premiers troupeaux de vaches et de moutons. La farine devient une denrée rare dans cette région de monoculture de la vigne. Les tickets de pain ne donnent droit qu’à une quantité vite dévorée par les enfants, toujours affamés. Le lait parfois est “ mouillé “, une expression élégante pour dire qu’il est coupé avec de l’eau.
Comment ne pas être submergé par le quotidien ? Trouver ce qu’il faut pour nourrir sa famille devient l’obsession de Cécile.
– Quand cela cessera-t-il ? s’exclame-t-elle après chaque nouvelle restriction. Elle regrette les jours de marché où tout se passait dans la bonne humeur et la gaieté, les marchands distribuant pour faire goûter rondelles de saucisson ou petits morceaux de fromage.
Michel chapitre les aînés
– Quand ils manquent du nécessaire, les gens deviennent jaloux, envieux, méchants. Alors, mes enfants, taisez-vous. Ne cherchez pas à épater vos copains à l’école. Ce qui se passe à la maison ne regarde personne à l’extérieur. Rappelez-vous ce que disait votre grand-père “ Ta langue est ton pire ennemi “. Il énonçait là une vérité étemelle qui se justifie dans toutes les situations, particulièrement dans les époques troublées comme celle que la France traverse.
– Pourquoi leur dis-tu cela, tu vas les rendre méfiants et soupçonneux ? s’étonne Cécile un peu plus tard. Elle s’était interdit de poser cette question sur le moment, pour ne pas mettre en doute une affirmation de leur père devant les garçons.
– Parce que j’ai l’expérience de la façon dont les choses se sont passées en Russie. Les hommes sont partout les mêmes, Cilou. Quand les gens ne savent pas, ils inventent ne reculant devant aucune délation. Pourquoi les français feraient-ils exception ? Il vaut mieux passer inaperçu, je t’assure. Apprendre le silence dès maintenant aux enfants peut leur être utile plus tard. Qui sait ce qui arrivera dans l’avenir ?
Pense que pour la loi française je suis un apatride : mieux vaut se faire oublier. Tu connais la fable qui résume cela en cinq mots, dans une brièveté éloquente. “ Pour vivre heureux, vivons cachés “.
Comme toujours, elle fait confiance à son mari. Pourtant cette réaction l’étonne. Il Га habituée à plus d’optimisme, de légèreté, d’imprévision.
A l’école communale, les maîtresses apprennent à Serge et même au tout jeune Vladimir, un nouvel hymne qu’ils déclament chaque matin au début de la classe. Avec leur entêtement enfantin, ils veulent que leur mère reprenne en chœur avec eux “ Maréchal, nous voilà ! “ tant ils sont fiers de connaître quelque chose qu’elle ignore. Cécile ne partage pas leur enthousiasme. A son avis, la France n’a qu’un hymne national, la Marseillaise, et tout autre, même officieux, ne représente pas grand-chose, surtout depuis qu’elle en a parlé avec Michel.
– Je suis mal placé, en tant qu’apatride, pour donner un avis. Je n’ai jamais voulu me mêler de politique ni même en parler avec ton frère. “ Maréchal, nous voilà “ est une composition de circonstance qui glorifie un homme et non pas une idée. C’est cela qui me fait peur. Regarde ce que cela donne avec Hitler et avec Staline. Oh ! le maréchal est un “ illustre vieillard et un glorieux soldat “, comme le clament les journaux à longueur d’articles, qui ne deviendra pas un dictateur sanglant. Tout de même, aller serrer la main d’Hitler, n’est-ce pas une poignée de main de trop, un geste trop lourd de conséquences pour ne pas être discutable …
Ne dis rien aux enfants. Qu’ils chantent ce qu’ils veulent ! Cela leur passera vite, crois-moi. Bientôt ils penseront à une comptine plus de leur âge.
A partir de la rencontre funeste de Montoire où le mot de collaboration est prononcé, Michel bannit ce terme de son vocabulaire. Ce mot devient synonyme de compromission et dans sa bouche une insulte.
Les deux aînés passent la plus grande partie des vacances scolaires chez leur oncle Boris. Ils rentrent à Montpellier cuits par le soleil comme deux petits paysans.
Voici mes deux gros pains de quatre livres, blague Michel, heureux de les voir aussi dodus que dorés.
Malgré leurs chaussures à semelles de bois, ils adorent courir la campagne. Ils sont très fiers de se voir confiés la mission de haute confiance de nourrir les lapins. Ils vont couper de l’herbe dans la propriété et sur les talus des chemins dans la campagne environnante. Les bêtes prospèrent, les portées sont nombreuses. Les enfants leur donnent des surnoms affectueux, s’attachent à ces peluches vivantes.
Au début, cet amour a risqué de provoquer un drame quand Vladimir s’est aperçu de la disparition de l’un de ses favoris. Comment lui dire qu’il sera la pièce maîtresse du déjeuner de dimanche ! Ni Irène, ni Baboula n’ont le courage de lui expliquer. Serge, avec l’aplomb et la science indiscutée du grand frère, trouve la réponse appropriée :
Il est parti en vacances !
De ce jour, il est établi que les lapins, fierté de Tante Irène, prennent de grandes vacances quand ils sont dodus à souhait.
La nécessité force Boris à passer outre sur les souvenirs douloureux de Bonnes. Il se décide à acheter quelques poules. Pourtant, il s’était bien promis de ne plus jamais toucher à cette espèce de volatile. Elles vont vivre en semi-liberté sans jouir de la moindre considération, pas même de Vladimir, enfant au grand cœur qui aime spontanément tout être vivant, qu’il soit homme ou animal.
Elles ne veulent pas que je les caresse. Qu’elles sont bêtes et moches, déclare-t-il, vexé les voir fuir à son approche.
Mais qu’il est amusant de chercher les œufs qu’elles cachent un peu partout ou de courir pour les attraper, direction la casserole.
Les épluchures de légumes, les restes de soupe sont destinés à engraisser le cochon, surnommé Musso, en hommage à l’allié d’Hitler. Vladimir est tout prêt à l’utiliser comme d’une monture, ce qui contrarie Boris.
Laisse cette bête tranquille ! A la traiter ainsi, tu vas l’empêcher de grossir. Alors, adieu jambons, saucisses et lard.
Toute la famille regrettant particulièrement l’absence de lard, ce mets si délicat pour des gosiers russes, attend avec impatience la grande fête de l’abattage de Musso.
La chasse est impossible puisque les armes à feu ont dû être remises à la mairie, sous peine d’amende et d’arrestation. Michel se tourne vers la pêche puisque les vers de terre et les asticots sont la seule viande sans tickets et en vente libre, constate-t-il avec un humour forcé.
Le dimanche, il emmène Elisabeth sur le porte-bagages de son vélo sur les bords du Lez. Grâce à la générosité de Boris, il a pu convaincre son propriétaire, trop vieux pour utiliser un tel engin, de le lui céder contre quelques bouteilles de vin et deux poulets. Baptisé aussitôt Casimir, muni de la plaque jaune réglementaire, il roule sans grincements funestes après que Roger ait graissé les pignons et la chaîne du pédalier. C’est une bonne affaire d’autant plus que les pneus et les chambres à air sont presque neufs. Car pour eux aussi, il faut des tickets, et même avec des tickets ces marchandises sont introuvables !
Plus doué pour la cueillette des champignons que pour la pêche, Michel rentre souvent l’épuisette vide, mais le panier plein, ce qui lui évite la honte de revenir complètement bredouille.
Ce n’est pas sur ton poisson qu’il me faut compter pour le dîner.
Tu pourrais tout de même faire un effort ! Demande à Boris de t’apprendre à poser des collets. Il a le coup de main pour capturer au collet lièvres ou lapins et avec des pièges bécasses, perdrix et autres volatiles.
Michel rit. Malgré ses pêches infructueuses, il a passé une belle après-midi à blaguer avec des copains, la bouteille de vin clairet mise au frais dans la rivière apportant sa note de convivialité et de réconfort. Même sans eux, il aime rester assis au bord de la rivière, Elisabeth dormant à côté de lui, ses pensées suivant le cours calme de l’eau. Des heures de vie végétative, nécessaires à son bien-être.
Les provisions, c’est le domaine de sa femme !
Parfois, il enfourche Casimir et part rencontrer d’autres copains, plus nouveaux, mais peut-être plus fiables qu’il a connus lors de son instruction militaire. Ils s’étaient promis de se revoir une fois la guerre finie. Certains sont plus âges que lui, plus gradés aussi, mais ils éprouvent en commun une intolérance envers les allemands occupant le territoire français, même si la ligne de démarcation les protège de la présence physique des envahisseurs. Ensemble, ils revivent les escarmouches auxquelles ils ont participé contre un ennemi presque invisible.
Si le lieutenant nous avait faire tel mouvement, si…, si…, dit l’un
Oui, avec des si, répond l’autre, nous aurions pu arriver à la victoire, mais nous n’en sommes malheureusement pas là.
Une nouvelle stupéfiante en juin 1941 met quelques jours à parvenir rue Palissade. Les allemands ont déchiré le pacte de non- agression gemiano-soviétique et envahissent l’URSS. Michel, dès qu’il l’apprend, se précipite chez Boris. Tous les deux sont perplexes. Comment interprétercet événement ? Toutes les explications sont plausibles, en restant des hypothèses. Une seule chose leur paraît certaine : le peuple russe, victime déjà de la tyrannie d’un dictateur, va subir les assauts d’un deuxième ce qui accroîtra ses souffrances. La suite et le résultat… de grandes inconnues.
– Les jeux des chats n’apportent que des larmes aux souris assure Victoria avant d’ajouter : une fois de plus, il ne nous reste que nos yeux pour pleurer et nos mains pour prier Dieu d’épargner son pauvre peuple orthodoxe. Mais Dieu n’est-il pas, en ce moment, plus loin et plus sourd que jamais !
Boris reprend les habitudes héritées de son beau-père. Une carte de l’Europe jusqu’à l’Oural remplace la première carte limitée à la Pologne, insuffisante avec l’avance allemande vers Test. Elle voit de nouvelles épingles s’enfoncer, cette fois, dans la sainte terre russe.
Le début du fil vert, symbole de l’armée allemande s’arrête à quelques kilomètres de Leningrad. Si l’aiguille à laquelle est attaché le début du fil reste enfoncée à la même place, toutes les autres sont déplacées presque chaque jour, tant l’avance vers l’est, vers la Russie profonde, est fulgurante. Par chance, l’hiver russe, le “général hiver’’ comme l’appelait les troupes napoléoniennes, arrive dès le mois d’octobre, ralentissant les troupes allemandes dans leur avancée. Les soviétiques les font reculer de 250 kilomètres devant Moscou. La ville est sauvée.
Le Général Paulus assiège Stalingrad en juillet 1942. Les mois passent, la ville ne tombe pas, fixant sur place de très nombreux soldats allemands. En novembre, Staline lance sa contre-offensive sur les arrières allemands. Le général Paulus, bien qu’ayant reçu d’Hitler l’ordre de résister jusqu’à la mort, capitule en janvier 1943 et est fait prisonnier avec 90.000 de ses hommes.
Obtenir des informations exactes est difficile car les journaux et la radio, sous contrôle de l’occupant, parlent peu du front russe, sauf pour louer l’avance éclair allemande ou chanter ses louanges. Mais la colonie russe du Languedoc se les transmet par des canaux plus ou moins mystérieux : une fille d’émigrés épouse d’un journaliste de la région, un médecin militaire en retraite en contact avec d’autres confrères de la région parisienne.
Tant pis si des détails sont erronés du moment que les grandes lignes sont exactes. Ces événements viennent réchauffer le cœur de ces patriotes d’un genre spécial, souffrant tant de l’invasion de leur pays qu’ils applaudissent aux victoires remportées par des gouvernants qu’ils exècrent pourtant de toute leur âme, alors que ces mêmes victoires ne font que renforcer la légitimité de ces mêmes gouvernants.
A partir de novembre, les allemands envahissent la zone non occupée et arrivent à Montpellier. L’hiver est rigoureux partout rigoureux, encore plus pour les méridionaux, peu habitués à des températures frôlant le zéro. Le charbon est devenu une denrée rarissime, hors de prix, et le bois l’est presque autant, dans une région qui manque d’arbres. Le dimanche, Michel prend prétexte d’aller ramasser du bois mort pour enfourcher Casimir et disparaître tout l’après-midi. Le gros fagot qu’il rapporte en équilibre sur son porte-bagages n’est, malheureusement, qu’un faible appoint pour la cuisinière, seul poêle de la maison.
Le printemps ramène les beaux jours, tant attendus.
– Cet après-midi, raconte Cécile à Michel une fois les enfants couchés, j’ai emmené les petits se promener au jardin du Champ de Mars. Cela fait longtemps que je n’y étais pas allée. Je me suis étonnée du peu de monde qui s’y trouvait et du calme inhabituel qui y régnait jusqu’au moment où des flots de musique nous sont parvenus, venant de la place de la Comédie. Plus question de rester ft l’ombre sous les arbres ! Les enfants veulent aller voir ce qui se passe. Que faire d’autre, sinon de céder à leur désir. D’ailleurs, j’étais aussi intriguée qu’eux. En plein après-midi, dehors, de la musique symphonique !
– Vite, maman, range ton tricot, sinon la musique va s’arrêter avant que nous arrivions !
Vladimir était le plus excité : ah ! celui-là et son amour de la musique…, c’est encore pire que les animaux. J’ai eu juste de temps de le rattraper par la chemise au moment où il traversait la rue, courant droit devant lui, sans regarder s’il arrivait un cycliste. Quelle tête en l’air !
J’ai failli éclater de rire quand je suis arrivée devant le café Riche.
Comme à Г accoutumée, la terrasse était pleine. Il était à peine trois heures, le soleil tapait droit sur la place, chauffant à blanc le sol qui réverbérait la chaleur. Tous les clients, en majorité des hommes âgés, étaient assis à l’ombre de parasols, la cravate desserrée, les jambes largement étalées devant eux. Certains avaient rejeté le chapeau en arrière, d’autres s’en servaient pour s’éventer.
A quelques mètres d’eux, en plein milieu de la place de la Comédie, devant la fontaine, rangée en ordre impeccable, une fanfare allemande jouait la Chevauchée des Walkyries. Vladimir écoutait fasciné, la bouche ouverte, sans bouger, fait rarissime chez lui. Les musiciens étaient en grand uniforme, casque enfoncé sur les oreilles. Vu comme tous transpiraient, les vestes et leurs pantalons devaient être en pure laine, qualité garantie !
– Ils devaient cuire ! Est-ce cela qui t’a donné envie de rire, questionne Michel.
– Non, oui, enfin un peu. C’était surtout le contraste entre ces soldats alignés comme à la parade, si sérieux qui jouaient comme si la chaleur n’existait pas, et tous les clients du café, avachis sur leurs sièges, à l’ombre qui les regardaient en rigolant et en se moquant.
– Je vois tout à fait la scène. Vous avez tous eu de la chance !
– De la chance, que veux-tu dire ? Pourquoi mon histoire ne te fait- elle pas rire ?
– Réfléchis un instant.
De la chance que les allemands ne se mettent pas en colère devant l’attitude provocante des clients du café Riche. S’ils avaient tiré, il y aurait eu des blessés, des morts, pour rien, par bêtise.
Tu vois ce qui me met en colère, c’est qu’en rentrant chez eux, tous ces imbéciles se sont vantés d’avoir accompli un acte de résistance.
– Tu as peut-être raison, je n’avais pas vu les choses sous cet aspect là.
Le dimanche suivant, dès le repas de midi fini, Michel, les cannes à pêche en bandoulière, enfourche Casimir.
– Tu pars tôt aujourd’hui, s’étonne Cécile. Sans personne sur ton porte-bagages ? Tu sais combien les enfants sont fiers de sortir avec leur père.
– Non, pas aujourd’hui. Je ne tiens pas à voir un de mes enfants attraper une insolation.
Il sent si bien la faiblesse de son prétexte qu’il se dépêche de partir pour couper court à toute réaction de sa femme.
Il va retrouver trois amis, pas des amis d’adolescence, car lui l’émigré qui a si souvent déménagé, n’en a pas, mais des compagnons d’amies. Le rendez-vous est fixé à trois heures, à la sortie de Fabrègues.
Dès qu’il quitte la rue Palissade, déjà à l’ombre à cause de son étroitesse de rue méridionale, pour aborder le boulevard Gambetta, il sent l’odeur âcre du goudron de la chaussée, qui chauffé par le soleil depuis le matin, commence à fondre. Les pneus chuintent en s’enfonçant dans la matière visqueuse. La ville paraît endomiie, il n’y a pas d’autre fou que lui pour s’aventurer dehors juste après le repas dominical : ce coin de terre lui appartient, presque le monde entier tant il se sent libre, emporté parle mouvement qu’il imprime aux pédales. La ville traversée, il retrouve la grand-route ombragée. A chaque sortie, il éprouve les mêmes délices à parcourir ces routes de la région, la plupart bordées de platanes centenaires. Leur ombre apporte la fraîcheur. Plus encore, elle danse sur la chaussée, créant à l’infini des jeux de lumière. Ah, s’il n’y avait pas de vent, ce serait le paradis !
– Rare est le paradis, rares sont les jours sans vent, chantonne Michel obligé d’appuyer, de souquer ferme dirait son ami Victor le marin de Palavas, s’il veut être à l’heure au rendez-vous.
Au cours de leur précédente partie de pêche, ses amis lui ont bien précisé qu’aujourd’hui il devait venir seul. Pourquoi ? il l’ignore. A ses questions, ils n’ont pas voulu répondre, adoptant une attitude de complicité mystérieuse qui a piqué sa curiosité.
– N’ayez pas l’intention de me jeter dans les bras d’une femme, si belle soit-elle, vous en seriez pour vos frais. Vous savez combien j’aime ma Cécile, les a-t-il prévenus car il les sait bons vivants, capables de toutes les plaisanteries.
– Nous te connaissons bien, t’ayant vu écrire d’interminables lettres à ta femme chaque jour ! Tu fais partie des hommes fidèles, tant pis pour toi ! a ajouté Victor avec un air entendu. Charles a hoché la tête en silence.
– Si vous vous comprenez, j’en suis ravi. Moi je ne comprends rien, à vos mystères.
– Tu comprendras bientôt, sois sans crainte.
Fabrègues est endormi sous la chaleur : personne dehors. Passé le village, Michel aperçoit ses amis dans le premier virage de la route.
– Tiens, ils sont quatre. Qui est le quatrième ? Un cousin, un voisin… Placés comme ils le sont, ils voient les alentours à 360°, à croire que pour eux la guerre n’est pas finie.
A l’ombre sous les platanes, deux hommes attendent, assis côte à côte sur le talus, les jambes pendantes dans le fossé, les bicyclettes à leurs pieds. Leur faisant face, de l’autre côté de la route, Victor, long et décharné comme un Don Quichotte, est adossé à un platane, fumant une cigarette si forte que le vent en rabat l’odeur âcre jusqu’à Michel.
– Pas de baiser sur la bouche, prévient Charles en se levant, accompagné de Justin.
– Tu ne varies guère tes plaisanteries, s’exclame Michel. Depuis le temps, tu pourrais trouver autre chose de plus drôle ! Bonjour tout de même mes amis.
Le quatrième homme reste assis, à l’écart, observateur muet mais attentif. Il rappelle vaguement quelqu’un à Michel, sans que celui- ci soit capable de dire où il Га rencontré.
– Bonjour monsieur. Je me présente, je m’appelle Michel Mikailovitch Orloff.
En s’avançant son interlocuteur toujours immobile, le regard droit, la main tendue, Michel vient d’employer l’exacte formule de présentation russe, traduite mot pour mot en français. Une habitude à laquelle il tient, même si elle paraît cérémonieuse et surannée à cette heure, en pleine campagne.
– Oui, je sais, répond l’homme d’une voix puissante, deuxième classe Orloff Michel, engagé volontaire pour la durée des combats.
– O pardon ! mes respects mon commandant, je vous remets maintenant, coupe Michel qui vient de réaliser qu’il se trouve devant le commandant Planchait, sous les ordres duquel il a suivi son instruction militaire. En civil, je ne vous reconnaissais pas.
– L’uniforme transforme-t-il tant que cela un homme ?
Plus de grade entre nous. J’ai été démobilisé comme vous quatre et ne suis plus maintenant qu’un homme sans travail, rendu à la vie civile contre son gré.
– Bien mon corn…, commence Michel, oui monsieur.
– Trêve aussi de monsieur. Appelle-moi Antoine comme tes compagnons.
Parlons de ce qui nous réunit, de ce pourquoi nous t’avons demandé de venir nous rencontrer aujourd’hui.
En toute franchise, pas de partie de pêche cet après-midi, nous t’avons demandé de venir pour une raison autre.
Je m’en doute puisqu’aucun de vous n’a pris son matériel. Charles, tu aurais pu me prévenir, je n’aurai pas affronter le vent debout avec tout cet attirail.
Bien observé, dit Antoine. Mais ce matériel a tout de même son utilité.
Je reprends. Je sais avec quel patriotisme et dans quel esprit tu t’es engagé. J’ai lu les rapports sur les rares combats qu’a menés l’unité dans laquelle tu a servi. Tu t’es partout comporté avec courage et réflexion.
Comme tu l’as sûrement remarqué, des soldats russes sont engagés dans l’armée allemande.
Michel, attentif aux propos d’Antoine, écoute en silence. Une ou deux fois dans la rue, il a entendu des soldats, revêtus de l’uniforme allemand, parler russe entre eux. Il a cru détecter un accent turkmène chez l’un. Sans guère s’étonner : une bizarrerie de plus de cette époque où la folie devient le quotidien.
C’est à cause de ces hommes que je voulais te rencontrer.
Premièrement, tu parles russe, mieux que quiconque dans la région. Deuxièmement, j’ai confiance en toi.
Antoine prononce ses phrases lentement, marquant un temps d’arrêt entre chaque. Non pour lui permettre de réfléchir, mais pour leur conférer une solennité.
– C’est là le point primordial. J’ai besoin de quelqu’un de confiance, je le répète.
Michel ne comprend pas où veut en venir Antoine. Cependant, il sent qu’il doit attendre, que cette lenteur et ces silences font partie de la sorte d’examen qu’il est en train de subir.
La voix d’Antoine se durcit sans prendre de volume. Ce n’est plus un des membres du groupe d’amis qui parle, c’est un chef qui s’exprime, presque qui commande.
– Dans quelque endroit que ce soit, si tu rencontres des soldats parlant russe, ouvre grand tes oreilles. Si tu le peux, noue conversation avec eux. Il y a toute chance pour qu’ils soient heureux de trouver un compatriote. Essaie de les mettre en confiance, intéresse toi à eux. Note leurs paroles dans un coin de ta mémoire. Jamais sur le moindre papier.
Toute cette mission repose sur ton habileté.
Au mot mission, Michel se redresse. Encore un peu, il se serait mis au garde-à-vous sans le sourire en coin de Charles, toujours prêt à se moquer de n’importe qui, celui-là, même des copains.
– Je veux apprendre un maximum de choses sur eux : d’où ils viennent, quels sont les mouvements de leur régiment, leur armement, leurs opinions. Transmets à Victor, à Victor seul, uniquement de vive voix, ce que tu auras réussi à savoir.
Pas un mot de tout cela à ta femme, à ton beau-frère, ou à un ami. A personne, personne, répète-t-il le regard fixé sur celui de Michel.
Je crois que je t’ai tout dit. Si tu as des questions…enfin… prends ton temps…
Antoine laisse le silence s’installer après ses derniers mots. Pour lui tout est dit, il n’a pas l’intention d’en dire davantage.
Des questions…
– Les craquements des rouages de mon cerveau doivent s’entendre à des kilomètres, pense Michel, mais quoi demander ? Et surtout pourquoi ? La mission est précise si son but n’a pas été exprimé.
A voir l’air fermé des trois hommes qui sont devant lui, Victor restant de l’autre côté de la route, face à eux, à portée de leurs voix, Michel s’arrête à ce qui lui est demandé. Aller au-delà reviendrait à poser des questions, gênantes pour lui car il est sûr qu’elles resteraient sans réponse.
– Des questions, non. J’ai compris Antoine.
Ces mots simples engagent Michel, il s’en rend compte même si Antoine ne lui a pas demandé s’il acceptait cette mission, tellement cela est une évidence. Le sujet est clos.
Antoine donne l’accolade à Michel.
Antoine, Justin et Charles enfourchent leurs bicyclettes et repartent, face au vent, vers Fabrègues tandis que Victor et Michel vont rentrer sans effort à Montpellier, le vent travaillant pour eux, chacun respectant le silence de l’autre.
A l’entrée de l’avenue de Toulouse, Victor s’arrête, un pied posé sur la chaussée.
Je bifurque là. Nous nous reverrons bientôt. Salut.
Merci, ajoute-t-il en baissant la voix, j’étais sûr que tu accepterais.
Salut, répète en écho Michel.
Comme tu reviens de bonne heure, il ne t’est rien arrivé de fâcheux au moins, s’inquiète Cécile. Encore une fois, tu rentres bredouille, mon pauvre Misha !
Eh oui, je ne peux rien te cacher.
La phrase lui échappe. Elle est vraie pour ce qui est de son retour à vide. Pour le reste, elle est fausse, si fausse qu’à partir d’aujourd’hui, il va devoir cacher un morceau de sa vie. Parviendra-t-il à cette dissimulation ?
Un instant, il a songé s’en ouvrir à Victor qu’il considère comme son ami le plus proche, avec lequel il se sent de plein pied par la sensibilité et l’éducation. S’il devait prendre conseil pour un problème grave, c’est à lui qu’il s’adresserait, non à Charles, certes bon copain, mais manquant de finesse.
S’il a renoncé à l’interroger, c’est parce que ses rapports avec Victor ont changé depuis les paroles d’Antoine. Il ne considère plus Victor en tant qu’ami mais comme son chef. Ce n’est pas à un chef qu’il est possible de faire part de ses hésitations.
Depuis bientôt quatorze ans qu’ils sont mariés, pour la première fois, il décide de mentir à sa femme avec détermination, avec l’excuse que ce mensonge est la meilleure des protections, pour elle comme pour leurs enfants.
– Ça me gêne de te dire cela. C’est un Boris rougissant qui se décide à questionner Michel. Il paraît que tu fais des poses fréquentes dans les cafés. Ce n’est pas ton genre de chercher à lever une fille pour te passer un moment. Que diable, que mijotes-tu ?
Quand un voisin régisseur m’a dit : “ Votre beau-frère tourne mal, il devient un pilier de bistrot. Souvent quand je passe devant le café Riche, je le vois attablé, les yeux dans le vague. Je l’ai vu plusieurs fois aussi dans celui près de la citadelle, à la réputation plutôt douteuse. “
J’ai souri pour me donner une contenance, haussant les épaules. Je me suis empressé d’oublier son ragot. Les gens sont vite mauvaise langue, toujours prêts à critiquer celui qui ne vit pas comme eux. Tu ne réalises pas, toi qui vis en ville, comme nos faits et gestes sont épiés. Pour ces paysans qui ne connaissent que leur vigne et qui ne sont jamais allés plus loin qu’à Avignon ou Marseille, nous, russes, sommes des gens venus de si loin que nous ne pouvons être que bizarres ! Quand ils trouvent un motif pour nous critiquer, ils ne le ratent pas, je peux te l’assurer.
Le même voisin est revenu plusieurs fois à la chaige, insistant lourdement, avec tous les sous-entendus que tu peux imaginer. Il t’a vu en grande conversation avec des soldats allemands. D’ici qu’il te traite de collabo !… Il ne le dit pas encore ouvertement. Peut-être le pense-t-il déjà ! Charmant ! Cela fait mauvais effet et n’est pas drôle pour ta famille.
Alors je me demande et je te demande : que fabriques-tu ?
Pense à tes enfants et à Cécile, ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas. Je te le dis en tant qu’aîné et je suis sûr que ton défunt père t’aurait dit de même : n’oublie pas que nous sommes des apatrides, sans statut, tolérés parle gouvernement français. Un jour, cette guerre finira, que se passera-t-il alors ? Que nous sera-t-il compté ou décompté ?
Taire ses activités, à Boris comme à tout autre, est un ordre impératif auquel Michel n’a pas le droit de déroger même si sa situation personnelle en serait simplifiée. Antoine comme Victor le lui ont répété plusieurs fois, à chaque rencontre. Il en va de leur sécurité à tous. Il a promis. Pas question de faillir à sa promesse.
– Je me doutais bien qu’un jour de pareils ragots naîtraient et viendraient t’échauffer les oreilles. Je m’étonne que ce ne se soit pas produit plus tôt. Comme nous disions en Russie “Tout est secret et rien n’est mystère”.
Voilà pourquoi depuis quelque temps je te sens mal à l’aise avec moi.
Que veux-tu que je te dise, sinon que je ne peux rien te dire, pas plus à toi qu’aux autres. Fais moi confiance, garde moi ta confiance, je ne démérite en rien, je te le jure. Oublie tout cela. C’est la meilleure chose que tu puisses faire pour nous tous.
– La meilleure, c’est toi qui le dis… pas forcément la plus facile !
Tu veux que je te fasse confiance, à sens unique. Ne me prends pas pour un imbécile : je sais que tu me caches quelque chose, comme tu caches à Cécile le pourquoi de tes nombreuses sorties en vélo, seul ou avec des amis que personne ne voit jamais, entre nous soit dit. Existent-ils même ? Ta femme m’a interrogé avec discrétion, j’en ai déduit qu’elle aussi est inquiète.
– Je sais, je sais, enfin je me doute… Parlons d’autre chose, veux-tu.
– Je ne me croyais pas si célèbre pour me faire ainsi repérer !
Voilà ce qui se passe, raconte-t-il à Victor lors de leur rencontre hebdomadaire habituelle, sans être jamais ni le même jour, ni au même endroit ni à la même heure.
Cécile ne me questionne pas directement, enfin pas encore. Simplement, elle ne manque jamais de me faire remarquer que je sors seul de plus en plus souvent, que je m’emmène plus les enfants sur mon vélo. Moi qui ai toujours été une pendule, je rentre maintenant à des heures irrégulières. Je m’épuise à trouver des excuses : je ne peux tout de même pas lui raconter que je fais des heures supplémentaires alors que le travail se raréfie. Je la sens inquiète. La maison ne retentit plus que rarement de ses chansons.
J’aime ma femme, je déteste la voir soucieuse. Elle a déjà assez de préoccupations avec les enfants. Ils grandissent vite, il faut trouver de nouvelles galoches, d’autres pantalons. Et puis, il y a les rhumes, les angines, les engelures, toujours quelque chose qui va de travers avec quatre enfants… Elle fait face à tout ce quotidien avec courage, sans jamais se plaindre.
Tu fais bien de me prévenir, dit Victor. Il faut que je réfléchisse.
J’ai peut-être une solution. A toi déjuger.
Serge, mon fils aîné, parle russe. Enfin, il le parle avec l’accent du midi, comme il parle le français, ce qui est bien naturel puisqu’il est né ici. C’est un garçon de 14 ans, futé, presque déjà un homme. Il travaille très bien au lycée ; en plus il suit au conservatoire les cours du soir de solfège et de chant. Nous tenons peut-être là un futur baryton, digne petit cousin de Lily Pons, par ma femme.
Continue, je t’écoute.
Victor s ’ assied sur un éperon rocheux qui affleure en bordure d’un champ de genêts et de bruyères en fleurs. Il s’est tourné vers les collines perdues dans la brume automnale. Michel s’installe à côté de lui, dans l’autre sens, regardant en direction de la mer. A eux deux, ils surveillent l’horizon à 360° pour que personne ne puisse les surprendre à l’improviste. Une habitude devenue machinale. Dans les champs, au loin, les vendangeurs travaillent avec ardeur pour rentrer le maximum de raisin avant que les nuages noirs, annonciateurs d’orage, ne crèvent sur eux.
Serge pourrait venir avec moi. Un adulte accompagné d’un adolescent prête moins à question. Notre arrêt dans un café se justifiera par la soif du garçon. Entendant des soldats allemands parler russe, il sera tout fier de montrer qu’il parle lui aussi cette langue, ce qui est rare dans ce midi. Ainsi à la conversation engagée par moi, il s’intégrera facilement. Quant aux questions… il suffit de le laisser parler, un jeune comme lui est toujours curieux de tout, des insignes cousus sur les uniformes des soldats, de leur armement comme de leurs déplacements.
Cela m’étonnerait qu’il m’interroge trop. Tu sais, il est à la fois très français et très russe. Je lui ai appris l’histoire de notre Russie, pas celle écrite dans les manuels scolaires d’Histoire, mais la vraie, celle que son arrière-grand-père, son grand-père ont faite, celle que j’ai vécue pour mon malheur. Il déteste les allemands qui ont tué tant de nos compatriotes, avec pamii eux des membres de notre famille, entre 1914 et 1917. S’il n’y avait pas eu l’hécatombe de soldats russes dès le début de la Grande Guerre, Lénine n’aurait sûrement pas réussi sa révolution. Et pourquoi cette hécatombe ? Pour fixer un maximum d’allemands à l’est. Ça, tu l’ignores peut- être, mais votre fameuse bataille de la Marne n’aurait pas été gagnée sans l’aide russe.
Revenons à aujourd’hui. Hitler, Staline, ces deux hommes sont haïs en bloc par nous, les russes blancs, qui, envers et contre tous les événements, gardons au cœur l’espoir de rentrer un jour dans notre pays.
– Ton fils saura-t-il tenir sa langue ? Se taire au lycée, avec ses copains ?
– A mes enfants, j’ai enseigné qu’il ne fallait jamais parler de ce qui se passait en famille à qui que ce soit de l’extérieur. Surtout depuis le début de la guerre. Ils savent très bien que je ne suis pas français, que des étrangers ont été internés dans des camps, qu’ils ont été déplacés, emmenés Dieu seul sait où.
Serge est prudent. Peut-être aura-t-il l’impression d’être mêlé à une sorte de grand jeu de piste. Le mystère n’est pas fait pour déplaire aux enfants, au contraire, ils vivent dedans plus que nous ne le croyions. Lui sera fier de la confiance accordée.
– Ça peut être jouable… Il faut que j’en parle à Antoine.
Pour le moment, tiens-toi tranquille. Je te contacterai dès que possible.
Peu de temps après, feu vert reçu d’Antoine, transmis par Victor, Michel emmène Serge avec lui.
Cécile se réjouit de les voir partir ensemble. La présence de Serge aux cotés de son père la rassure. L’inquiétude diffuse qui l’a un temps envahie se disperse. Jamais elle n’a été jusqu’à fonnuler devant son mari, même de la façon la plus anodine, le motif de ses craintes. L’existence d’une liaison. Pourquoi serait-elle plus à l’abri que les autres ? Elle n’est ni plus jolie ni plus intelligente… Elle se reproche d’avoireu la faiblesse d’y penser. Unmanque de confiance dont elle se sent coupable.
– Ma fille, tu peux dire que l’arrivée du printemps te réussit ! Tu embellis subitement. Je n’ai pas voulu rajouter mes soucis aux tiens. Pourtant, il y avait de quoi m’inquiéter… Les mois passant, tu avais de plus en plus une mine de papier mâché, même si tu t’activais avec la même efficacité qu’à l’habitude. Où étaient donc passés ton entrain, ton optimisme, ta joie de vivre ? Tu peux dire que tu m’as fait peur : j’ai craint que tu ne couves une maladie grave.
Surprise par cette attaque directe et le compliment qu’elle contient, l’un comme l’autre si peu dans les habitudes de sa mère, Cécile reste sans parole.
– Il n’y a qu’à regarder la photo qui a été faite à la fin de l’été dernier où tu es assise avec Michel ton fils, continue Aurélie. Tu as l’air d’être sa grand-mère avec tes cheveux tirés, ton air triste, ton regard vide. Tout l’hiver, tu as gardé cette apparence grise. Aujourd’hui, tu refais bouffer tes beaux cheveux. La natte enroulée autour de ta tête a retrouvé son volume. A la place d’un serre-tête strict, tu portes à nouveau ta couronne de reine.
– Peut-être n’était-ce ce jour-là qu’une fatigue passagère à l’époque où j’ai commencé à avoir des maux de tête.
Oui je l’avoue, j’ai trouvé ce quatrième hiver de guerre plus long et plus dur que les précédents. Ces engelures aux pieds et aux mains qui se crevassaient me rendaient pénibles les travaux de la maison. Peut-être aussi était-ce la succession des maladies des enfants, les restrictions toujours plus contraignantes, peut-être…
Peut-être…
Aurélie pose un regard appuyé sur sa fille.
– Penses-tu que je vais croire à cette histoire d’engelures, semble- t-elle lui dire. Je respecte ton silence, mais ne me prends pas pour plus bête que je ne suis.
Cécile devine les pensées de sa mère. Elle sent la faiblesse de ses prétextes. Le rouge d’un mensonge si ridicule monte à ses joues. Impossible de berner sa mère !
Formées toutes les deux à l’école d’un protestantisme strict, elles se respectent assez pour ne pas forcer les confidences. La pudeur de l’une est devinée par l’autre.
Depuis son mariage, Cécile n’a jamais abordé avec sa mère, ni avec quiconque, sa vie conjugale. D’ailleurs, qu’aurait-elle pu en dire jusqu’à cette fin 1943, si justement pointée par sa mère ? Qu’elle aimait son mari, comme il est gravé sur la médaille qu’il lui a offerte pour son anniversaire, la veille de la guerre : “ Plus qu’hier et moins que demain “. Elle se sentait aimée, désirée par lui comme au début de leur mariage, ce qui la flattait.
Non, ma chérie, les grossesses ne t’ont pas abîmée, tu es pour moi la plus belle et l’unique, lui murmure Misha, dans l’intimité du lit conjugal.
Ils avaient décidé de prendre des précautions pour ne pas avoir d’enfant pendant cette période trouble et incertaine.
Elle était fière de ses quatre enfants, de ses trois garçons vaillants et de son Elisabeth, bien plus délurée qu’elle ne l’était à son âge. Elle ne demandait rien d’autre à la vie, remerciait Dieu chaque jour du bonheur qu’il lui accordait.
Puis est venue la période sombre des inquiétudes, des interrogations muettes. Elle essayait de se raisonner, trouvait des arguments pour s’apaiser puis un rien, un départ un peu précipité ou imprévu de Michel détruisait le bel édifice qu’elle avait eu tant de peine à construire. Le trouble renaissait. Tout était à refaire. Elle ressentait ces bouffées d’angoisse comme des poussées d’une maladie récurante aux récidives imprévisibles. Elle en arrivait même à les craindre quand elle se croyait en paix.
La paix, sa paix intérieure est revenue à partir de l’époque où Michel a emmené Serge avec lui.
– Que peuvent-ils donc comploter tous les deux ? se demande-t-elle parfois, par simple curiosité.
De chauffagiste Michel est devenu plombier, s’est formé sur le tas aux travaux d’électricité et s’est mis aussi à manier le pinceau. Il est maintenant capable de tout réparer dans une maison.
– Tu devrais ouvrir les petits ateliers Orloff et fils, lui conseille, moqueur, Boris admiratif de ses compétences.
Malgré cela, le travail se fait rare, lui laissant bien des heures creuses qu’il peut utiliser pour répondre aux demandes de Victor. S’informer des possibles relèves et surtout de connaître l’état moral de ces troupes au moment où les nouvelles du front de l’est sont mauvaises pour les allemands, si elles font la joie des deux beaux- frères. Les fils de laine sur la carte murale de Boris bougent vers l’ouest, de plus en plus rapidement depuis un an. Smolensk d’abord, Kiev ensuite ont été libérées. Les troupes soviétiques s’approchent de l’Allemagne.
Laverune est un charmant village, à quelques kilomètres de Montpellier, à l’écart de la nationale qui descend de Paris vers l’Espagne, la route la plus importante de la région, très fréquentée avant guerre, bien calme maintenant. A midi, le soleil tape droit sur les pavés qui irradient la chaleur. C’est l’heure où chacun se dépêche de rentrer chez soi, dans l’obscurité bienfaisante des demeures, transformant le village en un désert de maisons aux volets fermés. Vers quatre heures, quand la grosse chaleur s’éloigne, le village reprend vie. Les hommes repartent travailler dans les propriétés, les cafés retrouvent leurs habitués.
Les soldats allemands y viennent aussi boire ce qu’ils apprécient, du vin de la région sortant d’un pichet légèrement embué. Ils ont leurs habitudes, s’asseyent toujours dehors à une table qui n’est qu’à moitié à l’ombre. Ils s’installent à leur aise, posent leurs casques ou leurs coiffures sur la table, allongeant les jambes aussi loin qu’ils le peuvent, s’amusant à obliger les clients à faire un détour en entrant pour éviter de les bousculer. Ils parlent fort, se sentent chez eux.
– Les doryphores aiment le soleil, se murmurent entre eux les consommateurs français. La prudence les empêche de parler à haute voix, mais ce mot d’esprit avive leur fierté car il les assure de leur résistance face à l’ennemi !
A l’intérieur du café, des hommes jouent à la belote, faisant partager à tous les buveurs leurs annonces. Pris par le jeu, c’est à peine si le cafetier entend la commande qui lui est passée par les soldats. Michel, qui vient d’être servi sur le zinc, fait signe à Serge de le suivre et va s’installer à une table en terrasse, tout près de quatre allemands. Il détecte tout de suite à son accent que l’un est d’origine russe. Pour les français, c’est un allemand comme les autres qui parle une langue gutturale et ânonne quelques mots de français courant, mais l’oreille de Michel est trop fine et trop sélective pour qu’il puisse se tromper. D’ailleurs, il a le type cosaque, avec des pommettes hautes et anguleuses, des cheveux épais très noirs, un nez fin légèrement recourbé avec juste au bout un léger renflement comme dû à une goutte de graisse suspendue.
Les hommes parlent de leur famille, du courrier qu’ils en ont reçu.
– Tu ne dis rien Volodymyr. Toujours pas de courrier ? interroge le soldat qui paraît commander l’escouade.
– Non, mon caporal, rien, pas la moindre nouvelle depuis bientôt six mois. Ni de ma femme et mes enfants, ni de mes parents. Ils habitaient dans les environs de Kiev…
L’homme interpellé s’arrête un moment, comme s’il hésitait à prononcer des mots qui parlent de malheur ou peuvent l’attirer.
– Ont-ils pu fuir se cacher dans un des villages éloignés ? Je me demande s’ils sont encore en vie à présent avec tous les combats qu’il y a eu avec l’Amiée rouge pour reprendre la ville.
– Comment le sais-tu ? reprend le caporal
– Par un compatriote que j’ai rencontré quand nous avons eu la relève le mois dernier. Il avait appris qu’il y avait eu des condamnations à mort, des exécutions en masse de civils. Alors, tout est possible…
– Pas de femmes ou d’enfants tout de même ?
– Pourquoi pas ? Depuis des éternités, il y a toujours eu des guerres entre ukrainiens et russes, des haines et la grande famine de 1932 n’a rien arrangé. Ah ! si un jour, nous pouvions être indépendants…
Les trois autres n’écoutent plus. Leurs verres sont vides, ils essaient d’attirer l’attention du bistrotier pour qu’ils les remplissent à nouveau.
Celui qui a été appelé Volodymyr retombe dans un silence proche de l’abattement. Lui n’a pas fini son verre.
Michel suit toute la conversation. Il hésite un instant à parler à cause de la présence du caporal. Pourtant, comment rêver meilleure occasion ? Le caporal semble bien disposé vis-à-vis de son subordonné, l’ukrainien transpire l’inquiétude, la désespérance.
– Bonjour, camarade Volodymyr, dit Michel en russe.
Le dénommé Volodymyr sursaute, regarde l’homme assis à la table voisine qui s’adresse à lui, partagé entre l’étonnement et la crainte.
– Camarade, excuse-moi, continue Michel employant l’appellation en usage et le tutoiement soviétique, je viens d’entendre tes paroles.
Cette phrase suffit pour que l’homme sache qu’il a un compatriote devant lui, un vrai, venant comme lui d’Ukraine. La peur disparaît de son regard.
– Comme toi, je suis né à Kiev. Moi aussi, j’ai une femme et des enfants. Je comprends ton inquiétude au sujet de ta famille. Voici mon fils Serge, mon aîné. Il faut toujours laisser une place à l’espérance. Tu sais ce qu’on dit chez nous : Prie Dieu et tu auras l’esprit en paix.
Le russe traduit pour ses collègues. Michel devine que le soldat en rajoute un peu, vu la longueur de l’explication. Les trois hommes regardent à peine les deux français. Visiblement, la guerre leur a apporté d’autres motifs d’étonnement. Ce qui les intéresse pour le moment, c’est que leurs verres restent vides. Le caporal s’énerve.
– A boire, crie-t-il en français, sur le ton brutal et impératif de quelqu’un habitué à hurler des commandements plus qu’à parler.
Cette voix fait taire un instant les joueurs. Un gamin se précipite, apportant un nouveau pichet. Les français reprennent leurs parties de cartes. L’incident pour eux est terminé.
Le russe questionne Michel sur les raisons de sa présence dans ce pays, dans ce café, sans lui laisser la possibilité de répondre tant les mots s’entrechoquent dans sa bouche. Il n’a pas parler russe depuis des mois, explique-t-il, il ne s’attendait pas au bonheur de rencontrer un compatriote. Serge suit ses propos avec peine, tant leur débit est rapide.
Michel le laisse vider son cœur. Il apprend parmi un fatras de mots que la compagnie dont Volodymyr fait partie va être relevée à la fin de la semaine. Tous redoutent d’être envoyés sur le front est.
– Là-bas, les combats sont terribles… Ici, nous sommes mieux qu’au repos. Ah, le soleil, la chaleur, la mer tiède, les arbres fruitiers… A se croire en Crimée, ajoute-t-il avec nostalgie. Nous allons être remplacés par des hommes âgés qui assuraient, il y a peu de temps, la défense passive en Allemagne. Maintenant il n’y a plus qu’eux pour assurer notre relève.
A l’intérieur de café, le brouhaha continue. Certains joueurs, leurs parties finies, partent, d’autres arrivent et les remplacent. Personne, à l’extérieur, ne s’intéresse à ces mouvements. Deux gendannes traversent la place et se dirigent vers l’estaminet. Ni Michel, ni les soldats ne leur prêtent attention.
Michel sursaute quand une main se pose sur son épaule.
– Vous, monsieur, et votre fils, suivez-nous !
Le ton du gendarme français est impératif, presque autant que celui du caporal tout à l’heure.
– Pourquoi ? Que faisons-nous fait de mal ?
– Ne discutez pas, c’est un ordre. Vous vous expliquerez à la gendamierie.
Que faire d’autre, sinon d’obtempérer, bien à contre cœur.
– Ne t’inquiète pas, Serge, nous n’avons rien à nous reprocher, ce doit être une méprise.
Michel né comprend pas ce qui peut motiver cette arrestation – car c’en est une – dans ce village où ils viennent pour la première fois. Il n’y est pas connu.
Les trois soldats allemands se lèvent pour partir, tenant à rester en dehors de cet incident entre français. Volodymyr suit le mouvement,, posant sur Michel et Serge un regard apitoyé.
– Que Dieu vous garde tous les deux, marmonne-t-il en russe comme à lui-même, assez fort tout de même pour que les deux interpellés l’entendent et s’en sentent réconfortés.
Dans l’instant, Michel réalise ce qui peut découler de cette arrestation. Il porte dans la poche de sa veste un morceau de carte Michelin sur lequel il a inscrit quelques renseignements concernant de nouveaux détachements arrivés sous peu. Rien de complètement rédigé, des gribouillis tout de même, qui peuvent servir contre lui, contre son fils. Victor lui avait pourtant recommandé de ne jamais rien écrire !
Heureusement que le papier est de mauvaise qualité et le morceau petit !
Tout en marchant encadré par les gendarmes, avec le plus grand naturel, il met la main dans la poche, puis passe sa main deux ou trois fois sous son nez, comme s’il était obligé de se moucher ses doigts, n’ayant pas trouvé le mouchoir qu’il cherchait. Grâce à ce subterfuge, il pousse dans sa bouche le morceau de papier, le tourne et le retourne avec sa langue sans avaler sa salive, attend un court instant qu’il s’imprègne de cette salive puis avale avec naturel sans difficulté.
La manœuvre passe inaperçue des gendarmes. Michel en pousserait un ouf de soulagement, s’il osait.
– Ne t’inquiète pas, répète le père à son fils, ils ne peuvent rien nous reprocher.
La cloche aigrelette de l’église toute proche sonne six heures et ses vibrations troublent l’air calme de cet après-midi de printemps. Cécile, assise sur une chaise basse dans le jardin, pose sur ses genoux la dernière chaussette qu’elle ravaude. Pas de bruit autour d’elle si ce n’est l’aiguille qui crisse au contact de l’œuf en bois qu’elle a enfilé dans la chaussette d’Elisabeth. Le tas des reprisées emplit la corbeille posée sur le sol sans crainte des fourmis. Fière d’être arrivée au bout de son ouvrage avant le retour de son mari et de son fils, elle relève la tête, submergée de bonheur par les parfums qui l’entourent. Comment se refuser à la rêverie qui naît du charme des roses après un hiver si douloureux ?
Michel joue à ses cotés. Deux morceaux de bois et une grande bassine remplie d’eau lui suffisent pour se croire à la tête d’une flotte. C’est un enfant si calme qu’elle en oublie sa présence.
L’heure sonnée la rappelle à la réalité.
– Cinq minutes, pcnsc-t-elle, je m’accorde cinq minutes de repos et de paix !
Depuis quelques jours, elle se sent prise de nausées dès qu’elle se met à cuisiner, symptôme dont elle connaît la redoutable signification. Ce soir, elle en parlera à son mari.
– Si cet enfant à venir pouvait ressembler à celui-ci… imagine Cécile. Avec lui, tout est facile : il ne pleure jamais, il est toujours content de ce qu’il a. Rares sont les fois où il se tache, naturellement soigneux de ses vêtements. Tandis que les autres… toujours à bouger, à courir, à se disputer, d’où habits chiffonnés, salis en quelques heures, souvent déchirés !
Michel va être heureux, lui qui a désiré une grande maison avec beaucoup d’enfants. La grande famille, nous l’aurons, pour la grande maison, il faudra attendre… Attendre… Nous espérions que les prescriptions du docteur Ogino nous permettraient d’atteindre la fin de la guerre. Sa méthode n’est pas à la hauteur de sa réputation. Je ne peux rien reprocher à Michel. Il a toujours respecté les périodes dangereuses avec une attention scrupuleuse qui lui fait honneur. Beaucoup de maris n’auraient pas agi avec ce respect.
Comme consolation, il ne reste qu’à se dire que sans Ogino – en laissant faire la nature comme dit ma mère – en quatre ans, nous aurions encore un ou deux petits Orloff de plus, de quoi recueillir les félicitations de notre Maréchal.
La fraîcheur qui arrive par la porte ouverte de la cuisine sur le jardin fait frissonner Cécile.
– Déjà presque sept heures. Mes deux cyclistes tardent à rentrer.
Un coup sec de heurtoir tapé à la porte d’entrée interrompt l’épluchage des légumes.
Deux gcndamrcs, képis sur la tête, se tiennent sur le pas de la porte.
– Je vous en prie, ne restez pas sur le pas de la porte, dit spontanément Cécile.
Ce n’est pas aujourd’hui, en une circonstance grave pour motiver la venue de ces hommes, qu’elle va défier la coutume russe qui recommande de ne jamais serrer la main d’un arrivant en travers du seuil d’une maison. Sinon, malheur !
– Bonjour messieurs, ajoute-t-elle après leur entrée, tendant une main que ni l’un ni l’autre ne serre.
– Etes-vous madame Cécile Orloff, née Melchisédec, épouse de Michel Orloff ? demande celui qui s’avance le premier, en la dévisageant avec un sans-gêne qui la fait rougir.
– Oui, s’empresse-t-elle de répondre, mais mon mari n’est pas là pour le moment, il est sorti avec mon fils aîné.
– Nous savons que votre mari est absent.
Cécile a l’impression que son sang se fige dans ses veines.
– Serait-il arrivé un malheur ? Parlez, je vous en prie.
Est-ce le sol qui bouge sous ses pieds ou est-ce elle qui vacille, elle serait bien incapable de le dire. Ce n’est pas le moment de s’évanouir.
Coûte que coûte, elle doit faire bonne figure.
– Nous avons ordre de fouiller cette maison.
Les deux gendarmes avancent dans le couloir, la forçant à reculer. – Fouiller ma maison…Pourquoi ?
– C’est un ordre. Nous n’avons pas d’explication à vous donner.
C’est le même qui répond avec un visage fermé, son ton de voix ne prête pas à discussion. L’autre reste silencieux.
Celui que Cécile prend pour le chef, puisqu’il est le seul à parler, s’avance vers l’escalier. Elle s’apprête le suivre.
– Restez où vous êtes. Nous n’avons pas besoin de vous.
L’ordre est péremptoire.
– Je vous en prie, n’effrayez pas mes petits qui jouent là-haut.
– Nous savons ce que nous avons à faire.
Médusée, s’en voulant de trembler devant ces hommes qui se conduisent dans sa maison comme ils étaient chez eux, elle reste bras ballants au milieu de l’entrée.
Elle voit le second entrer dans la salle à manger, dans la cuisine, ouvrir les portes des meubles, regarder ce qu’ils contiennent de vaisselle ou de vêtements. Il vide les tiroirs du buffet sur la table de la cuisine, passe la main dans le four de la cuisinière, sous le socle de la balance. Quand il pénètre dans la chambre, elle le perd de vue. Au bruit qu’il fait, elle sait que la fouille méthodique continue.
Au-dessus de sa tête, elle suit le déplacement des brodequins d’une chambre dans l’autre.
Seule dans l’entrée, elle compte les minutes, sans avoir l’idée de s’asseoir sur le petit banc qu ’utilisent les enfants pour se déchausser quand ils arrivent de l’extérieur. Enfin, elle entend les grosses chaussures qui reviennent vers l’escalier.
Le gendarme descend, le regard aussi vide que ses mains.
– Rien en haut, annonce-t-il à l’autre qui le rejoint.
– Rien non plus en bas, complète ce dernier.
– Pour cette fois, nous n’avons trouvé aucune arme, aucun papier compromettants. Votre mari a été arrêté tout à l’heure à Laverune avec votre fils, ajoute le chef, regardant Cécile droit dans les yeux.
– Arrêtés, mon mari et mon fils ? Cécile n’en croit pas ses oreilles.
Je suis sûre, absolument sûre que l’un et l’autre n’ont rien fait de mal.
Des bruits légers de pas tapotent au plafond. Cécile lève la tête et voit ses trois enfants qui passent la tête entre les barreaux de la rampe. Le gendarme suit son regard puis replonge les yeux dans les siens.
– Allez savoir ! En tout cas, ils sont trop curieux. Dites le leur, quand vous les reverrez.
– Quand ? ose à peine demander Cécile.
Le gendarme lève à nouveau les yeux vers les enfants, hoche la tête comme s’il désapprouvait cette situation.
– Bientôt, d’ici un à deux jours. Ils ont de la chance d’être arrêtés par nous, non par les allemands. Au revoir madame, ajoute-t-il en portant la main à son képi pour un salut réglementaire.
– Au revoir, madàme, répète le deuxième en écho, agissant de même.
Elle est incapable de savoir si elle leur a dit au revoir, si elle leur a ouvert la porte ou s’ils l’ont fait eux-mêmes. Elle ne réalise leur départ qu’au bruit de la porte claquée.
Il faut que le bruit retombe, que le silence se refasse pour qu’elle retrouve un semblant de sang-froid.
Les enfants, en haut de l’escalier, la contemplent pétrifiés.
– Maman ?
Vladimir s’inquiète. A dix ans, il sent le terrible de la situation, comprend le danger.
– N’ayez pas peur, mes chéris, tout va s’arranger. Papa et Michel vont sûrement rentrer demain. Les gendamies ne sont pas des gens méchants.
Comment ne pas montrer de l’optimisme, même forcé, devant trois enfants dont les yeux paniqués mangent tout le visage ! Mais qu’elle se sent seule, éveillée dans un cauchemar qu’elle n’a jamais envisagé !
La nuit monte doucement. Qui prévenir ? A qui demander de l’aide ?
Roger habite à l’autre bout de la ville, Boris encore plus loin. Sa mère ? Non, elle est trop âgée pour lui être d’une aide quelconque.
– Allons, les enfants, venez dîner puis vous m’aiderez à ranger la maison. Que dirait papa s’il trouvait tout ce désordre à son retour ?
Au moins, pense-t-elle, si quelqu’un nous épie, il verra que la vie continue normalement, que je ne cherche à prévenir personne, que j’ai ma conscience pour moi
Nuit la plus longue de la vie de Cécile, plus longue et plus douloureuse que quand elle attendait Vladimir et que les contractions ne déclenchaient pas l’accouchement ! A ce moment, elle attendait la vie, maintenant elle craint la mort.
Dans quoi s’est fourvoyé Michel, pourquoi cette double arrestation ? Sans répit, ces deux interrogations la hantent en le tenant éveillée.
Des questions sans réponses, des soupçons aussi, les plus fous. Au fur et à mesure que les heures passent, elle doute de plus en plus de la méprise, de l’erreur. Michel sortait trop souvent, sans explications ou sous des prétextes que ne tiennent pas si elle réfléchit.
L’idée de résistance revient sans cesse dans son esprit. Elle en a entendu parler, sans rien en connaître de précis. Des bruits courent sur des civils français, dans les Cévennes en particulier, tendant des embuscades à l’amiée allemande : il y a déjà eu des morts des deux cotés ! D’autres “ font du renseignement “, une fomiule qui se murmure de bouche à oreille, sans signification pour elle.
Sa conviction s’ancre. Elle est convaincue qu’elle a découvert la raison du cataclysme qui s’est abattu sur la rue Palissade : son mari est en contact avec un réseau de résistance. Il accomplit pour celui- ci des missions et il a mis Serge dans la confidence.
A l’inquiétude du proche avenir s’ajoute une douleur double. Pourquoi son Misha ne lui a-t-il rien dit ? Depuis quand cette hypocrisie dure-t-elle ? Ce manque de confiance la blesse au cœur. Comment ne pas voir dans ce silence une volonté déterminée de la tromper ? Une tromperie plus grave qu’une passade avec une femme sous la pulsion d’un instinct.
Elle se sent niée dans sa valeur d’épouse et de mère, abaissée au rang d’une… – mais quel mot employer, elle ne sait, n’osant le mot de femelle – qui n’est bonne qu’à donner du plaisir à un homme, lui faire des enfants et s’occuper de tenir sa maison. Depuis plus de quinze ans, elle a basé leur couple sur la franchise, sur la considération mutuelle. Qu’en reste-t-il maintenant ? Tout explose dans sa tête.
Le soleil passe enfin à travers les lattes des volets. L’horrible nuit s’achève. Dehors, les oiseaux chantent, insouciants des malheurs des humains. Dès que Cécile met le pied à terre, une montée de bile la précipite aux toilettes. Ce qui, hier, n’était que nausées, devient aujourd’hui vomissement.
– Plus de doute, je suis enceinte.
Misha, où es-tu, quand vas-tu revenir ?
Maintenant, trop tard pour pleurer. Elle n’a pu y arriver cette nuit quand elle était seule dans la grande chambre, si vide du manque de Michel. Comme une automate, elle réveille ses enfants, trois seulement, puisque Serge, son aîné si raisonnable et si attentif mais toujours son petit, a dormi dans un lieu qu’elle ignore.
A l’heure habituelle, ils sont partis pour l’école sur une dernière recommandation..
– Rappelez-vous ce que Papa vous a dit. “ Ta langue est ton pire ennemi “. Ne parlez de rien ni à l’institutrice, ni à personne. Personne !
Un instant, elle entend les paroles et le bruit des pas des enfants dans la rue Palissade, puis le silence tombe dans la maison.
– Un silence de mort, se dit-elle en s’effrayant elle-même. Si Michel ou Serge, si Michel et Serge venaient à mourir… que deviendrions-nous tous ?
La pensée de la mort l’envahit, trop forte pour qu’elle puisse se contrôler, se raisonner. Elle éclate en sanglots, sanglots qu’elle a retenus depuis l’arrivée des gendarmes, se laissant emporter par cette lame de fond qui expulse toute sa souffrance.
– Cécile, Cécile, es-tu là ?
La voix de Boris la fait sursauter. Quelqu’un va-t-il s’occuper d’elle pendant cette après-midi qui n’en finit pas ?
– Je t’apporte des nouvelles de ton mari et de ton fils. Ne t’inquiète pas, ils vont bien.
– Oh ! Boris, enfin. Qui t’a mis au courant ?
– Un ami de ton mari est passé tout à l’heure à la maison. Je te le répète, ne t’inquiète pas. C’est l’affaire de quelques jours.
– Quelques jours… Pourquoi ? Les gendarmes m’ont dit qu’ils reviendraient aujourd’hui ou demain.
– Viens dans la cuisine. Je pense que, même fait avec des glands, un café nous fera du bien à tous les deux. Irène m’en a donné un paquet pour toi.
Cécile suit Boris. Mettre de l’eau à chauffer sur la cuisinière, sortir les tasses, la saccharine, lui fait du bien. Depuis le départ des enfants, elle était comme morte.
Tous les deux s’asseyent l’un en face de l’autre.
– Ecoute-moi bien. Il faut que tu me promettes, comme tu le promettrais à Misha, de ne rien dire de ce que je vais t’expliquer, surtout pas aux enfants. Pour eux, nous trouverons une autre explication.
Michel et Serge ont été dénoncés à la gendarmerie de Laverune parce qu’ils bavardaient avec des soldats allemands. Par un milicien qui a trouvé bizarre que Misha parie msse avec un soldat et lui pose des questions. Lesquelles, je n’en sais rien ? D’ailleurs, le milicien n’a pas dû comprendre la conversation, heureusement. Trop curieux, ton mari !
– Lui qui répète : “ Ta langue est ton pire ennemi “. Cela serait drôle si ce n’était pas tragique.
– Tragique, non, encore une fois sois rassurée.
Pour justifier de son attitude, bien naturelle avec un compatriote de rencontre, il a donné l’adresse du journaliste français qui est marié avec une russe, la fille du vieux médecin, deux membres connus et respectés de notre petite colonie russe. Entre compatriotes, il faut bien se soutenir ! Ils ont témoigné de son honorabilité, de sa vie tranquille de père de famille. Cela a satisfait les gendarmes qui n’ont rien trouvé de compromettant ici.
Ne t’inquiète pas, ils sont sur le point d’être libérés.
A peine une heure après le départ de Boris, Michel et Serge arrivent rue Palissade. Cécile est tellement émue qu’elle ne peut parler. Elle serre Serge dans ses bras puis se jette dans ceux de son mari. Qu’elle s’y sent bien, qu’elle voudrait y disparaître !
La tension de ces dernières heures a été trop forte. Elle pleure, sans trop savoir si c’est de joie ou de peur, palpant son mari pour s’assurer que c’est bien lui.
– Cilou, ma Cilou, ne pleure pas ainsi ! Nous sommes entiers et en bon état. Il ne nous est rien arrivé de grave, juste une nuit passée d’une façon un peu différente de l’habitude. Sèche tes larmes, je t’en prie, je ne peux supporter l’idée que tu aies du chagrin.
Ecoute-moi bien. Nous allons devoir partir.
– Partir, encore ! Toi et Serge ? Pourquoi ?
– Non, tous ensemble pour quelques jours.
– Mais, encore une fois, pourquoi partir ?
– Pour des raisons de sécurité.
Le regard de Cécile reflète toute son angoisse ravivée par le mot “ sécurité “.
– Je ne comprends rien à ce que tu me dis.
– Des amis, que j’ai connus à l’armée et qui savent ce qui vient de m’arriver, m’ont fortement conseillé de quitter momentanément la ville et d’aller à la campagne. Les enfants sont en vacances depuis le 14 juillet. Ce changement d’air leur fera le plus grand bien. A toi aussi, ma chérie, quand je te vois si pâlotte.
Ils ont tout organisé. Nous allons tous partir dès demain matin.
– Demain matin…
Michel ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase.
– Je t’expliquerai plus tard.
Dis à ta mère que j’ai trouvé un travail à la campagne pour un mois ou deux et que je vous emmène tous avec moi. Nous dirons la même chose à Vladimir, tout au moins pour le moment.
– Permets-moi, ma pauvre petite, de ne pas croire un mot de l’histoire que tu me racontes, dit Aurélie dès qu’elle entend la version de sa fille. Je ne te poserai pas de questions qui te forceraient à me mentir davantage, je ne questionnerai pas les enfants. Le jour où tu voudras me parler, je serai là.
Si Cécile s’attendait à cette réaction de sa mère, en revanche celle de Vladimir l’étonne.
– J’ai compris, dit-il. Je ne parlerai de rien à personne.
En quelques jours, il abandonne ses jeux d’enfant pour devenir un garçon responsable. Est-ce le fait de s’être senti pendant vingt- quatre heures l’aîné ou l’influence bénéfique de l’école protestante, dont il suit régulièrement les classes depuis le début de sa scolarité, elle ne sait.
– Maman, tu peux compter sur moi, je suis un homme maintenant
– Pas encore tout à fait, mon chéri ! Heureusement. Mais j’ai été rassurée de t’avoir auprès de moi pendant ces heures d’inquiétude. Je vais te confier un secret que personne ne connaît, pas même ton père. Dans quelques mois, tu auras un nouveau petit frère ou une nouvelle petite sœur.
Dès le lendemain, la famille Orloff quitte la ville. A la sortie d’un village, la route longe un haut mur en pierres sèches dont la couleur blanc grisâtre n’est brisée que par quelques chétifs pieds de lierre qui tentent de s’y accrocher avec bien du mal tellement le sol est rocailleux. Le passant curieux aperçoit entre les platanes feuillus le toit en tuiles romaines d’une bâtisse carrée. Protégés des regards Inquisiteurs ou malveillants, des attardés mentaux venant de tout le Languedoc vivent là, sous la garde de religieuses.
Hors de ces murs, une ferme appartient à l’hospice, lui fournit des légumes. La vigne donne un vin sombre et âpre, à la mesure des autres vins de la région. Le paysan accueille les Orloff à bras ouverts. Chaque jour, pour Michel et Serge, s’ouvre le grand portail de l’asile toujours fermé à clef, aussi rébarbatif que les murs qu’il clôt Ils se rendent travailler au potager.
Parfois Vladimir vient leur donner un coup de main, mais Cécile préfère le garder pour surveiller les trois petits car Elisabeth a toujours l’idée géniale qui se révèle être une grosse bêtise. Il vaut mieux ne pas la quitter du regard. D’ailleurs, lui aussi préfère la feme à l’institution, le cœur chaviré à la vue de ces gens sans âge, hommes et femmes qui tournent en rond, agités de mouvements incontrôlés, le corps parfois défomé par des malformations de naissance. Ils portent tous les mêmes vêtements gris, des bourgerons pour les hommes, des blouses pour les femmes, qui leur donnent l’aspect de prisonniers. Spectacle trop douloureux pour Vladimir !
Le mois de juillet se temine sans encombre. Tout est tranquille dans ce coin éloigné des grandes routes, au pied des Cévennes. Août arrive.
– Monsieur, allez donc voir si la vigne a besoin d’entretien, les outils sont sur place dans le cabanon, lui commande la supérieure de l’institution. Serge va transporter pendant ce temps du bois de chauffage à la cuisine.
Michel s’étonne de s’entendre envoyer à la vigne à laquelle il ne connaît rien, mais il acquiesce. Il ne fait pas bon discuter les ordres de cette femme aussi imposante par sa taille que par son air hautain.
Michel s’approche du cabanon, s’étonne de voir la porte ouverte.
– Je ne sais pas qui a oublié de la femer. Heureusement que la supérieure ne l’a pas vu ! J’ai échappé à une belle réprimande.
Quelle n’est pas sa surprise de voir, tranquillement assis à l’intérieur, Victor.
– Toi, ici…
– Je voulais te voir. Alors nous avons pris contact avec la supérieure. Et voilà.
Michel ne pose pas de question sur le “ nous “. Il est habitué à se taire. Si Victor avait voulu le lui expliquer, il aurait formulé sa phrase autrement.
– Ici, tu n’as guère de nouvelles de ce qui se passe. Les troupes alliées ont débarqué en Provence il y a trois jours, les allemands refluent de partout. Dans quelques jours, la ville de Montpellier va être définitivement débarrassée des allemands. Tu vas pouvoir rentrer chez toi. Pour le moment, tu n’en souffles pas un mot à ta femme. Quand ta sécurité sera assurée, je reviendrai te chercher.
La prophétie de Victor se révèle vite exacte puisque dans les premiers jours de septembre, Michel, Cécile et les enfants refont le voyage en sens inverse. Les parents sont soulagés de rentrer chez eux, les enfants regrettent de devoir dire adieu à tous leurs amis les animaux de la ferme.
Une surprise désagréable les attend. La maison de la rue Palissade a été fouillée de fond en comble, méthodiquement. Le contenu des amioires des chambres est entassé sur le sol, les lits sont défaits, les placards de la cuisine vidés de leur vaisselle. Cela fait un joli désordre, mais rien, apparemment, n’a été dérobé.
Sur sa courte arrestation – mais arrestation tout de même – comme sur les interventions qui ont permis sa libération, Michel n’en finit pas de réfléchir. Il n’en parle guère à Cécile mais il en tire des enseignements et des leçons qui vont marquer la suite de sa vie.
Tout d’abord, il prend conscience de la force mortifère de la délation. Pendant la nuit qu’il a passée chez les gendarmes, les mains occupées à cirer leurs bottes et à les faire reluire en crachant dessus pour en augmenter le brillant, tout a tourné très vite dans sa tête. Des souvenirs d’enfance lui sont revenus à la mémoire. Jamais il n’aurait pensé qu’ils gardaient une telle force avec un tel caractère d’actualité.
Dans le silence de la pièce froide où les gendarmes l’avait parqué, Serge étant enfermé dans une autre pièce, il a revécu les horreurs de la guerre civile, les luttes fratricides des deux armées, blanche et rouge, les dénonciations du voisin ami de toujours devenu subitement ennemi par intérêt personnel immédiat. Il sentait les regards de vengeance et entendait les appels au meurtre d’une populace déchaînée qui hurlait sa haine. Il l’avait vue défiler sous ses fenêtres à Odessa, se laissant subjuguer par des meneurs qui allaient devenir les maîtres du nouveau pouvoir.
Ce cauchemar ne faisait qu’augmenter ses angoisses. Cette incar-cération pouvait déboucher sur un emprisonnement, un transfert dans un lieu inconnu comme cela était arrivé à beaucoup de résistants. Ils avaient disparu pour leurs familles comme pour leurs copains.
Que deviendraient Cécile, les enfants… ? Sa mère, sa belle-mère, âgées toutes deux, se retrouveraient unies dans le même silence digne, pleureraient en cachette, chacune priant dans une langue différente Dieu, celui des protestants et des orthodoxes.
Ah, les idées noires des nuits blanches !
Après ces heures de désespoir, entendre les oiseaux chanter au lever du jour, comme chaque jour, comme si rien ne s’était passé, lui avait apporté le réconfort dont il avait besoin pour retrouver un semblant d’apaisement.
Si cette nuit funeste n’a pas été suivie par d’autres nuits en prison, encore beaucoup plus pénibles, Michel et Serge le devaient à la mobilisation rapide des membres de la colonie russe. Prévenus par Victor sur les ordres d’Antoine, ils n’avaient pas hésité un instant à porter secours à l’un d’entre eux en grande difficulté. Cette réaction risquée, immédiate, avait ému Michel jusqu’au fond de l’âme. Il sentait concrètement que lui et les siens faisaient partie d’une communauté qui mettait toujours son honneur à pratiquer les traditions de la vieille Russie : assistance, entraide et solidarité.
De cela, il allait se souvenir..
La colonie russe de Montpellier se trouve bouleversée en 1946 par une nouvelle ahurissante, même si elle était espérée par certains depuis leur arrivée en France. D’abord ce n’est qu’un bruit que chacun se refuse à croire, tant il paraît irréel. Des bruits les plus fous, il y en a tant eu depuis des années ! Mais la confirmation arrive par des articles publiés dans la Pensée russe et d’autres journaux édités en France pour les russes en exil. Un décret d’amnistie est accordé en juin par le Soviet Suprême aux anciens sujets de l’ex- empire russe résidant en France.
Déjà en 1944 et en 1945, des contacts avaient été pris par les plus hautes autorités intellectuelles comme l’écrivain Bounine, Prix Nobel de Littérature, par le métropolite de la cathédrale Saint Alexandre Newski à Paris, avec l’ambassade soviétique à Paris, dans l’espoir d’une réconciliation. Une réprobation presque unanime entoure ces démarches. Aucun accord officiel n’en sort. Des associations d’obédience soviétique sont fondées pour inciter les émigrants à rentrer dans la mère-patrie.
Maintenant, il y a un document officiel : l’ukase signé par Staline par lequel il pardonne à tous les russes qui ont quitté leur patrie depuis la Révolution et les autorise dans sa mansuétude à rentrer en Union soviétique.
Ce retour, quelle tentation pour ceux qui sont partis ! Quel saut dans l’inconnu pour ceux qui n’y sont jamais allés ! Les années passant, le nombre de ceux qui croyaient à la possibilité d’un tel retour diminuait chaque année. Les plus âges avaient connu le désespoir d’être assurés qu’à leur mort ils seraient enterrés dans des cimetières en France. La terre qui les recouvrirait serait une terre étrangère et non pas leur terre natale, la terre russe adorée. Michel, à la mort de son père avait partagé ce chagrin avec sa mère, Irène et Boris.
Dans chaque famille, cette nouvelle va agiter les esprits, animer les conversations pendant des jours et des jours, des mois et des mois. La décision à prendre est grave, définitive.
Dès la confirmation que cette information n’est pas colportée par des utopistes sur la foi de rumeurs infondées, qu’elle repose sur un texte officiel – car quoi de plus officiel qu’un ukase soviétique signé de la main de Staline – Michel ouvre son âme au bonheur. Depuis son arrivée en France, il se sentait devenir de plus en plus français. Il ne le regrettait pas, il s’en réjouissait même, ayant appris que rien ne fait plus souffrir que les regrets. Le passé était oublié, croyait-il. Devant cette éventualité d’un retour, il comprend combien il est russe dans son cœur et dans sa tête, combien il l’est resté malgré vingt-cinq ans de vie en exil. L’adaptation qu’il a pratiquée avec aisance lui paraît un leurre, la croyance qu’il s’est assimilé factice.
Tous les souvenirs perdus lui reviennent. Sa bouche s’emplit du goût acide des airelles qu’il allait cueillir avec sa mère. Ses oreilles retrouvent le bruit des patins des traîneaux mordant dans la neige glacée. Tout cela avec une précision qui lui fait comprendre que rien ne pourra l’empêcherde rentrer chez lui, même si son pays s’appelle maintenant l’Union soviétique. L’ukase n’est pas un pardon, c’est une réconciliation, les retrouvailles d’une minorité avec le peuple russe tout entier.
– Quelle douleur que mon père n’ait pas vécu assez pour voir enfin son espérance se réaliser. Il aurait été fou de bonheur !
Ma femme chérie, si nous avons une fille, nous l’appellerons Nadegda. Les espagnols nomment bien leur fille Esperanza, pourquoi ne le ferions-nous pas ? Qu’y a-t-il de plus beau que l’espérance, surtout quand elle devient réalité.
Michel est soutenu par Boris et Irène qui partagent son enthousiasme. Partir, rentrer, pourquoi pas ? Seule, Victoria critique cette idée.
– Mes enfants, je ne partage pas votre sentiment… J’ai peur… Les communistes soviétiques, vous ne les connaissez pas.
– Peur de qui, de quoi, Baboula ? L’Union soviétique a gagné la guerre contre Hitler, elle désire la réconciliation nationale, elle a besoin de tous ses enfants pour participer à la reconstruction du pays. C’est notre devoir de rentrer.
– J’ai peur, je le répète, je n’y peux rien. Je sens quelque chose au fond de moi qui me dit que vous vous fourvoyez !
– Baboula, si Dièda n’a jamais voulu se faire naturaliser, c’est bien parce qu’il espérait rentrer un jour. Ce moment béni est arrivé. Je suis sûr qu’il choisirait le retour.
– C’est facile de faire parler les morts, mon fils !
J’en suis moins sûre que toi. Je pense qu’il aurait refusé de rentrer sur la simple promesse d’accueil des soviétiques. Comment faire confiance à des gens qui ont massacré notre tsar – que la terre lui soit légère – ! De quel pardon, de quelle miséricorde ont-ils fait preuve vis-à-vis des princesses et du tsarévitch, ces innocents ?
Réfléchissez bien tous les trois dans quelles mains vous allez placer votre vie et celle des enfants.
Si j’étais seule, je resterai ici. Si vous partez tous, il faudra bien que je vous suive. Que deviendrais-je ici à vivre dans l’angoisse, me demandant à chaque minute ce qui vous arrive de fâcheux ? Je préfère encore partager vos épreuves.
Sois rassuré, Michel, je cacherai cette opinion à Cécile. La pauvre petite, elle n’a pas besoin que je lui enlève une parcelle de son courage, ni que je sème le doute dans son esprit.
Cette éventualité frappe d’hébétude Cécile. Rien de ce qu’elle a vécu ne peut se comparer à ce que lui arrive.
Partir, encore, à nouveau. Quitter sa famille, son pays pour aller vivre dans l’inconnu total à des milliers de kilomètres, dans une autre langue, avec d’autres coutumes et habitudes. Dire adieu à son Midi ! Elle réalise combien elle est attachée à ce coin de France, à son soleil, à la mer tiède, au chant des cigales, à l’odeur du moût de raisin qui femiente dans le pressoir à l’époque des vendanges. Pour combien de temps ? Toute sa vie peut-être…
Jusqu’à présent, elle ne s’était pas sentie concernée par les discus-sions étemelles sur la naturalisation. Libre à Michel, comme à la famille Orloff, d’y opposer un refus formel. Cela n’engageait qu’eux. Elle et ses enfants, bien que portant le nom d’Orloff, avaient la nationalité française et des papiers d’identité français.
La nouvelle décision la concerne directement, en priorité, car c’est elle qui va se sacrifier, abandonner tout ce qui fait sa vie à l’image de celle de ses ancêtres.
Comment ne pas se sentir dépassée par ce dilemme ? Refuser de partir au risque de briser son ménage. Divorcer ? Cette idée la fait tant frémir qu’il lui est impossible de prononcer le mot. Voir Michel s’en aller seul, avec un ou plusieurs enfants la briserait, elle en est persuadée. Alors ? Accepter… encore et toujours, comme elle l’a fait |X)ur Paris, pour Bomies-les-Mimosas.
– Comme le bon sens de tante Amélie me manque, confie-t-elle à son frère. Elle ne se retrancherait pas derrière la Bible ! Je me sens si seule. Notre mère, femme de devoir poussé jusqu’au sacrifice, ne comprendrait pas que je refuse de partir, même si elle trouve que ce projet manque de réalisme. Le devoir avant tout. Hier, elle m’a rappelé la phrase de l’Evangile qui ordonne à la femme de suivre son mari, phrase qu’elle m’avait déjà dite au moment de partir à Paris. Je la connais aussi bien qu’elle !
Roger se sent mal à l’aise dans le rôle de conseiller. Partir … n’avait-il pas prévu, ou tout au moins n’avait-il pas soulevé cette éventualité au moment du mariage de sa sœur !
– Ma sœurette, je te plains de tout mon cœur. Je redoute pour toi et les enfants les conditions de vie là-bas. Ton mari a-t-il eu au moins des nouvelles des familles qui sont déjà parties ?
– Non, je ne crois pas. Il n’a comme renseignements que les dires de l’ambassade.
– Etrange…
Que dire à ton mari pour parvenir à l’amener à plus d’objectivité, aucun argument ne peut entamer ses convictions. Il est fermé à tout, ayant la certitude de posséder la vérité.
J’ai bien peur qu’il ne se laisse berner comme un enfant, qu’il ne réalise sa folie que quand il sera trop tard !
Les discussions rue Palissade s’enchaînent, sans que rien de concret n’en sorte. A chaque argument de Cécile, il est facile pour son mari d’en opposer un autre. Il met toute la force de ses convictions au service de l’amour qu’il porte à ce pays dont il rêve.
Depuis qu’il est question de départ, à Elisabeth et Michel qui sont à l’âge des contes de fées, Michel raconte chaque soir, juste avant qu’ils ne s’endorment, les légendes russes en employant sa langue maternelle. Irène, née début 1945, ânonne ses premiers mots, français et russes. C’est un beau bébé, à la peau claire, aux cheveux blonds et aux yeux verts, une originalité pour une petite méridionale qui la fait renouer avec certains ancêtres Orloff. De ses yeux grand ouverts elle fixe son père, comme si elle comprenait déjà le sens de ses phrases, mieux que son frère et sa sœur, pourtant plus âgés qu’elle.
– Il était une fois un grand pays, le plus vaste pays du monde, si vaste qu ’il fallait des jours et des jours pour traverser même en train, car il s’étend de la Pologne jusqu’à l’océan Pacifique. Et dans ce pays,…
Finis les contes de Grimm ou de Perrault !
Vladimir veut devenir pasteur. Il suit avec passion les cours d’instruction religieuse au Temple. Que ce soit ici ou ailleurs, pour lui, l’amour de Dieu et son service n’ont pas de frontière. Il ne s’intéresse guère à autre chose.
A seize ans, Serge se sent adulte. Déjà, avant le début de la guerre, il prenait avec le plus grand sérieux son rôle d’aîné, aidant sa mère, surveillant ses jeunes frères et sœurs. Les mois passés sans son père mobilisé, puis son engagement dans la Résistance l’ont fait mûrir vite, trop vite estime Cécile qui regrette qu’il n’ait guère connu les années d’insouciance de l’enfance. Entre Michel et lui se tissent plus des rapports de frère aîné à plus jeune que des rapports père fils.
Aussi est-elle très étonnée de sa réaction face au projet de départ pour l’Union soviétique. Serge s’élève contre cette idée avec des mots durs, des mots d’un jeune homme qui a déjà fait des projets précis d’avenir et qui les voient ramenés à zéro par ce départ. Il vient de passer son bac, suit le soir des cours de solfège et de chant. Attiré par tout ce qui est artistique, il s’est lié avec un peintre qui lui a appris quelques rudiments de son art. Il s’y intéresse par curiosité d’esprit, mais n’hésite pas dans le choix de sa carrière. L’hérédité y tient sa place. Il sera chanteur, baryton comme un cousin de sa mère. Pourquoi ne réussirait-il pas aussi bien que lui, sans oser rêver de la carrière de sa parente Lily Pons ?
Rien, ni les hésitations de certains, ni le refus d’autres comme Bounine qui décide très vite de rester en France, ne croyant pas aux promesses faites, ne trouble Michel. Leur voisin de Suresnes, l’ex- commandant dans l’armée blanche, lui écrit qu’il est hors de question qu’il quitte la France. Il déconseille violemment à qui que ce soit cette expérience. Cécile, un instant, espère que le jugement de cet homme, apprécié de Michel, le fera revenir sur sa décision.
– S’il ne veut pas rentrer, c’est parce qu’il est trop vieux. Nous sommes jeunes encore et avons la vie devant nous. Lui, il l’a derrière lui.
Pour Michel, tous les échos négatifs rapportés par les journaux sont les effets d’une propagande menée en France contre l’Union soviétique, dont est victime par exemple sa propre mère.
– Tu as la foi du charbonnier ! constate Cécile.
Au fond de lui-même, sa décision est prise – irrévocable ! – même si dans les faits ce n’est encore qu’un projet.
Si elle veut continuer à vivre en harmonie avec lui, c’est à elle de parvenir à se convaincre, à réprimer ses peurs.
– Dans quelle ville habiterons-nous, dans quelle maison ? Comment ? De quoi ?
– Tout sera organisé, sois tranquille, selon ce que nous demanderons. Nous aurons notre maison, un travail. Nous vivrons aussi bien qu’ici, peut-être mieux.
– Qui te le dit ?
– Personne, mais je sais que nous trouverons tout ce qu’il nous faudra. La solidarité est pratiquée là-bas. Regarde ce qui s’est passé quand j’ai été arrêté. Qui nous a tiré de ce mauvais pas et nous a fait libérer ?
Cécile le reconnaît, mais de quelques russes en France peut-elle tirer des assurances pour l’avenir?
– Ne sois pas pessimiste, ma Cilou, aie confiance en moi.
Une quarantaine de russes, en majorité des personnes âgées habitant le Languedoc est décidée à faire le grand saut vers le retour, même s’il est fait dans l’inconnu. Tout naturellement, elles choisissent Michel comme chef de file. Le voici donc chargé d’organiser cette véritable transhumance ! Il prend contact avec l’importante colonie de Toulouse qui lui transmet tous les documents fournis par l’ambassade à Paris.
Que de démarches à faire, que de papiers à remplir ! Une fiche d’identité pour chaque personne, enfants y compris, des listes de questions sur les désirs de chacun pour le futur auxquelles il faut répondre avec précision en russe, soigneusement, toute rature étant proscrite.
– Rien ne change dans l’administration. C’était déjà comme cela du temps du tsar, se rappelle Victoria. Ils sont toujours aussi Huilions.
Michel et Boris hochent la tête avec un air entendu. “Ils”, pour la vieille dame, ce sont les communistes. Elle les désigne toujours ainsi ne pouvant se résoudre à prononcer cette appellation honnie qui la terrorise parce qu’elle comporte de souvenirs sanglants ! Les horreurs de la guerre contre les Blancs sont toujours présentes à sa mémoire.
Peu à peu la décision de partir est prise, malgré les hésitations de Cécile, qui n’en finit pas de se poser des questions qu’elle n’ose pas toujours exprimer. D’ailleurs, qui pourrait lui répondre ? Cette décision en entraîne une autre. L’ambassade veut savoir le lieu de destination finale choisi.
Victoria voudrait revoir l’Ukraine, sa chère ville de Kiev où elle est née, où elle s’est mariée et où ses enfants sont nés.
– Kiev est la mère des villes russes, explique-t-elle à sa belle-fille. Elle est au bord du Dniepr, un fleuve bien plus majestueux que la Seine. Elle renferme de magnifiques cathédrales. La plus ancienne, Sainte Sophie, fut construite au début du second millénaire. L’intérieur est entièrement décoré de mosaïques. Une splendeur qui élève l’âme vers Dieu, portant à la prière !
Nous avions acheté là-bas une si belle maison, te rappelles-tu Michel ? Peut-être pourrions-nous la retrouver et y habiter ?
– Peut-être n’en restait-il déjà rien après cette guerre là. Alors après la Grande Guerre patriotique!
– Ah! tu utilises l’appellation soviétique pour la Seconde guerre mondiale, remarque doucement Victoria. Moi je suis trop vieille pour m’y habituer.
Pour la maison, tu dois avoir raison. Alors, nous pourrions aller chez ma cousine Olga Ivanovna qui habite à Taganrog. C’est la seule personne de notre famille qui vit encore. Nous nous écrivons régulièrement, enfin deux ou trois fois par an. Tous les autres sont morts ou disparus car mes courriers sont restés sans réponse.
D’après ses dernières lettres, elle a traversé la guerre sans trop souffrir. Je suis sûre qu’elle nous accueillera avec joie; son cœur est aussi grand que sa maison.
Ce choix d’une destination est grave puisqu’il va influer sur leur vie là-bas. Les deux beaux-frères décident d’abord de ne pas se séparer.
L’idée de Taganrog, tournée et retournée pendant des jours, paraît en définitive une excellente solution. Là-bas, ils trouveront une aide affectueuse, ô combien précieuse, dès leur arrivée, ce qui facilitera leur installation.
Cécile écoute, sans guère participer au débat. Quel avis pourrait- elle donner par rapport au choix d’une implantation dans un pays dont elle ignore tout ? Elle laisse ces questions de logistique, selon l’expression de Boris, à ceux qui les connaissent. En revanche, les questions matérielles la préoccupent jusqu’à l’empêcher de dormir.
A l’annonce de l’ukase, Michel a parlé d’une troisième fille. Sur le moment, elle a pris cette réflexion pour une boutade. Comme si un bébé se faisait sur commande, comme s’il était possible de choisir son sexe. Peu de temps après, elle s’est rendue compte qu’elle était enceinte. Est-ce l’effet du hasard ? Qui peut le dire, mais elle en est troublée.
– C’est un signe ! Dieu fasse que cet enfant naisse en Russie ! Ce sera une fille, prédit Victoria. Vous l’appellerez Nadejda, car elle sera l’emblème de la vie retrouvée dans notre pays.
– Oh ! Baboula, accoucher là-bas… dans quelles conditions…
Cette idée terrorise Cécile. Rien que d’en évoquer l’éventualité, elle en devient toute blanche.
– Rassure-toi, ma fille, les femmes accouchent partout, en Russie comme ailleurs !
Ce n’est pas cette évidence, émise sur un ton péremptoire qui calme l’inquiétude de Cécile. Cela fait presque vingt ans qu’elle connaît sa belle-mère, devenue avec les années plus compréhensive.
Pourtant il y a des moments où sa dureté la déconcerte encore. Dès qu’il s’agit de souffrance ou de douleur, elle se durcit et se ferme.
Aurélie, qui a connu la douleur de la mort prématurée de son mari, comprend, sinon excuse, son attitude.
– La souffrance fait tant partie de sa vie qu’elle estime normal que chacun en ait sa part. Elle a épuisé ses possibilités de compassion. Son cœur est comme un tonneau vide : elle ne peut plus rien donner. Moi aussi, j’ai dû te paraître souvent dure. Tu sais, voir pleurnicher pur des riens est insupportable pour qui a connu le malheur.
– J’aimerais tout de même mieux accoucher ici, répond Cécile. Quoique, ajoute-t-elle, partir avec un jeune enfant…
– A l’allure à laquelle se déroule toute cette affaire, vous n’êtes pas encore partis. Heureusement ! Ton enfant aura le temps de naître et même d’apprendre à marcher.
– Vous parlez tous de Taganrog comme d’une ville connue. Pourquoi ? interroge Cécile.
– Tous les russes connaissent le nom de cette ville qui est entrée dans l’Histoire, avec un H majuscule, le jour où le tsar Alexandre Ier y est mort. Enfin officiellement, car la légende dit qu’il a abandonné là le pouvoir et sa pompe pour partir vivre en Sibérie en starets, en moine errant.
– Comment est le climat dans cette région ? Nos enfants sont accoutumés à la douceur de notre région, un changement important pourrait nuire à leur santé. Ni eux, ni moi et à plus forte raison le bébé ne sommes habitués à la neige.
– Ne t’inquiète pas, Cilou. Taganrog est situé au bord de la mer d’Azov, dans l’oblast de Rostov sur le Don, à moins de cent kilomètres de ce grand centre industriel. Cette région ressemble au bassin méditerranéen. Partout poussent en pleine terre des palmiers, des orangers, des fleurs de toutes sortes. Même l’hiver, il ne gèle pas.
La neige, c’est plus loin vers le nord. Je suis sûr que tu l’aimeras aussi, quand tu découvriras les grandes étendues d’une blancheur immaculée sur laquelle les traîneaux glissent avec un bruit de soie froissée ! La paix descend du ciel sur terre. Seul le bruit argentin des clochettes accrochées au harnais des chevaux brise le silence.
– Quelle nostalgie t’envahit à l’évocation de la neige ! Ta voix baisse d’un ton…
Cécile laisse passer quelques instants pour respecter l’émotion de Michel.
– Dans quelle vision intérieure son regard se perd-il ? Cette Russie, comme il l’a dans la peau, songe-t-elle, toujours surprise par la force de ce sentiment qui s’accroît depuis qu’il est question de départ.
Puis elle revient à son tourment quotidien qui grandit au fur et à mesure que leur équipée se précise.
– Qu’allons nous pouvoir emporter ?
– L’ambassade a dit, redit et écrit dans tous les documents : “ Tout ce que vous voudrez, sauf les gros meubles qui seront fournis sur place “. Tout, comprends-tu, tout ce que nous avons, tout ce qui peut servir, sans limites.
– Oui, enfin…
Comment ne pas être effrayée à l’idée de devoir emballer la totalité d’une maison dans des caisses, des valises, des cartons ! C’est autre chose que les déménagements qu’elle a faits en France. Si elle oublie quelque chose, pourra-t-elle se le procurer sur place. En France, ce n’est qu’une question d’argent. Mais là-bas… que trouvera-t-elle ?
Fin janvier 1947, Cécile accouche. Quand la sage-femme lui annonce que c’est un garçon, plein de vie, elle ne la croit pas.
– Etes-vous sûre ?
– Regardez par vous-même, c’est un garçon, fort et bien membré. Aucune illusion possible. Et il a déjà des cheveux aussi bruns que les vôtres.
Comme elle s’en veut de s’être laissée bercer par les prophéties de sa belle-mère ! Elle a réellement cru qu’elle allait donner naissance à une petite Nadejda. D’espérance pourtant, elle en a tant besoin.
L’enfant est prénommé Boris en l’honneur de son oncle qui devient son parrain.
– Deux Boris après deux Michel, vous restez fidèles à vos traditions jusque dans le choix des prénoms, constate Aurélie. C’est un peu compliqué tout de même pour la vie courante, si vous me permettez de donner mon opinion.
Eh bien, nous l’appellerons bébé Boris, suggère Irène.
Ce diminutif est adopté, vite simplifié en Bébé.
Avant d’emballer pour emporter, il faut décider ce qu’il faut garder d’utile et ce qu’il va falloir abandonner, les objets futiles ou trop fragiles conservés pour les souvenirs qu’ils représentent du donateur, d’un lieu ou d’un moment où ils ont été achetés. Cécile découvre avec étonnement le fatras accumulé depuis leur retour de Bormes-les-mimosas. De plus avec la guerre, tout reste est conservé, pouvant un jour être utile.
Dans un carton elle a rangé précieusement les morceaux de ficelle, denrée rare s’il en est ! De même pour les chutes de tissu des vêtements des enfants, en prévision d’une déchirure, d’un agrandissement. Elle a conservé aussi les dessus des espadrilles de corde usées, ceux-ci pouvant être cousus sur d’autres semelles neuves.
Cécile se met à trier, aidée de sa mère, parfois de sa belle-sœur. Chacune veut se rendre utile, mais elle est la seule à pouvoir trancher, le cœur bien gros parfois.
– Cet ange en verre doré filé portant un petit bougeoir vient de Suresnes, un cadeau de Noël. Trop fragile, il n’arrivera jamais à bon port entier. Je te le donne, Magali. Tu pourras y mettre une bougie près de la crèche que tu installes toujours. Une façon de penser à nous. Ainsi durent les souvenirs!
Un dimanche où les deux familles sont réunies, Victoria sort une grosse enveloppe en papier brun, couverte de timbres et de tampons.
– N’oubliez pas, mes petits-enfants, ce que je vous raconte aujour-d’hui.
J’ai reçu cette enveloppe de ma belle-mère avant sa mort et je l’ai gardée précieusement dans l’état où elle me l’a donnée. Elle porte des timbres avec le cachet de Saint-Pétersbourg et les tampons du palais impérial. Elle est arrivée, en 1893, à Kiev où ton père, Michel, habitait déjà avant notre mariage.
Avec un respect infini, des gestes aussi délicats que si elle détachait une gaze fine posée sur une plaie, Victoria saisit le ruban qui la ferme, puis le déroule de son support pour ouvrir l’enveloppe au cachet de cire rouge brisé.
Les enfants, impressionnés par ce cérémonial, la regardent faire sans dire mot. Cécile partage leur attente. Michel, Irène et Boris savent. Dans la pièce, règne un silence religieux. Personne ne porte attention aux cigales qui emplissent l’air du frottement de leurs ailes.
Enfin Victoria sort une grande photo sépia.
– Regardez, dit-elle en tournant la photo vers les enfants, leur montrant du doigt deux personnages. Le plus âgé s’impose par sa haute taille, la largeur de sa carrure et son air satisfait. Il écrase de toute sa prestance le plus jeune, mince, fragile, qui sourit avec une timidité presque féminine. Voici notre tsar Alexandre III avec, à sa droite, le grand-duc héritier Nicolas qui deviendra un an plus tard, en 1894, notre tsar Nicolas II. Ils sont entourés par cinq très jeunes officiers en grand uniforme de l’école militaire. Le premier à coté de Nicolas est votre grand-père Michel, que tu as bien connu, Seige, dont vous vous rappelez peut-être, Vladimir et Elisabeth, mais vous étiez si jeunes quand il est mort…
Cette photo est un trésor qui n’a jamais quitté la famille, que j’ai emporté dans les malles partout avec moi depuis que nous avons quitté Kiev.
Oui, regardez la bien pour la graver dans votre mémoire !
Aujourd’hui, il m’est impossible de la garder. Je ne veux pas qu’elle risque de tomber dans les mains des soviétiques, les assassins de notre tsar. Michel, en tant que chef de famille, tu vas la brûler. Prends cette bougie que j’ai achetée à l’église et que j’ai fait l)énir spécialement. Oui, brûle cette image sainte entre toutes, aussi sainte que les reproductions d’icônes.
Moi, j’en suis incapable, termine-t-elle les yeux pleins de larmes.
Les enfants sont pétrifiés, si peu habitués à voir pleurer des adultes, surtout leurs grands-mères, l’une comme l’autre des femmes sévères et rigides.
– Baboula, tu as raison. Mais avant, que chacun, avec piété, embrasse cette photo !
Ce rituel accompli, il allume la bougie et met le feu à un coin de la photo. Elle s’enroule sur elle-même, il est obligé de la lâcher. En quelques secondes, il n’en reste plus qu’un misérable petit tas de cendres sur le dallage.
Michel les ramasse, sort dans le jardin et souffle sur ces pauvres restes qui se dispersent.
– Voilà, Baboula, la photo s’est envolée, mais nous ne l’oublierons pas. Que la terre leur soit légère à tous !
Dans quatre grandes malles en osier, aussi volumineuses que des panières de théâtre, Cécile dépose tous les objets à emporter. Les vêtements d’été ou d’hiver. La machine à coudre Singer indispensable pour les habiller tous. La vaisselle, les couverts, les casseroles cl les poêles. La voiture d’enfant, les bicyclettes de Serge et de Michel démontées. La literie est emballée dans des grands sacs en toile cousus aussi solidement que possible. Sur chaque valise, paquet ou ballot est collée ou cousue une grande étiquette en toile, d’un format précis, portant le nom du propriétaire et le lieu de destination en URSS.
Le choix des livres est particulièrement douloureux pour Cécile. Au cours des années, elle a gardé les livres qu’elle a achetés, souvent d’occasion. Rien n’étant plus lourd que du papier, elle réalise qu’elle ne peut tous les emporter. Quel crève-cœur ! Elle donne la priorité aux livres de classe des enfants, ceux des plus âgés servant aux plus jeunes. Seul Serge a fini sa scolarité, les autres iront à l’école sur place, mais la langue française restera leur langue maternelle, ils devront continuer à l’apprendre.
Michel sélectionne les meilleurs de ses outils : marteaux, clefs, burins, scies, truelles, pinces, tout le fourniment nécessaire à l’excellent professionnel qu’il est devenu.
– Un bon ouvrier se reconnaît à la qualité de ses outils, que ce soit pour parfaire notre installation ou pour travailler. Je les connais et ils me connaissent depuis le temps que nous vivons ensemble.
Aurélie suit ces préparatifs la mort dans l’âme. Combien de larmes verse-t-elle dans sa chambre, combien de ferventes prières adresse-t-elle au ciel ? Elle est incapable de les compter. Parfois elle va jusqu’à se reprocher de ne pas avoir conseillé à Cécile de se révolter contre cette idée de partir. Elle doute de l’accueil qui va leur être réservé dans un pays dévasté par la guerre. Pour elle, la Sainte Russie, objet de la croyance profonde de Michel, est un leurre. Elle n’existe plus depuis plus de vingt ans. Il va se trouver face aux soviétiques qu’elle déteste d’instinct. Elle, si confiante en la part de bonté qui repose dans chaque être humain, doute. Vont-ils être admis ou exploités, dépossédés de leurs biens au nom du partage communiste qui consiste à ses yeux à prendre ce qui appartient à l’autre pour soi-même sans rien lui rendre en contrepartie ?
Quant à ses petits-enfants, que vont-ils devenir, quelle vie va être la leur, Serge pourra-t-il devenir chanteur classique, Vladimir pasteur comme il l’envisage ? A l’infini, elle se pose des questions qui ne peuvent recevoir de réponses. Face à Cécile, elle s’efforce de taire toutes ses interrogations pour ne pas troubler davantage sa fille.
Envers et contre toutes les affirmations rassurantes de son gendre, son cœur lui dit qu’elle ne le reverra plus jamais, ni sa fille, ni ses petits-enfants.
– Ne soyez pas si pessimiste. Pourquoi ne viendrez-vous pas nous voir?
Face à ce départ, elle ressent un déchirement viscéral qui, quand la douleur est trop vive, lui fait souhaiter que l’échéance tombe vite, très vite, demain. C’est trop long, c’est trop insupportable de subir cette intente sans fin, cet arrachement d’une partie d’elle-même. Si elle a jamais senti que sa fille et ses petits-enfants étaient sa chair, c’est bien en ces jours de douleur qui la rapprochent d’une échéance fatale.
Les autorités franco-soviétiques ont choisi Sarrebourg pour centre de rassemblement des volontaires venant de toutes les régions de France. Chacun doit gagner cette ville par ses propres moyens. Les montpelliérains décident de partir ensemble en camion jusqu’à Avignon. Là ils prendront le rapide Marseille-Strasbouig.
La date de mise en route est fixée au 7 octobre 1947.
Pour Aurélie, cette date tombe comme le couperet du bourreau.
La maison de la rue Palisssade, coquille vidée de tout ce qui la rendait chaleureuse, prend des allures de tombeau des souvenirs. Dans l’entrée, traîne, oubliée par terre, une petite cigale en terre cuite, modeste prix gagnée à une loterie un jour de foire.
– Y a-t-il seulement des cigales en Russie ? Pauvrette… tu vas être du voyage.
Cécile la ramasse et la met dans la poche de son manteau.
Elle traverse une dernière fois les pièces du rez-de-chaussée où elle a passé son enfance, où elle a vécu tant d’années, heureuses dans leur ensemble, avec ses enfants et son mari. Les murs portent sur la tapisserie les traces claires des tableaux décrochés.
Au premier étage, le désert est encore plus criant dans les chambres des enfants. Là où il y avait le désordre de la vie, les chaussures jetées à la hâte, les vêtements déposés en vrac sur les chaises, les jouets traînant sur le parquet, règne l’ordre parfait du vide et des portes fermées sur le couloir.
– Cette maison sent la mort, s’entend-elle dire à haute voix en descendant pour l’ultime fois cet escalier qu’elle a emprunté des milliers de fois. Comme l’amour est exigeant!
Broyée par trop d’émotions, trop de soucis, trop de questions qui se bousculent et s’enchevêtrent, accumulés depuis trop de jours, elle suffoque de douleur, appuyée contre la porte d’entrée qu’elle ne se décide pas à ouvrir. A cet instant précis, elle sent qu’elle ne reviendra jamais dans cette maison, qu’elle ne reverra jamais sa mère, son frère, sa sœur, sa belle-sœur, tous les êtres aimés qu’elle laisse derrière elle, ainsi que sa ville et son pays.
Quitter tout cela est insupportable, rester ne sert qu’à prolonger la douleur, puisqu’il faut partir tout de même.
Elle s’arrache à la porte avec laquelle elle a fait corps un instant, l’ouvre et la claque derrière elle, car elle ne veut plus se retourner pour la fermer à clef.
A Sarrebourg, une caserne désaffectée située en bordure de la ville est mise à la disposition de la mission soviétique. Celle-ci, composée de six ou sept officiers assistés de quelques sous-officiers et (l’une compagnie de soldats, prend complètement en charge les arri- vants. Ce sont en majorité des couples de gens âgés, des russes blancs, déjà mariés ensemble quand ils sont arrivés en France. Certains sont partis d’une manière officielle de Saint-Pétersbourg en s’embarquant à Cronstadt, dès 1917. Leur voyage avait été facile et rapide. D’autres se sont échappés plus tard par la Crimée et la ‘rurquie et ont accompli – plus ou moins – le même parcours, long et mouvementé, que les parents de Michel.
La plupart de ces hommes occupait alors des postes importants; leurs bagages renfermaient des toiles de valeur, du linge fin brodé, des fourrures luxueuses, de l’argenterie. Aujourd’hui ils repartent chargés uniquement d’objets utilitaires, ayant dû vendre presque tous leurs objets précieux au cours de leurs premières années en France, pour leur permettre de vivre. Ceux qu’ils ont pu sauver de leur débâcle, les plus précieux à leur cœur, ils les ont laissés en souvenir à leurs enfants.
– Nous avons vécu tant et tant d’années dans le souvenir de notre pays, nous voulons y retourner coûte que coûte, maintenant que nous en avons la possibilité, explique à Victoria un monsieur, très digne dans ses vêtements démodés. Sa haute stature, sa figure allongée, son corps sec, ses cheveux blancs abondants coupés au bol et cachant ses oreilles le font ressembler à l’un des dignitaires entourant Ivan le Redoutable sur les gravures anciennes.
Elle éprouve une sympathie spontanée pour cet homme dont la force de conviction lui rappelle celle de son mari. Son regard reflète la paix de son âme, alors que dans les yeux des autres, elle lit tension et inquiétude, peur même parfois.
– Notre fils Sacha a choisi de rester en France. Il faut le comprendre, il y est né, il y a son métier, il s’est marié avec une parisienne. Il faut à votre belle-fille beaucoup d’amour pour son mari, beaucoup de courage et d’abnégation pour accepter de le suivre. Parle-t-elle au moins le russe ?
– Un peu, mon fils lui a appris les bases. Elle trouve notre langue bien difficile. Les aînés de mes petits-enfants parlent mieux qu’elle. Avec mon mari, malheureusement décédé, ils ont été à bonne école.
– Les enfants de mon fils, mes propres petits-enfants, parlent avec difficulté. Avec le lait de leur mère, ils ont sucé le français. C’est bien cela la langue maternelle, la langue apprise par le bébé dès les premiers mots. Et qui s’occupe de lui en priorité sinon sa mère ?
Comment Sacha aurait-il pu leur apprendre sa propre langue ? Il rentrait si tard le soir de son travail qu’il ne voyait ses enfants qu’en-dormis. Puis ils ont grandi… et c’était trop tard.
Il s’inquiète de nous voir partir. Nous, non. Il se demande comment nous allons être accueillis là-bas. Nous, non. Que voulez- vous qu’il nous arrive ? Que peuvent les soviétiques contre nous ?
Mourir est notre seul avenir, vu notre âge. Alors que ce soit chez nous, pour être enterrés dans notre sainte terre russe.
– Moi, monsieur, je n’ai pas du tout envie de mourir, s’exclame Victoria peu rassurée par ces propos qui rejoignent ses propres inquiétudes.
Il va trop loin, quel pessimisme déplaisant, ajoute-t-elle en elle- même.
Du coup, sa sympathie naissante s’arrête net. Pendant le séjour en Moselle, elle essaie de rester éloignée de cet interlocuteur obnubilé par sa mort.
De rares familles, comme les Orloff, repartent, entraînant dans leur aventure un conjoint français épousé depuis leur arrivée et des enfants qui le sont par naissance. Certains se sont faits naturaliser, mais à l’appel de leur pays d’origine ils ne peuvent résister, abandonnant cette nationalité acquise et leur nouvelle patrie.
– Vous avez du courage de vous lancer dans cette aventure avec un bébé au biberon et des enfants si jeunes, constate une femme qui part avec trois adolescents.
Car la famille Michel Orloff avec ses six enfants est vite connue de tout le monde.
– Vous le savez aussi bien que moi, madame, puisque vous avez décidé d’accompagner votre mari, l’amour déplace les montagnes, répond Cécile. Je n’aurais pas supporté de le voir rester en France malheureux, à cause de mon refus !
La Bible, que nous soyons protestantes, orthodoxes ou catholiques, nous enseigne, à nous les épouses, que nous devons suivre notre mari. Alors quand l’amour et la religion s’unissent, quels prétextes pouvons-nous trouver pour résister ?
Jamais Cécile n’a pensé que le séjour à Sarrebourg lui semblerait aussi long et aussi pénible. A peine arrivée, elle ne désire plus que partir. Maintenant qu’elle a pris la route, elle voudrait arriver le plus vite possible, découvrir ce pays qui est l’objet de toutes les conversations et de toutes les hypothèses, défaire ses valises et aménager sa nouvelle demeure. Que la vie reprenne son cour normal, les enfants en classe, son mari au travail et elle dans sa cuisine !
Les conditions dans lesquelles ils sont hébergés sont acceptables. Cinq enfants sont regroupés dans une chambre où chacun dispose d’un lit. Serge surveille ses frères et sœurs, mais, quand une bataille d’oreillers se déclenche, il a du mal à rétablir un semblant d’ordre. Heureusement, les enfants ont dans leurs valises certains livres qu’ils ont emportés, leurs préférés. D’autres sont enfouis dans les grandes panières. Elisabeth, la patiente, lit aux plus petits les Tintin ou les Tarzan. Les grands se plongent dans Dumas. Même s’ils les connaissent par cœur, ils y trouvent toujours des émotions nouvelles.
A Cécile et Michel il est attribué une seconde chambre assez spacieuse, avec un grand lit. Dans un coin, ils ont installé le berceau de Bébé. Celui-ci supporte sans un rhume ces nouvelles conditions climatiques et fait des nuits complètes. Rien dans tous ces changements ne paraît le perturber.
– Heureux petit bonhomme, tu ris et tu joues comme si tu étais rue Palissade. Tu as raison, tu es plus sage que ta mère. J’ai tort de faire des comparaisons, de toujours revenir en pensée dans le midi. Il faut que j’arrive à en détacher mes pensées. Sinon comment vivrais-je ? Seuls, aujourd’hui et demain comptent. Mais que c’est difficile !
Cette volonté ne l’empêche pas de se heurter à l’attente, à des réponses évasives faites aux questions que tous se posent. Les militaires ne sont ni loquaces, ni aimables. Un ordre est un ordre, il n’y a qu’à s’y plier, sans discussion possible.
Pourtant certains la regardent avec sympathie, presque avec émotion, touchés par cette femme. Elle est belle, a fière allure avec sa grande natte enroulée autour de la tête, une façon de relever ses cheveux qui leur rappelle les femmes qu’ils ont quittées, même si sa chevelure est aussi noire que ses yeux. A faire paraître fades leurs épouses si blondes et si roses de teint !
Elle règne en souveraine aimante sur son mari et ses six enfants. Quand elle se promène, soutenant d’une main le jeune Bébé accroché par ses deux menottes à son cou et de l’autre tenant la timide Irène, elle est l’image incarnée de la mère, tableau attendrissant pour des hommes, jeunes ou moins jeunes, souvent privés de la tendresse maternelle par la guerre et les occupations en terrains conquis.
– Comment va-t-elle supporter la transplantation dans un pays si différent de celui dont elle vient? se demandent certains soldats, sans oser formuler à haute voix pareille question sacrilège. Si elle savait ce qui l’attend…
Car comment ne pas être ému devant cette femme apparemment sereine qui chante, avec une voix si douce et si pleine d’amour, des berceuses à son dernier né.
Deux jours après leur arrivée, tout l’argent que les voyageurs avaient emporté avec eux est collecté par les autorités.
– Vous n’en avez plus besoin puisque vous êtes totalement pris en charge par l’Union soviétique, explique un officier aux familles.
N’ayez crainte, il vous sera rendu, changé en roubles quand vous serez arrivés au terme de votre voyage.
Serge voudrait dissimuler les quelques billets qu’il a gagnés en travaillant sur des chantiers avec son père car il flaire l’escroquerie. Il vit ce dépouillement forcé comme une spoliation qui augmente la méfiance et les craintes qu’il éprouve depuis le début de cette aventure. S’il désobéit à l’autorité militaire dont chacun des représentants répète comme un leitmotiv le vieil adage russe repris par les soviétiques : “ La loi est la loi “, qu’arrivera-t-il à lui ou à sa famille ? Malgré sa grande envie de contrevenir à cet ordre, il se refuse à prendre un risque qui pourrait nuire à sa famille. De quoi ces officiers et ces soldats de l’Armée rouge peu avenants sont-ils capables pour briser toute tentative de rébellion?
Il est parti contraint et forcé. Ses arguments, ajoutés à ceux de sa mère, n’ont pas réussi à faire changer d’avis son père. Sa mère a cédé, par amour. Lui, non. Il reste opposé à cette expédition et manifeste cette opposition au moindre incident, avec la brusquerie d’un adolescent de son âge.
Une autre spoliation lui paraît plus douloureuse encore.
Un matin, un officier réclame à certains voyageurs leur passeport. Serge fait partie du lot. Pourquoi? Aucune explication n’est donnée sur cette réquisition parcellaire.
C’est en regardant droit dans les yeux le jeune officier soviétique, avec toute l’effronterie arrogante dont il se sent capable qu’il lui remet son passeport. Quelle n’est pas sa stupéfaction de voir que celui-ci ne relève pas l’affront. Au contraire, son regard est empli d’une énorme tristesse qui ne fait qu’augmenter les craintes de Serge. Que sait cet homme sur leur avenir que lui-même ignore?
Il se sent nu, dépouillé, lui qui était si fier, seul de ses frères et sœurs, à posséder un passeport. S’il s’est considéré jusqu’à maintenant aussi russe que français, ces brimades renforcent en lui sa qualité de français, avec le sentiment déchirant que c’est trop tard.
Les journées passent lentement dans la caserne, d’autant plus lentement qu’en sortir est déconseillé si le mot “interdit” n’est pas prononcé. D’ailleurs qu’iraient-ils faire dans la petite ville située en contrebas de la caserne ? Retourner le couteau dans la plaie, remettre en question leur décision de départ?
Une ou deux fois les adultes ont emmené les enfants dans la forêt qui jouxte le camp ramasser des champignons ou des noisettes. Les rares lorrains qu’ils ont croisés lors de ces sorties les ont salués d’un bonjour rapide en patois, en pressant le pas comme s’ils se trouvaient face à des pestiférés.
L’expérience s’est arrêtée d’elle-même.
– Papa, qui est ce monsieur avec lequel je t’ai vu en grande conver-sation cet après-midi ? Il ne fait pas partie de notre groupe.
Rien n’échappe à Serge.
– Non, il habite dans la région, près d’ici.
– Comment vous connaissez-vous ?
– Connaître, c’est un bien grand mot ! Nous ne nous sommes jamais vus. Ce monsieur, comme tu l’appelles, est un colonel, un exmembre des EEI.
Serge ouvre de grands yeux et ne comprend toujours pas.
– Mais tu le connais ?
– Non, je te le répète, nous ne nous sommes jamais vus. Victor et Antoine, ces noms te rappellent quelque chose n’est-ce pas, notre sortie de la gendarmerie de Laverune par exemple. Eh bien, c’est eux qui l’ont contacté pour lui demander de venir me voir. Ils veulent avoir de nos nouvelles, s’assurer que nous allons tous bien et…
Michel s’arrête subitement, comme s’il allait se laisser entraîner à dire quelque chose qu’il ne voulait pas partager avec son fils.
– Et, reprend Serge, quoi ? Que voulait-il savoird’autre ? Parie, papa.
– Je ne t’ai rien caché, depuis longtemps je te considère comme un adulte bien que tu viennes de n’avoir que dix-sept ans le mois dernier. Alors, je vais temiiner ma phrase, reprend Michel. Je ne sais pas si j’ai tort ou raison de te raconter cela… Ce colonel voulait savoir si je ne voulais pas rester en France, avec vous tous naturellement. Il pourrait me trouver du travail et un logement.
– Alors, interroge Serge, que lui as-tu répondu ?
– Tu dois bien t’en douter.
Que je m’en tenais à ce que j’avais décidé, à ce que nous avons décidé en famille, après l’avoir beaucoup réfléchi.
Si nous ne nous sommes jamais faits naturaliser, lui ai-je expliqué, c’est bien parce que nous portons si haut dans notre esprit, si profondément dans notre cœur l’amour de notre pays. Ce n’est pas au moment où nous avons la possibilité d’y retourner que nous allons renoncer à l’espérance que nous avons portée pendant tant d’années, qui nous a fait vivre et nous a permis de supporter bien des souffrances. Enfin, nous allons toucher au but !
Comme ton grand-père, s’il vivait encore, serait heureux d’accomplir ce voyage avec nous tous autour de lui. J’y pense souvent, ajoute Michel empli d’une émotion qui fait trembler sa voix, cela ne me fait que regretter davantage sa mort.
Enfin le convoi se forme.
Chaque wagon à bestiaux a reçu un aménagement sommaire. Des lits en planches ont été installés sur deux niveaux, les couchettes du bas étant d’abord réservées aux personnes âgées tandis que les plus jeunes se font un plaisir de grimper à l’étage où les lits se trouvent au niveau des petites ouvertures grillagées.
Les femmes peuvent tirer les matelas des grands sacs en toile où elles les avaient soigneusement cousus, installer la literie et les couvertures pour organiser un semblant d’habitation. Un poêle à charbon répand une chaleur qui, ajoutée à celle naturelle dégagée par le groupe humain, y donne presque une allure de confort, malgré le froid qui commence à se faire sentir en cette fin d’octobre 1947.
Les gros bagages de chaque famille, ceux qui portent les étiquettes de la destination finale choisie, sont regroupés tous ensemble dans des fourgons. Un wagon est transfomié en cuisine roulante, un autre est aménagé en infirmerie. D’autres hébergent les soldats soviétiques chargés de l’escorte du convoi et des besognes de maintenance.
Arrive enfin le grand jour où le train dans lequel sont réunies environ quatre cents personnes s’ébranle dans des grincements de roues et des halètements de locomotive. Des bruits lugubres et déchirants d’adieu à une patrie que la plupart accueillent avec soulagement, tant est grande leur impatience d’arriver au terme de cette expédition.
Serge et Vladimir, allongés sur le ventre sur les couchettes supérieures, regardent par les étroites fenêtres s’éloigner cette dernière escale en terre française. S’ils se communiquaient leurs pensées, ils éclateraient en sanglots. Alors ils se taisent, serrant les poings dans les poches de leur pantalon jusqu’à se rentrer les ongles dans la paume de la main, momifiés comme deux statues. Deux statues d’adolescents au désespoir, qui se refusent à pleurer et à manifester toutes leurs peurs.
Dans le wagon où les trois générations de la famille Orloff sont regroupées, chaque adulte est si silencieux, si perdu dans ses pensées que les enfants les plus jeunes en sont impressionnés. Même Boris, âgé d’à peine neuf mois, paraît comprendre pendant un instant la solennité du moment, avant de se remettre à pleurer, une canine tardant à percer. Pour le calmer, Elisabeth utilise le remède qu’elle a vu sa mère employer avec chaque enfant quand une dent le faisait souffrir. Dans la menotte mouillée de salive, elle glisse un morceau de pain rassis dont il mordille la croûte avec ardeur. Elle le berce si bien qu’à la fin il s’endort, apaisé.
Irène, son mari et Michel sont les trois seuls à vivre ce départ avec sérénité. Ce moment, ils l’ont tant espéré, attendu, voulu ! Pourtant, ils n’éprouvent pas l’intensité de joie à laquelle ils s’attendaient, la peine de Cécile et les craintes de leur mère déposant une ombre sur leur bonheur.
– Pour les suivre, murmure Victoria en regardant à travers ses larmes son fils et sa fille et son gendre, j’abandonne la tombe de mon cher mari. Et cette séparation sera éternelle, j’en suis sûre !
Elle est venue s’asseoir à côté de Cécile sur un des châlits, désirant une présence compréhensive qu’elle sait trouver auprès de sa belle-fille qui abandonne encore plus qu’elle, laissant sa mère, son frère et sa sœur derrière elle.
– Ne soyez pas inquiète, Baboula, Roger a promis de s’occuper de la tombe de Dièda. Vous savez que vous pouvez avoir confiance en lui. П le fera avec le même amour que si c’était la tombe de son propre père.
Réconforter sa belle-mère dont elle sent la détresse oblige Cécile à se détourner de sa propre souffrance. Car comme elle souffre de ce dernier arrachement à son pays ! Chaque coup sourd du train, au moment où il passe sur la séparation entre deux rails, module une complainte funèbre. Chaque nouveau tour de roue l’éloigne d’un passé heureux et la rapproche d’un avenir qu’elle redoute.
Elle n’a pas quitté le manteau qu’elle a enfilé au sortir de la caserne. Cherchant un mouchoir pour essuyer les larmes de Victoria qui retourne en vain ses poches, elle sent sous le tissu enfoncé en boule un objet oblong.
– Ma cigale ! ma chère petite cigale que j’ai failli oublier rue Palissade ! Y aura-t-il de tes semblables à Taganrog ? hésite-t-elle à demander à sa belle-mère, sentant combien cette question banale peut paraître choquante, déplacée par rapport toutes les autres questions beaucoup plus vitales que tous se posent au même instant.
Tu seras ma compagne et la confidente muette. Je te promets de te garder bien au chaud, toujours avec moi.
Venez les enfants, je vais vous raconter une histoire que vous ne connaissez pas. Elle s’appelle la Légende de la Cigale.
“Il était une fois des anges qui s’ennuyaient un peu au ciel. Alors ils demandèrent à Dieu la permission de descendre pour une promenade sur la terre.
– Allez-у, leur répondit-il avec bienveillance.
Ils prirent leur envol et arrivèrent dans un village, dont les maisons étaient regroupées autour d’une jolie petite église en pierre avec un clocher ajouré. Une cloche pendait, silencieuse. Personne sur la place, seule la fontaine coulait avec un doux murmure. Personne dans les rues, pas un paysan dans les champs en friche. Ils entrèrent dans l’église pour dire bonjour au prêtre. Pas de prêtre. D’une petite pièce attenante, sortaient des grognements bizarres. Quelle ne fut pas leur surprise de voir le curé, assis sur une chaise, la tête renversée en arrière, dormant comme un bien heureux, comme s’il était déjà au paradis. Enfin, plus exactement ronflant car de sa bouche sortaient les bruits qu’ils avaient entendus dans la nef.
Ils le regardèrent avec tant d’étonnement qu’il se réveilla.
– Pourquoi n’y a-t-il personne dans ce village ? lui demandèrent les anges intrigués par tout ce vide.
Il leur expliqua que le Seigneur avait donné à ce coin de terre le soleil en abondance. C’est à cause de cela que tous les paysans passaient la plupart de leurs journées à dormir, allongés à l’ombre sous les arbres, les mains croisées sur le ventre, leur veste roulée sous la tête, puisque les olives poussaient toutes seules, comme les cerises, les abricots, la lavande ou le raisin. C’est pourquoi les champs étaient en friche.
– Quand les hommes travaillent-ils donc ? interrogèrent les anges.
– Pas souvent, pas beaucoup. Un peu le matin à la fraîche, un peu le soir avant le coucher du soleil. D’ailleurs les femmes se plaignent de la paresse de leurs maris. Elles les houspillent en vain : ainsi des disputes naissent dans les foyers.
Alors les anges promirent au curé d’arranger cette situation, dès leur retour au Paradis.
Ils demandèrent au Seigneur de créer une espèce d’insectes qui ferait un bruit strident quand le soleil brillerait. C’est ainsi que sont nées les cigales qui chantent avec ce bruit dont vous vous rappelez et qui empêche les hommes de dormir au plus chaud de la journée.
Souvenez-vous de cette histoire. Il faut travailler tous les jours, même s’il fait chaud. Et surtout, il ne faut pas tueries cigales, ni leur faire du mal, car elles ont été crées spécialement par le Seigneur pour notre midi.
Pendant des jours, le train roule à travers des champs détrempés par la pluie. Toujours en cahotant, en crachant à chaque halètement dc la locomotive des escarbilles qui pénètrent dans les wagons et se déposent sur tout en une couche noire et grasse, quand elles ne pénètrent pas dans les yeux des enfants, les faisant pleurer.
Michel a dit le matin suivant le départ que la frontière était passée, qu’ils traversaient maintenant l’Allemagne. Pour Cécile, que le train roule en France ou Allemagne, rien ne change ! Elle s’efforce d’oublier que chaque tour de roue du train l’éloigne davantage de sa famille et ne veut penser qu’à l’avenir, en se répétant, une fois de plus, ce qui va devenir pour elle une sorte de philosophie : hier n’a plus d’importance puisque c’est le passé, seuls comptent aujourd’hui et demain.
– Vue imprenable sur les terres labourées, sur les forêts sombres dans une plaine étemelle, commente Vladimir, qui a fait d’une des fenêtres du wagon un poste d’observation personnel.
De rares paysans dans les champs, ombres imprécises dans le brouillard, regardent passer le train sans un geste. Les traces des bombardements de la guerre sont partout présentes. Aucun village n’est épargné. C’est un sujet de crainte pour tous les passagers du train, car au fur et à mesure que le train pénètre plus avant dans la zone d’occupation soviétique, les dégâts augmentent. Tous les adultes retournent dans leur tête la même question : dans quel état vont-ils trouver l’Union Soviétique? Ainsi naît une nouvelle source d’angoisse.
Tous savaient que les bombardements avaient eu lieu. Ils avaient vus des photos dans les journaux ou les périodiques, avaient entendu les récits des reporters à la radio. Mais entre une connaissance théorique, car livresque, et une connaissance visuelle personnelle, quel fossé ! Un fossé aussi immense que leur stupéfaction ! Ils découvrent l’horreur, la côtoient, la traversent. Elle ne semble ne pas devoir finir, les englue à chaque tour de roue et à chaque arrêt du train.
Les enfants regardent toutes ces destructions en écarquillant les yeux. Dans leur Languedoc, ils n’ont jamais eu à affronter les bombardements. Vladimir et Elisabeth ont bien côtoyé au lycée quelques enfants de réfugiés, venant de la Normandie ravagée au moment du débarquement allié. Par eux, ils ont entendu parler de villages détruits, de maisons réduites à des tas de pierre. Maintenant, ils sont confrontés à la réalité de ces propos qu’ils avaient écoutés sans y prêter beaucoup d’attention. Ils découvrent une violence qui les fait basculer dans un autre monde. Ils ne comprennent pas.
– Maman, comment les gens font-ils pour vivre puisqu’ils n’ont plus de maison ? questionne Vladimir, tout retourné parce spectacle affligeant, surtout par les enfants habillés de guenilles qu’il aperçoit quand le train s’arrête, même si les soldats, montant bonne garde, les empêchent d’approcher du convoi.
Rompant la monotonie du roulement du train, des aiguillages font partir le train en arrière pour le remettre quelques kilomètres plus loin dans la direction de l’est. Ces manœuvres annoncent les villes ou ce qu’il en reste. Elles sont contournées, avec des chaos multiples qui secouent tous les wagons. Ce ne sont que pâtés de maisons éventrées dont seuls subsistent des pans de murs lépreux, vestiges d’usines dont il ne reste que les ferrures tordues des bâtiments qui se tendent en un appel déchirant vers le ciel. Un désastre continu qui paraît étemel, car, dès le lever du jour, le même spectacle affligeant se déroule. Peu à peu, les voyageurs s’y habituent, les enfants ne posent plus de questions.
La nourriture est distribuée par les soldats aux arrêts du train, la même pour tous, civils ou militaires. En mère de famille prudente, Cécile a emporté du lait en poudre et de la Blédine pour Bébé, quelques gâteries pour les autres, du chocolat et des fruits secs, des pots de confitures de la dernière fabrication d’Aurélie.
Les arrêts se renouvellent au moins trois fois par jour. Le matin, pour tout le monde, café noir, fait avec beaucoup d’autres choses que du café, et des miches de pain. A chacun d’améliorer cet ordi- iinirc avec ses provisions personnelles. Cécile tartine les tranches de piün en les grattant bien pour économiser la précieuse confiture.
Midi et soir, par wagon, les passagers reçoivent le même nombre de seaux pleins de pommes de terre bouillies et de petits morceaux de viande, le tout nageant dans une espèce de sauce, selon l’expres- uon d’Irène. La distribution est faite ensuite par les mères de famille.
– Rien à dire pour la quantité, mais glissons sur la qualité, cela vaut mieux, constate Cécile. Comme l’être humain s’habitue vite à l’inconfort, à ce qui pourrait paraître insupportable vu de l’extérieur ! s’étonne-t-elle, prise dans la routine de ce voyage où chaque jour ressemble au précédent.
Les wagons réquisitionnés sont d’anciens wagons à bestiaux, nettoyés pour y accueillir ce chargement spécial. Malheureusement, rien n’a été prévu pour satisfaire les besoins humains les plus naturels. Seul, un seau est déposé la nuit dans un coin de chaque wagon, avec un peu de crésyl dans le fond.
– Il nous faut pallier cette absence de W-C, déclare Baboula qui décide de résoudre cette difficulté. D’abord, se retenir. Puis mettre à profit tous les arrêts pour que ce seau ne soit utilisé qu’en cas d’urgence, de jour comme de nuit. Sinon, nous allons transformer notre maison roulante en un lieu de puanteur et un foyer de microbes. Nous risquons d’en tomber tous malades.
Pour les hommes, le problème est moins ardu. Quand l’un d’eux aura envie d’uriner, il pourra entrouvrir la porte à glissière.
Mais pour les femmes, comment faire ? Il nous faut inventer quelque chose. Irène, Cécile, avez-vous une idée ?
Cécile reste muette, épouvantée par l’idée d’être prise de diarrhée ou de cystite, comme cela lui est arrivé quelquefois.
– Je crois que j’ai trouvé, annonce Irène, après un temps de réflexion.
Nous devrons faire un peu de gymnastique et demander l’aide de nos maris. Notre pudeur en souffrira peut-être, mais c’est, je crois, la seule possibilité.
Si deux hommes, à deux mains, tiennent solidement les mains que nous leur tendrons, nous pourrons en prenant appui des deux pieds sur le bord du wagon, nous accroupir les fesses à l’extérieur pour satisfaire un besoin urgent.
– Mon Dieu, Irène, s’exclame Baboula, tu me vois faire une pareille gymnastique à mon âge !
– Que proposes-tu comme autre solution, maman ?
– Rien, laisse échapper Victoria avec un gros soupir, après un temps de réflexion. Il n’y a qu’à espérer que le train s’arrêtera souvent.
– Il faudra d’ailleurs, ajoute Irène, que les hommes fassent la même manœuvre pour déféquer en cas d’urgence.
Une nuit, alors que d’habitude les wagons restent clos aux arrêts, des bruits de portes glissées réveillent les passagers. Des soldats soviétiques, au grand étonnement de ces derniers, tirent avec brusquerie les portes. Des soldats américains montent en souplesse. Souriants, tranquilles, vêtus d’uniformes qui paraissaient coupés sur mesure tant ils leur vont bien, ils dégagent une impression de richesse et de confort. Dans le wagon, un grand silence se fait.
Après avoir dévisagé chaque voyageur, adultes et enfants , ils demandent poliment, dans un français hésitant, les papiers de chacun et y jettent un coup d’œil, comme par acquis de conscience. Aucune brusquerie dans leur comportement, mais une politesse froide dont les voyageurs ont perdu l’habitude. Portant la main à leur calot pour effectuer un salut impeccable, ils demandent à Michel et à un autre homme d’ouvrir une ou deux valises, prises au hasard, qu’ils fouillent d’une façon sommaire.
– A qui sont ces enfants ? demande à Cécile qui tient Bébé dans Ncs bras, celui qui est monté le premier dans le wagon.
– A nous monsieur, répond-elle, en désignant son mari de la tête.
– Six, constate-t-il d’une voix dépouillée de tout sentiment.
Seul son regard traduit son étonnement.
Après un dernier salut et des souhaits de bon voyage, ils redescendent, leur devoir accompli sans manifester le moindre Intérêt pour cette mission. Ils repartent comme ils sont venus, vite absorbés par le vide dans la nuit noire.
En dehors des trois mots prononcés par Cécile, personne n’a rien dit, n’a rien osé demander. Un malaise stagne.
– Quelle correction, quelle allure, quelle conscience tranquille de leur force et de leur valeur ! murmure l’ex colonel.
– Nous devons traverser la zone d’occupation américaine, dit Michel à ses aînés.
Chacun retourne s’étendre sur sa couchette. Pour les adultes, retrouver le sommeil est difficile tant la comparaison avec l’attitude des soldats soviétiques est au désavantage de leurs convoyeurs et peut entraîner d’innombrables questions inexprimables.
De jour, parfois le train s’arrête en rase campagne, sans raison précise, pour une durée indéterminée. Vite, les portes sont ouvertes et chacun peut descendre se dégourdir un peu les jambes sur le ballast ou satisfaire à des besoins personnels. Cécile interdit aux enfants de partir sans la surveillance d’un adulte, tremblant que l’un s’éloigne et ne puisse pas remonter à temps au départ du train.
Quelquefois, des femmes avec des enfants dans les bras, habillées comme des mendiantes, tentent de s’approcher du convoi à l’arrêt.
– Où allez-vous ? crient certaines, tandis que d’autres quémandent de la nourriture.
Elles sont immédiatement chassées, à coups de crosse de fusil, par les soldats qui n’admettent aucun contact entre celles-ci et les russes.
Au milieu de tous les champs de ruine qui remplacent les villes, se dressent tout de même des gares, des semblants de gare où le train trouve à s’approvisionner en eau et en charbon.
– Cela a un côté réconfortant, apprécie Michel. Vous voyez, les enfants, au milieu de ce désastre, des gens travaillent avec courage pour que les trains roulent. Un bon exemple que la vie normale reprend !
Serge piaffe d’impatience à chaque arrêt.
– Ce train ne roule pas, il rampe, tel un cloporte. Quand allons- nous enfin arriver à Döbeln, puisque la rumeur dit que nous sommes dirigés vers cette ville ?
Vaste question auquel ni Michel ni Boris ni personne ne peuvent répondre.
Les plus aimables des soldats interrogés disent : “ Bientôt “, “Vous verrez bien “, “ Vous serez prévenus à temps “.
Le plus souvent, ils ne répondent rien, toisent ceux qui osent ainsi les interpeller, leur lançant un regard rogue qui les décourage de renouveler leur question. Parfois, leurs regards transpercent sans les voir ceux qui les interrogent, ce qui engendre chez ces derniers un malaise diffus.
Enfin le train parvient à Dobeln, la seconde ville étape depuis Montpellier, la ville tant espérée et attendue.
– Quelle date sommes-nous aujourd’hui maman ? demande Elisabeth.
Cécile est dans l’impossibilité de lui répondre avec exactitude. Elle ne sait plus si il s’est écoulé dix, onze ou douze jours depuis que ce train a quitté Sarrebourg.
Tout devient imprécis, aussi flou que le brouillard qui les entoure. Pourquoi compter les jours, sinon pour détruire le peu de moral qui reste encore en chacun ? Le calendrier julien n’ayant jamais perdu scs droits pour les personnes âgées du convoi, celles-ci comptent les jours à l’ancienne mode, avec un décalage de onze jours de retard sur le calendrier grégorien en vigueur en occident et maintenant en URSS. Ceci n’est pas fait pour simplifier le problème des dates, chacun se référant à son propre système.
Située en pleine zone d’occupation soviétique, cette ville se situe à égale distance entre Leipzig et Dresde. C’est un nœud ferroviaire important, du moins les passagers le croient puisque les autorités régnant sur le convoi les arrêtent là pour effectuer un changement de train.
A l’étonnement des passagers, dès leur descente de wagon, l’officier soviétique qui les réceptionne leur annonce qu’ils vont effectuer un arrêt plus long que pour un simple changement de train. Le ton est cassant, sur le mode d’un ordre aboyé. Droit jusqu’à la raideur, il porte sur son uniforme deux rangées de décorations.
– Vous allez demeurer ici quelques jours. Après seulement, vous serez admis à entrer en Union soviétique.
Quelques jours… aucune indication plus précise. Serge réprime mal l’envie d’obtenir d’autres précisions de celui qui paraît commander à Döbeln.
– Ça va changer quoi toutes tes questions, lui demande son père. Tu verras bien… Que pouvons-nous faire d’autre qu’attendre ! Alors, armes-toi, comme nous, de patience et essayons de nous installer le mieux possible dans cette nouvelle caserne.
La caserne, fidèle à toutes les bâtisses du genre, est lugubre. Quatre longs bâtiments à deux étages, tous semblables, délimitent une cour carrée. A l’intérieur de chacun, un couloir central dessert des salles ouvrant les unes sur la cour, les autres sur un terrain vague bordé par le mur d’enceinte. Les fenêtres ont souffert du souffle des bombardements. Certains carreaux manquants sont remplacés par des morceaux de carton collés sur les montants en bois, d’autres par des planches clouées à même les châssis.
– Elle est encore plus moche que celle de Sarrebourg, observe Vladimir.
– Ne te plains pas trop, mon fils, la caserne tient debout. Les pièces sont closes, même s’il n’y fait guère clair. Et, important, il n’y pleut pas. Avec toutes les maisons et les usines bombardées que nous avons vues, nous ne pouvons que nous estimer heureux d’être logés dans un tel bâtiment, même si le chauffage est déficient.
Si les logements rappellent ceux de Lorraine, tout de suite les voyageurs s’aperçoivent que la vie va y être toute autre. C’est une vie militaire, réglée méticuleusement, selon des ordres précis donnés par les autorités.
D’abord, il est stipulé qu’il est strictement interdit de dépasser les murs de la caserne. Et le mot “ strictement “ est répété avec force par l’officier. Aucune permission de sortir en ville, pour quelque raison que ce soit, ne sera accordée, ajoute-t-il, même pour les malades. Le médecin qui accompagne le convoi depuis la France et qui régnait en maître sur le wagon infirmerie est seul autorisé à donner des soins.
– A croire que nous sommes des prisonniers de guerre ! bougonne Serge. Nous sommes des volontaires pour rentrer dans notre pays, avec l’accord de Staline. Il ne faudrait pas confondre.
– Tais-toi, lui intime Cécile. Je ne veux pas qu’il t’arrive des ennuis. J’ai besoin de l’aide de mon fils aîné.
– Votre séjour ici va durer environ trois semaines, annonce, le deuxième jour, l’officier commandant le convoi au cours d’une réunion générale à laquelle il a été ordonné d’assister à tous les émigrants.
Pendant ce temps, vous allez devoir vous mettre au courant de la vie actuelle en Union soviétique. Pour cela, des conférences, des séances de cinéma seront organisées. Tous, hommes, femmes et enfants, devrez y assister, exception faite pour les femmes qui ont à surveiller des enfants en bas âge. Pour les hommes, cette présence est absolument obligatoire, je répète obligatoire. C’est un ordre.
Le mot claque, suivi d’un grand silence. Personne ne s’attendait à de telles paroles, prononcées sur ce ton coupant qui exclut toute discussion, de la part de cet homme plus abordable quelques jours auparavant. Que dire, que faire ? Chacun se tait, baisse la tête, espérant que son voisin va oser protester, mais personne n’a le courage de discuter. L’angoisse, latente chez certains, devient palpable.
Après cette mise en condition, des officiers aux simples soldats, tous parlent un ton plus haut, plus durement. L’atmosphère se tend, les crispations changent l’ambiance jusqu’alors bon enfant. Chaque ordre devient sommation.
– Chez nous, commence Cécile quand elle se retrouve seule avec son mari, après avoir surveillé le coucher des aînés. Elle s’arrête saisie d’étonnement, réalisant les deux mots qu’elle vient de prononcer.
– Que dis-tu ? questionne Michel, occupé à bercer Bébé qu’une incisive fait souffrir.
– Chez nous, dis-je, une pareille obligation d’assister à des séances de formation aurait déclenché des protestations infinies. Mais, il est vrai que nous ne sommes plus chez nous…
D’ailleurs où sommes-nous actuellement, peux-tu me le dire ? Nulle part ! Nous sommes des errants perdus entre deux pays.
Comme je vais avoir du mal à m’habituer à dire toujours oui et à baisser la tête !
– Cilou, du courage, ce voyage va finir. Dans un mois, peut-être moins, nous arriverons à Taganrog, dans la famille, nous organiserons notre chez nous. Nous retrouverons aussi un climat plus agréable que l’actuel car là-bas, l’hiver n’existe guère ! Ma chérie, je t’en supplie, garde toutes tes réflexions pour toi. Ne critique rien auprès de quiconque, même pas auprès de nos compatriotes…
Rappelle-toi le proverbe que j’ai enseigné aux enfants au début de la guerre : “ Ta langue est ton pire ennemi “. Je crois que cet avertissement va encore nous être d’une grande utilité, ajoute-t-il.
Pour la première fois depuis leur départ, Cécile a l’impression qu’il y a une sorte de désenchantement dans la voix de son Michel. Depuis peu, elle a renoncé à l’appeler Misha.
– Ne le prends pas mal, mon chéri, explique-t-elle à son mari qui s’étonne, un brin déçu. Misha, c’est un diminutif. Ne trouves-tu pas qu’il convient mieux à notre fils qu’à toi, père de famille de six enfants. Et puis, avec l’usage Orloff de s’appeler tous Michel de père en fils, comment veux-tu t’y reconnaître ? Ta mère m’a dit qu’elle avait déjà eu avec grand-père et toi le même problème. De plus, ton fils et toi, vous êtes tous deux Michel Mikhailovitch, ce qui ne simplifie rien.
– Je comprends, si tu veux. Tu as raison, une fois de plus. Mais chérie, promets-moi de continuer à m’appeler Misha quand nous ne serons que tous les deux. Cela me rappelle le temps de nos premières amours.
– Que je t’appelle Michel ou Misha, tu restes mon amour.
Les conférences annoncées ont lieu chaque jour, toujours faites par un militaire qui se conduit, quel qu’il soit, à la façon d’un agent recruteur tant il vante sa marchandise. Ce comportement étonne Michel, qui se demande pourquoi ils agissent tous de cette façon face à des volontaires pour ce voyage. Il sent l’endoctrinement, le bourrage de crâne. Mais que faire d’autre que d’écouter en silence ? Avec son beau-frère, ils partagent le même sentiment de malaise, MIIIS oser s’en ouvrir à d’autres hommes du convoi.
Le thème principal, repris chaque jour sous des formes diffé- IVnies, est le rôle primordial du maréchal Joseph Staline, que ce soit pendant la guerre ou depuis la mort de Lénine. Son discours, prononcé le 4 juillet 1941, commençant par l’apostrophe ” Camarades, Citoyens, Amis, Frères et Sœurs “ est lu à plusieurs reprises par des officiers différents. Leur attitude, elle, est toujours lu même. Dès que le nom de Staline est prononcé, l’officier se met presque au garde à vous, comme si le maréchal était au fond de la Nulle, surveillant ce qui se disait sur lui.
Cette répétition lasse les auditeurs, muets d’étonnement devant le comportement des militaires. Chacun se lève docilement dès que les premiers mots sont prononcés, mais n’écoute guère.
– Encore heureux, souffle Vladimir à Serge, qu’ils ne nous obligent pas à l’apprendre par cœur et ne nous le fasse pas réciter pour s’assurer que vous avons bien retenu la leçon.
Un autre aussi est commenté, après être lu avec le même enthou-siasme.
– Il a été prononcé, explique l’officier responsable du convoi, dans la station de métro Maïakovski, à Moscou le 7 novembre 1941, pour l’anniversaire de la Révolution. Staline s’est refusé à quitter la capitale, comme le lui conseillait son entourage, les allemands se trouvant ù quelques kilomètres du centre de la ville. Il donnait par sa présence un magnifique exemple de communion avec le peuple soviétique.
Les ordres du jour aux troupes exigeant qu’elles ne fassent pas un pas en arrière, ses décisions judicieuses concernant la stratégie militaire qui ont permis à l’Union soviétique de remporter la plus grande victoire de son Histoire, tout est repris, expliqué, décortiqué. La victoire sur le nazisme lui est totalement due au commandant en chef et à ses généraux.
– Jamais, constate Boris, le rôle des armées alliées n’est évoqué. Curieux, tout de même. C’est comme si elles n’existaient pas.
Au récit du siège de Leningrad, les auditeurs sont particulièrement attentifs. En France, ils ont lu dans les journaux des récits du siège, mais ils ignoraient l’ampleur de l’horreur. Certains des plus âges demeuraient dans cette ville avant la Révolution. Ils pensent à des membres de leur famille qui y habitaient peut-être encore et pleurent doucement. Comment ne pas être bouleversé au récit de ces 900 jours de siège par l’abomination vécue par la population au cours des hivers où le thermomètre descendait jusqu’à moins 40° ?
– Tu te rends compte, les assiégés ont même mangé leurs ceinturons en cuir, tellement ils avaient faim, rapporte Vladimir à sa mère. Ils ont brûlé les fenêtres des maisons pour un peu de chauffage, devaient casser la glace de la Néva pour trouver de l’eau pour boire, toutes les conduites ayant explosé avec le gel. Les mères de famille avec leurs enfants en bas âge et les vieilles femmes ont été évacuées en hiver en camions par le lac Ladoga. Lorsque les bombes allemandes tombaient, la glace craquait, les camions basculaient dans l’eau glacée et les gens périssaient, noyés.
En plus des gens tués par les bombes et les tirs d’artillerie, beaucoup de gens sont morts de faim dans la ville. Il ne restait en vie que 500.000 personnes quand la ville a été libérée. Mourir de faim, ça doit être horrible !
Les enfants sont si touchés que pendant quelques jours, aucun n’ose se plaindre de la nourriture de la caserne, à base de choux bouilli, de semoule de sarrasin et de pain noir militaire, pourtant peu appétissante.
Sans trêve, le caractère patriotique de la guerre est souligné. Un officier, particulièrement décoré, raconte la bataille de Koursk, à laquelle il a participé. Croquis à l’appui, dessiné sur un tableau noir, il retrace pour les hommes les mouvements des blindés.
– Ce fut une immense victoire, plus de 1.500 chars allemands ont été détruits, 70.000 allemands y sont morts.
Vous n’avez qu’à regarder le char allemand qui est dans la cour de la caserne. Il a été détruit lors de l’avancée des troupes soviétiques.
Vous le trouvez énorme. Eh bien, rendez vous compte de ce que c’était de cette bataille où plus de 3.000 blindés de ce modèle et d’autres aussi gros ont été engagés !
Michel, qui a vécu la percée fulgurante des troupes allemandes en l’rance et a vu les chars manœuvrer, en reste sans voix, imaginant la puissance de feu qui devait se dégager de ce si grand nombre. Les enfants, eux, ne réalisent pas et le char de la cour reste pour eux le terrain de jeu favori. Misha, en particulier, adore l’escalader. Assis h ce qu’il reste de la place du conducteur, il joue en toute innocence, loin d’imaginer que là des soldats sont morts.
Certains propos sont plus particulièrement destinés aux jeunes du groupe. C’est un jeune officier, celui qui à Sarrebourg a pris le passeport de Serge, qui leur raconte la vie de Zoïa Kosmodemianskaia, la jeune partisane pendue par les allemands en territoire occupé, et du jeune Morosov qui n’hésita pas à dénoncer ses parents réactionnaires pour la grandeur du communisme. L’une est devenue héroïne de la jeunesse soviétique, à l’autre des statues ont été élevées et son histoire est racontée dans toutes les écoles de l’Union soviétique.
Serge trouve l’histoire de Morosov écœurante. Provoquer pour la deuxième fois l’officier le tente bien, mais il a promis à sa mère de se tenir tranquille. Alors, en élève docile, il ne manifeste pas sa désapprobation.
– Demain, je vous parlerai d’hommes porteurs de valeurs excep-tionnelles, comme Stakhanov l’ouvrier modèle ou Andreiev le premier à applaudir le discours de Lénine au congrès d’octobre 1917, d’autres aussi qui démontrent combien l’esprit de résistance à l’agression allemande nazie existe chez le peuple soviétique, conclut l’officier.
Parfois, des films d’actualité viennent étayer les propos tenus, que certains, dans leur cœur, mettent en doute. Comment résister aux images, quand elles montrent la foule en délire défilant sur la Place Rouge, devant le monument où repose Lénine, sous les yeux des dignitaires du régime soviétique, des enfants souriants offrant des fleurs à Staline qui, en grand-père attendri, les prend dans ses bras.
Rompant la monotonie des conférences, ils content de belles histoires, dramatiques parfois, édifiantes toujours. Ainsi en est-il pour “ Camarades, Paix “ ou pour Kruzeva, un film muet, racontant l’idylle entre une ouvrière et un voyou qui se range pour adhérer à la même cellule communiste que sa bien-aimée.
“ Chapaïev “ conte l’histoire d’un héros de la Révolution en 1919 luttant contre les Blancs. Serge et Vladimir restent insensibles aux valeurs exaltées par ce militant ordinaire et aux discussions politiques qui l’opposent au représentant du parti communiste. Par contre, ils s’intéressent au passage qui parle d’Anna, jeune et belle, qui repousse d’abord les avances du jeune Petka. Plus tard, après les combats, le chef les réunit et encourage leur union. Petka brise la coquille de l’œuf destiné à Anna, celle-ci gobe le jaune. La morale de cette histoire est que le mariage est permis quand chacun a fait son devoir. Cette histoire étonne les deux garçons qui, avec les jeunes filles de Montpellier, avaient une attitude amicale, dénuée de toute idée politique.
– Cet après-midi va être projetée : “ La bataille du Rhin “, un film français qui retrace la résistance des cheminots français contre l’en-vahisseur allemand, compréhensible par tous les enfants, même les jeunes et ceux qui ne parlent pas russe. Alors, qu’ils y viennent tous.
Tel est l’ordre formulé par le commandant du camp.
A onze personnes, la famille Orloff occupe tout un rang dans la salle. Cécile tient sur ses genoux Bébé, Irène suce son pouce, blottie contre sa mère et partageant sa chaise avec Misha.
– Un peu d’air de France ! murmure Cécile qui suit l’action avec passion. Les journaux à Montpellier avaient vanté les qualités de ce film lors de sa sortie à Paris, mais elle ne l’avait pas vu.
Très vite le bébé, malgré le biberon qu’il tête, se met à pleurer, rejoint par Irène, apeurée par les bruits de guerre qu’elle entend. Cécile, à son grand regret doit quitter la séance.
Toutes ces conférences, ces films d’endoctrinement ennuient les adolescents qui ne savent à quoi occuper leurs journées, en dehors de tourner en rond dans la cour ou de surveiller les plus jeunes d’entre eux. Après avoir été pendant tant de jours enfermés dans les wagons, ils sont attirés par la ville qu’ils devinent autour de la caserne. Quel russe adulte aurait l’idée de sortir, pour trouver quoi au milieu d’une ville en ruines où personne n’a d’attaches ? Chez les jeunes, la curiosité l’emporte sur tout autre sentiment. Le soldat de garde à la grille du camp refoule surtout les allemands qui veulent y pénétrer dans l’espoir de faire du troc. Aucune interdiction de sortie n’a été fomiulée.
Au bout de quatre jours, Serge ne tient plus en place.
– Viens avec moi, Vladimir, filons par-dessus le mur qui longe l’arrière des bâtiments. Tout sera mieux que cette caserne. Les maisons détruites n’empêchent pas les filles d’être jolies !
– Sortir n’est peut-être pas permis, s’inquiète Vladimir.
– Oh ! Toi, avec tes scrupules de conscience. Voilà bien ton côté pasteur protestant.
– Trouverais-je un séminaire où entrer ?
– Cela m’étonnerait, coupe Serge, n’oublie pas que la Russie est depuis mille ans orthodoxe. Quant à l’existence de séminaires, sous Staline, rien n’est moins évident.
Les camarades attendent. Alors, viens-tu ?
– Non, je préfère rester.
Une courte échelle, un rétablissement sur le faîte du mur, un grand saut de l’autre côté pour essayer d’éviter les flaques boueuses, rien de plus facile pour trois garçons de 17 et 18 ans.
– Quel plaisir de se trouver libres de nos pas et de nos gestes ! s’exclame Pavel.
– Où allons-nous ? demande Ivan.
– Droit devant, répond Serge, le plus téméraire des trois.
D’ailleurs, il n’y a guère de choix puisque ce ne sont partout que maisons effondrées, tas de briques cassées et ferrailles tordues.
A leur étonnement, à peine ont-ils fait quelques mètres que de ces ruines sortent des femmes de tous âges. Elles se précipitent vers eux, et avec des gestes explicites leur réclament du pain et des cigarettes. Serge montre ses mains et ses poches vides.
L’une d’elles agrippe le cache-col de Pavel, en lui marmonnant à l’oreille des mots doux, en russe. Sidéré, celui-ci n’a que le temps d’en serrer l’autre bout avec énergie.
Comme il ne veut pas le lui abandonner, elle se met à dévider, toujours en russe, un chapelet d’injures et appelle ses compagnes à la rescousse.
– Vous entendez, les copains, comment elle nous traite ! En voilà une qui passe vite des mots d’amour aux jurons. Comment sait-elle que nous comprenons le russe, alors que nous parlons français ?
– D’autres convois ont précédé le nôtre, d’autres jeunes ont dû venir comme nous, répond Serge en se baissant pour éviter un caillou jeté d’une main ferme par une toute jeune fille, la tête et les épaules enveloppées dans un reste de couverture. Si ses yeux pouvaient décocher des flèches, nous serions morts transpercés ! De vraies harpies, ces femmes !
D’isolés, les cailloux deviennent grêle.
– Rentrons, propose Ivan.
– Nous recommencerons une autre fois, décident-ils en chœur, rentrés à la caserne par le même chemin qu’à l’aller.
Deux autres tentatives se soldent de la même façon, par des cris et des pierres.
– Nous n’avions pourtant que de bonnes intentions, commente Serge à Vladimir. Frère, il va te falloir réviser tes idées sur l’amour entre les gens.
Seule rupture dans la monotonie des heures, juste avant le repas de midi retentit chaque jour une musique peu militaire. Des soldats russes, en formation d’octuor, embouchent leurs trompettes et leurs clairons pour jouer des airs aussi inattendus que des marches ou des valses. Pendant un quart d’heure, ils donnent au camp une apparence de colonie de vacances hivernale.
Cécile a les larmes aux yeux quand l’orchestre débute La Marche des Rois de Bizet.
– Cet air-là, je le reconnaîtrais dans n’importe quelle interprétation ! Te rappelles-tu, Vladimir, le concert place de la Comédie, pendant la guerre ?
– Oh oui maman ! Je ne devais pas être bien grand. Je me souviens meme que je t’avais obligée à quitter l’ombre douce des platanes devant le musée. Il faisait autrement chaud ce jour là…
Un matin, la neige fait son apparition. Jusque là, ce n’était que pluie, vent, brouillard d’un temps d’automne. Des flocons voltigent dans l’air et une fine pellicule blanche recouvre la cour. La chute dure toute la journée. Le soir, la couche s’épaissit.
– La neige ? Déjà ! Nous ne sommes qu’en octobre, s’inquiète Cécile.
Les enfants regardent ce spectacle, étonnés. Les derniers Orloff n’ont jamais vu pareille merveille. A Montpellier, c’était arrivé une fois au début de la guerre, mais c’était si peu tombé, si vite fondu qu’ils ne s’en rappellent pas. Ils courent pour tenter de saisir des flocons. Mais les rires ne transforment vite en pleurs, déçus qu’ils sont de ne pouvoir conserver ceux qu’ils ont tant de mal à attraper.
– Pourquoi fondent-ils si vite ? se lamente Misha, je voudrais tant faire un bonhomme de neige.
– Tu auras bien le temps, plus tard. Et tu peux me croire, tu auras vite à ton goût beaucoup trop de neige et de froid, mon garçon, lui répond le vieux monsieur qui avait tenté de converser avec Baboula à Sarrebourg. Tu demanderas alors le soleil à corps et à cris !
Il n’a pas plus de succès avec Misha. Vexé de s’entendre traiter de petit garçon alors que lui, à sept ans dans un mois, se considère déjà comme un homme, il s’enfuit en courant, plantant au milieu de la cour le père de Sacha.
Le lendemain, le tapis blanc a fondu. Il ne reste de lui qu’une boue noirâtre, collante aux chaussures, glissante pour les personnes âgées. La température remonte de trois ou quatre degrés.
Ce froid alerte Cécile. Elle réalise que ses trois plus jeunes garçons ont toujours vécu en culotte courte, comme tous ceux de leur âge. Dans ses valises, elle n’a pour eux aucun pantalon long. D’ailleurs, comment aurait-elle pu leur en faire à Montpellier ? Les points textiles des cartes de rationnement ne donnaient droit qu’à de l’ersatz de tissu, un mélange rêche de fibres les plus diverses comportant bien peu de laine ou de coton et ne fournissant aucune chaleur. Les magasins les recevaient en petite quantité et, malgré leur qualité médiocre, les vendaient à des prix prohibitifs.
Alors, pas de pantalon long, même pour les premiers communiants, à moins qu’ils n’aient des grands frères dont les costumes d’avant guerre pouvaient resservir.
– Heureusement, nous allons dans une région au climat tempéré. J’ai eu la bonne idée d’emporter ma machine à coudre Singer. Elle a déjà beaucoup servi, la pauvre, mais elle marche toujours. A Taganrog, je trouverai bien du tissu. Au pire, je leur taillerai des culottes plus chaudes en utilisant des vieux pantalons de Serge ou de leur père. Avec l’aide de ma mère, ils seraient sûrement mieux réussis ! Il faudra que je me débrouille seule.
Maman, mon Dieu ! Chaque jour je pense à elle, je lui écris dès que j’ai un moment, sa photo posée à côté de moi. Reçoit-elle mes lettres ? Je n’en sais rien. Aucune nouvelle d’elle, ni de mon frère ou de ma sœur depuis notre départ de Montpellier. Je lui ai donné notre adresse ici, mais aucune réponse. Alors je continue d’écrire, même si, quand je dépose ma lettre au bureau militaire, j’ai l’impression de jeter une bouteille à la mer. Peut-être cette dernière aurait-elle encore plus de chance d’arriver ! Jamais je ne suis restée ainsi coupée de ceux que j’aime le plus après Michel et les enfants.
Ecrire ne calme en rien la souffrance éprouvée, quand brutalement, un détail minime de la vie quotidienne me fait sentir la lourdeur de son absence. J’ai mal à en crier : un coup de couteau en plein cœur.
Que l’amour est exigeant ! Michel devine parfois ma douleur. Alors il me serre dans ses bras. Que peut-il faire ou dire d’autre? J’ai choisi, il ne me reste qu’à croire en des lendemains meilleurs dont nos oreilles sont rebattues.
Si les soviétiques m’entendaient, ils penseraient que j’ai bien assimilé leurs leçons ! Pourtant il n’en est rien. Je n’y crois guère, mais si je m’enlève à moi-même tout espoir, que me restera-t-il pour avoir la force de continuer?
Tout d’un coup, tout s’accélère.
– Les gens dont les noms sont inscrits sur la liste affichée dans une demi-heure à la porte de la salle de conférences partent demain, annonce un officier à la cantine à midi.
Chacun est surpris, décontenancé, angoissé. Le ton est si cassant que personne ne se risque à demander un complément d’information. C’est long une demi-heure à se demander comment est fait le partage, si les familles vont rester groupées. Les responsables de chaque famille se bousculent devant la liste comme des potaches au résultat du baccalauréat.
– Maman, Boris et Irène sont du premier train et partent demain, annonce Michel à Cécile. Nous allons donc être séparés, mais d’après des renseignements qui nous ont été vaguement donnés, il paraît que nous serons réunis, au-delà de la frontière polonaise, pour rejoindre notre destination définitive. Espérons-le !
– Encore une séparation, murmure Cécile. Depuis le temps que nous partageons toutes les épreuves et les déplacements, j’aurai bien aimé que nous restions ensemble. Vraiment, tu ne crois pas que tu pourrais…
Michel ne lui laisse pas le temps de finir.
– Demander, ma chérie ? J’ai tenté de le faire. Pour toute réponse, dès ma deuxième phrase j’ai obtenu un nict, aussi tranchant qu’un couperet, qui ne prêtait pas à discussion.
– Et nous, quand partons-nous ?
– Bientôt, ai-je envie de te répondre à la manière soviétique. Je n’en sais rien, demain, dans trois ou huit jours. Rien n’est dit.
Quatre jours après le départ du premier convoi, toujours à la cantine, une nouvelle annonce est faite, le soir cette fois.
– Demain, tout le monde embarque.
En quelques heures, Cécile doit regrouper dans les valises tout ce qui a été déballé pour rendre moins pénible le séjour à Döbeln. Vêtements, draps et couvertures, livres des enfants, tout est empa- queté en hâte avec pour seul souci de ne rien oublier.
La traversée de la Pologne s’effectue dans un train formé de wagons aussi peu accueillants que ceux qui ont servis jusqu’à Döbeln. Toujours la même lenteur, les mêmes arrêts en rase campagne. Des paysans, encore plus en guenilles qu’en Allemagne, contemplent ahuris ceux qui sortent des wagons aux arrêts pour se dégourdir les jambes, satisfaire à quelques besoins naturels ou recevoir les seaux contenant une nourriture faite encore une fois de choux, de pommes de terre et de bouillie de sarrasin.
– Qu’ont-ils à nous regarder ainsi, avec un regard halluciné ? s’étonne Vladimir.
– Peut-être ce train leur en rappelle-t-il d’autres, pendant la guerre, se contente de lui répondre son père, gardant pour lui l’idée que ces paysans ont dû voir passer combien de trains de déportés en route vers les camps de concentration. Après tout, sont-ils si loin que cela d’Auschwitz et d’autres lieux de détention !
Les villes traversées ne montrent que des lambeaux d’immeubles. Un escalier à vis en ferraille se dresse tournant seul au milieu des décombres, des balcons restent accrochés à des façades qui ne donnent que le vide. Parfois, quelques femmes, armées de pelles, tentent de déblayer les décombres. Elle travaillent les mains nues, la tête couverte d’un fichu noué sous le cou.
Et toujours la plaine à l’infini, coupée de forêts et de grands étangs entourés de joncs. De temps à autre, les enfants distinguent au loin un village, des maisons aux toits crevés regroupées autour d’une église dont il ne reste que des clochers à bulbe éventrés, tel un jeu de construction bousculé par une main géante en colère. Tout est si abîmé qu’il est difficile de suivre l’évolution des constructions, les architectures si différentes des maisons françaises. D’ailleurs aucun adulte ne prête attention au paysage qui s’écoule. Les heures passent, moroses.
L’arrêt à Bialystok n’apporte aucune nouvelle fraîche. Rien n’est dit par les autorités. Seuls les anciens retrouvent dans ce nom l’ap-pellation polonaise de l’ancienne Biélosstock. La frontière est donc toute proche. A moins de 15 kilomètres ! précise quelqu’un. L’anxiété grandit chez les voyageurs. Dans quel état vont-ils retrouver leur ancienne patrie et va devenir leur nouvelle ? Les enfants se tiennent anormalement tranquilles, bloqués par l’inquiétude qui se dégage des adultes. Seuls les bébés pleurent, apeurés par ce silence inhabituel.
– Nous allons bientôt arriver en Russie, annonce Michel à sa femme.
– Enfin ! dit Cécile. Quand allons-nous retrouver ta mère, Boris et sa femme ? Et Taganrog ?
– Il nous faudra sûrement encore du temps et de la patience, mais nous y arriverons. Tu vois, nous avons déjà traversé une moitié de l’Europe sans catastrophe. Alors, ne désespère pas !
Cette frontière tant attendue, tant espérée, c’en est une et Cécile n’en croit pas ses yeux !
Après des arrêts brefs et de courtes avancées du train, le convoi stoppe. A l’extérieur, des ordres sont hurlés, s’adressant à des gens qui se trouvent dehors. Une rupture brutale du silence qui enveloppait les wagons. Les hommes du convoi entrebâillent les portes à glissière. Immédiatement des soldats se précipitent pour les refermer avec violence. Personne ne reçoit l’ordre de descendre.
Ceux qui ont eu le temps de jeter un coup d’œil à l’extérieur se reculent sans prononcer une parole, tellement ils sont stupéfaits par ce qu’ils ont vu. Six hautes rangées parallèles de barbelés, espacées entre elles, bouchent l’horizon.
– Mon Dieu, mumiure l’ex-colonel Pogatiloff, des barbelés avec, à coup sûr, des mines entre chaque rangée…
Il ne peut en dire davantage, les larmes lui coupant la parole.
Chacun se presse aux petites fenêtres pour tenter d’apercevoir l’extérieur.
L’arrêt se prolonge. Combien de temps le train reste-t-il arrêté, Cécile est incapable de le dire. Il repart tout d’un coup. Au pas, il traverse cette muraille d’acier menaçante. Des soldats armés et casqués, tenant chacun un chien loup en laisse, font une sorte de haie d’honneur au train, une haie qui glace le sang.
– Regardez, des gardes frontières qui, comme nous, ont prêté serment en mettant un genou en terre devant le drapeau qu’ils ont ensuite embrassé. Ils portent des Kirsatchi, constate l’ancien officier. Nous voici bien entrés en Russie, pardon en Union soviétique.
– Ils portent quoi ? lui demande Michel.
– Les mêmes bottes que celles nous portions dans l’armée du tsar. Elles sont légendaires. Vous êtes trop jeune pour vous en souvenir, Michel Mikhailovitch.
Toujours au pas, le train s’engage dans une clairière. La forêt toute proche qui l’enserre sue aussi la menace.
– Que se passe-t-il ? murmure Cécile à Michel, trop choqué pour répondre. Sa voix risquerait de le trahir et il veut à tout prix essayer de ne pas paniquer sa femme.
Le train roule encore quelques instants et s’arrête. A l’intérieur des wagons, chacun reste immobile, dans un silence qui alourdit encore l’atmosphère. Si quelqu’un s’aventure à parler, il le fait à mi- voix. Aucune trace de joie sur les visages de tous ces gens qui viennent de retrouver le pays qu’ils ont tellement désiré, espéré, pour lequel ils ont entrepris ce voyage à travers l’Europe.
Les portes à glissière des wagons sont enfin ouvertes par des mains brusques. Là, devant le spectacle consternant qui s’étale sous leurs yeux, les adultes restent figés sur place, glacés jusqu’au fond d’eux-mêmes. L’air qui entre dans les wagons est polaire, mais ce n’est rien en comparaison de ce qui leur tombe sur le cœur. Déjà, à peine arrêté, le train est complètement encerclé par des soldats, d’autres sortent encore de la forêt toute proche. Tous ont l’air menaçant avec leur casque qui laisse à peine deviner leur regard. Ils se rangent face aux wagons, fusil en main, donnant l’impression d’être prêts à bondir sur leurs concitoyens, avant même que ceux-ci aient posé le pied sur la terre soviétique.
Cécile serre dans ses bras Bébé, cherchant à lui transmettre un peu de sa chaleur maternelle. Elle lui cache la figure dans son cou, comme si elle voulait lui éviter la dureté du spectacle qu’elle vient de voir. Elle regarde son mari dont le visage s’est brusquement assombri quand les portes se sont ouvertes. Jusque là, elle comprend qu’il a espéré, qu’il n’a pas voulu comprendre tous les signes annonciateurs de cette catastrophe. Maintenant il ne peut plus se cacher la réalité dramatique tant elle est évidente : ils viennent tous de tomber dans une souricière.
Quand en sortiront-ils, dans quel état ? Elle n’ose pas lui poser ces questions. Elle sait qu’il souffre encore plus qu’elle de la perte subite de ses illusions, broyées, écrasées sous les bottes dont parlait l’ancien officier. Elle ne pense pas à lui reprocher quoi que ce soit tellement elle l’aime. Oui, elle l’aime assez pour ne pas vouloir ajouter à sa peine ses propres craintes à elle.
Dehors, les officiers se dirigent vers les wagons. Ils ordonnent à chacun, sans exception aucune même pour les bébés, de descendre de wagon avec tous les bagages et de se ranger là exactement où ils descendent, sans faire un pas à droite ou à gauche.
Valise par valise, paquet par paquet, sac par sac, les soldats, sous l’œil inquisiteur d’un officier et de gradés, ouvrent et retournent tout par terre, sur le sol enneigé. Pas un mot n’est prononcé, ce travail est accompli avec méthode et indifférence par ces hommes jeunes qui ont le regard fixé sur leur tâche. Personne des arrivants n’ose s’élever contre cette fouille si blessante. Quelques-uns, plutôt des hommes ou des femmes âgées pleurent en silence. En peu de temps le sol enneigé se trouve recouvert de tous les trésors familiaux, de tous les souvenirs les plus précieux des voyageurs. Les photos et les livres sont examinés par les gradés, beaucoup sont mis de côté et très vite emportés par d’autres soldats.
Vladimir voit saisir et partir ses chers livres de Dumas. Il tente de s’avancer pour s’y opposer mais Serge le retient d’une main ferme. Michel se met à pleurer quand un soldat met la main sur ses Tarzan.
– Misha, n’aie pas de peine, lui murmure Cécile. Dès que cela sera possible, je t’en rachèterai d’autres. Ceux-là, tu les connaissais par cœur.
Elle voit partir le cœur arraché les précieuses photos de sa mère, de tante Amélie, des jours de bonheur à Montpellier qu’elle avait accrochées au furet à mesure dans sa chambre et qu’elle avait enlevées juste avant le départ. Depuis elle les avait gardées avec elle, les regardant dans les moments de tristesse avec amour et dévotion.
Cécile entend que Michel pose une question à un soldat, quand celui-ci se saisit des couteaux à bout rond, avec des manches en bois noir, dont ils se servent pour les repas. Mais elle ne comprend pas la réponse qui lui est lancée.
– Que vient-il de te répondre ? lui demande-t-elle.
– Que ce sont des armes froides, si je traduis mot à mot.
Cécile en reste stupéfaite.
– Ils sont inoffensifs, tellement que je laisse sans crainte les enfants s’en servir dès qu’ils ont la force de les tenir en main. Ce n’est pas avec de tels instruments que nous pourrions attaquer quelqu’un ou même nous défendre. Avec quoi allons-nous manger maintenant ?
– Avec ceux qu’ils nous laissent, les plus moches, mais du même modèle, réplique Serge en regardant son père.
Pas besoin de paroles supplémentaires pour que le père et le fils se comprennent. Tous deux savent maintenant qu’ils sont pieds et poings liés entre les mains de ces soldats de l’armée soviétique, qu’ils dépendent de leur mauvaise volonté comme de leur bon plaisir. Tout peut leur arriver sans qu’ils aient le droit à la moindre réclamation, au plus petit mouvement d’opposition.
Michel repense à la formule qu’il a lu un jour dans un journal sati-rique, définissant le socialisme soviétique : “ Tout ce qui est à toi est à moi et tout ce qui est à moi reste à moi. “ Il réalise aujourd’hui que cette belle phrase n’est pas une caricature, mais la vérité. La dure vérité.
Les réseaux de fils de fer barbelés lui montrent, si besoin est, qu’il est trop tard pour faire marche arrière, qu’il ne peut pas dire comme les enfants, “ Pouce, je recommence “.
Et la fouille continue, aussi méticuleuse, aussi blessante, déchirante pour ceux qui voient saisir leurs trésors, d’autant plus précieux que sans avoir de valeur marchande, ils représentent tout un passé sentimental.
Après deux heures passées sur ce qui ressemble si peu à un quai, les familles sont enfin autorisées à remonter dans les wagons, délestées de tant d’objets. Cécile, aidée par Elisabeth ramasse ce qui leur reste après cette fouille, sans chercher à comprendre pourquoi pamii tous les livres, seuls les exemplaires de la collection Nelson, datant de son adolescence, ont échappé à cette razzia.
Les portes sont refemiées, mais le train reste immobile.
Une femme âgée s’écroule en pleurs dans les bras de Cécile.
– Pouvez-vous me dire pourquoi ils ont pris la seule photo souvenir que je possède de ma fille Katia, morte de tuberculose. Elle est enterrée en Savoie. J’avais déjà si mal de me dire que je n’irai plus jamais mettre des fleurs sur sa tombe. C’est horrible, trop horrible, je viens de la perdre une deuxième fois, et pour toujours.
– Elle restera vivante tant que vous penserez à elle dans votre cœur, lui murmure Cécile, en sachant que ses paroles sont bien vaines pour apaiser une telle douleur. Mais que dire d’autre ? C’est ce qu’elle se sert à elle-même pour conserver un semblant de moral malgré la perte de ses propres photos.
Les hommes se taisent, trop fiers pour pleurer. Ceux qui osent se dévisager échangent des regards tristes et honteux. Ils attendaient tellement un autre accueil, ils revenaient avec tant d’espérances dans le cœur. Que leurs illusions s’effondrent !
– Ce n’est pas possible que Staline soit au courant de la façon dont nous sommes traités, dit un homme à Michel. Non, ce n’est pas possible. Tout cela est la faute de petits chefs qui veulent profiter de nous, sans que nous puissions nous plaindre.
– Vous avez peut-être raison, lui répond Michel, qui ne veut pas se lancer dans une discussion politique avec quelqu’un qu’il ne connaît que depuis quelques jours. Mais, pour la première fois, il se demande si Staline n’est pas parfaitement au courant, si ce n’est pas lui qui, de son lointain Kremlin de Moscou, n’a pas donné précisément des ordres pour que les choses se passent ainsi.
Enfin, avec un mouvement très lent, encore plus lent qu’à l’ac-coutumée, les wagons toujours grinçants se mettent à bouger l’un après l’autre. Vladimir, pour s’occuper à quelque chose, reprend son poste d’observation favori près d’une fenêtre. Il n’y a pourtant rien de nouveau à voir. Le terrain est toujours aussi plat. Le vent s’est levé et plaque les escarbilles crachées par la locomotive sur la neige immaculée. Jusqu’à la nuit, le train roule à une allure d’escargot, puis s’arrête à nouveau.
Il fait un noir d’encre quand les soldats apportent les seaux habituels contenant la nourriture pour le repas ; toujours du pain noir, des choux et des pommes de terre, du lait et de la bouillie pour les jeunes enfants. Impossible de voir à l’extérieur car les portes, à peine ouvertes, sont refermées.
La nuit se passe dans l’inquiétude et dans le froid car il ne leur a pas été distribué de bois pour le poêle. Les adultes ne veulent pas dormir, restant assis sur leurs couchettes, à l’écoute du moindre bruit qui pourrait les renseigner sur leur sort. Certains pourtant, à bout de fatigue, s’écroulent malgré eux, mais se réveillent très vite en sursaut, émergeant de cauchemars les nerfs à vif.
Cécile regroupe ses trois derniers sur la même couchette et leur parle à mi-voix pour essayer de les endormir.
– Maman, chante nous une chanson, réclame Misha.
– Pas ce soir, mon chéri, dors, je reste auprès de vous.
Chanter, elle s’en sent totalement incapable, même pour faire plaisir à ses enfants.
Les heures passent avec lenteur. Aucun bruit à l’extérieur en dehors du vent, comme si le train était abandonné au milieu d’un désert glacé. Le matin finit par arriver. Les enfants réveillés pleurnichent : ils ont froid, faim. Tout le monde est envahi par la même impatience de sortir de ce silence qui fait penser à la mort. Savoir. Quoi ? Personne ne pourrait le préciser, mais chacun est persuadé que son sort va être enfin réglé.
Enfin, des bruits parviennent de l’extérieur : la vie paraît reprendre. D’abord des ordres sont criés, puis des pas lourds de bottes font crisser la neige : les portes coulissent.
L’idée d’un rideau tiré pour permettre de contempler la mise en scène d’un spectacle traverse l’imagination de Vladimir. Il n’a pas le temps d’approfondir cette impression qu’il est étonné par le silence des gens qui sont placés devant la porte, aux premières loges pour voir ce qui se passe dehors, déjà prêts à descendre. En se dressant sur la pointe des pieds, il voit lui aussi et comprend le mutisme des aînés.
Le train est arrêté au milieu d’une autre vaste clairière entièrement close par un mur de barbelés qui doit mesurer environ trois mètres de haut. Les piquets métalliques sur lesquels ils sont tendus sont fort rapprochés les uns des autres. Les rangées horizontales de fil de fer sont peu espacées et les deux dernières sont inclinées vers l’intérieur du camp pour rendre encore plus difficile toute manœuvre d’escalade. C’est une installation solide, faite pour durer. Cette fois, les voyageurs sont bel et bien pris dans une souricière, complètement enfermés comme de vulgaires prisonniers.
Au milieu de ce qui peut être appelé une esplanade se dressent des baraques, étranges aux yeux de Vladimir. Elles sont si peu hautes au-dessus du sol que le toit peu incliné descend jusqu’à la terre.
– Papa, est-ce là-dedans que nous allons devoir habiter ? interroge Vladimir. Il va falloir ramper pour y rentrer. Où sont donc les fenêtres?
Michel est debout, immobile à côté de son fils, la gorge serrée, aussi étonné qu’épouvanté. Est-ce là ce que l’Union soviétique réserve à ses enfants pour leur retour ?
– En russe les maisons sont appelées des zemlianki, lui répond-il d’une voix qu’il s’efforce de rendre naturelle. Elles ont une hauteur normale à l’intérieur, car, pour que le froid y soit moins féroce, elles sont en partie creusées dans le sol, si bien que pour y entrer il faut descendre un plan incliné. Depuis plusieurs siècles toutes les maisons dans les provinces à l’est, en Oural ou en Sibérie étaient construites de cette façon. Les murs peu élevés au-dessus du sol étaient faits avec des troncs d’arbres, les toits sont eux aussi en bois. Je ne pensais pas en trouver encore en Biélorussie. Elles ont dû être spécialement bâties pour cet… heu, endroit.
Avec effort, il arrive à ne pas prononcer le mot camp.
Cécile n’a ni le temps ni l’esprit à s’appesantir sur le spectacle qu’elle a devant elle. Avec l’aide de Michel et des plus grands, il faut transporter tous les bagages dans la baraque qui leur est désignée. Elle ne se rend pas compte du nombre de personnes qui y sont déjà installées quand elle y entre. Un mélange d’odeurs fait de crasse, de moisi et de fumée lui porte au cœur. Elle ne distingue qu’une grande enfilade très longue, sans cloisons, mal éclairée par de petites fenêtres cachées sous la pente du toit. L’ameublement est réduit au strict nécessaire : des lits en bois à deux étages, des grandes tables au milieu et des bancs.
Une femme se précipite vers elle et la serre dans ses bras. La fatigue déforme ses traits. Surprise, elle a un mouvement de recul avant de la reconnaître.
– Baboula, mon Dieu ! Vous êtes là.
– Oui, Douchka.
Comme ce diminutif si rarement employé par sa belle-mère est doux au cœur de Cécile.
– Où sont les autres ?
– Boris et Irène sont logés aussi dans cette baraque. Pour le moment, Irène essaie de laver un peu de linge puisqu’il ne neige pas trop et Boris, appelé par les soldats, doit aider au déchargement du train. Tu vas les voir tout à l’heure.
– Comme je suis contente de vous voir ! Je me demandais si nous nous retrouverions un jour, tant ce dernier voyage m’a paru ne jamais vouloir finir. Vous auriez pu déjà être partie pour Taganrog.
– Ma pauvre chérie, j’ai aussi bien pensé à toi pendant tous ces jours et avec Boris et Irène nous nous demandions comment toi qui ignores tout de la Russie, tu allais supporter tout ce que nous découvrions.
– Comment voulez-vous que je le supporte, Baboula ? Comme vous, en essayant de m’adapter pour survivre. Il n’y a pas d’autre possibilité. Ce n’est pas avec les barbelés qui nous entourent que nous allons pouvoir retourner en France.
– Tu restes la même, Cécile, sage et aussi amoureuse.
Le regard qu’elles échangent va bien au-delà de leurs paroles. Il traduit toute leur amertume, toute leur désillusion et leur accablement devant la folie qui a saisi le mari de l’une et le gendre de l’autre pour les conduire ici. Sur cette faute dramatique de jugement, elles ne portent aucun jugement. Elle ne se l’avouent même pas, elles veulent conserver le peu de courage qui leur reste. Si elles commençaient à se plaindre, jusqu’où pourrait les conduire leur lassitude ?
Cécile depuis des jours pense à ce que lui a appris sa mère, dès son adolescence.
– Quand tu te trouves dans une impasse, il n’y a qu’une seule façon de t’en sortir. Reconnaître que tu t’es trompée de chemin et faire marche arrière.
Ici, impossible. La seule issue est d’attendre ce que les autorités de ce lieu vont décider pour eux tous.
Elle n’ose questionner Michel sur leur avenir. Depuis qu’ils ont franchi la frontière russo-polonaise, sans savoir pourquoi, elle s’est mise à douter de tout, même de Taganrog. Pour conserver ses forces, elle s’efforce de vivre uniquement dans le présent, ne voulant pas se souvenir de toutes ses années de vie heureuse en France malgré des moments difficiles et redoutant l’avenir.
Aujourd’hui, malgré la découverte horrible de ce camp, il y a tout de même un instant de bonheur avec ces retrouvailles familiales. Voilà ce à quoi elle doit se raccrocher ! Elle mesure leur chance quand elle voit ce qui se passe pour des amis proches.
Au fond de cette baraque qui héberge la famille regroupée, un homme seul, recroquevillé sur sa couchette, la figure cachée dans les mains, est secoué de sanglots. Michel s’inquiète de voir Lev dans cet état, lui qu’il connaît depuis si longtemps, si solide devant les épreuves.
Lev Viktorovitch Astraouroff, marchand d’articles de pêche, habitait Sète. Sa femme repose depuis l’an dernier au cimetière, situé au sommet de la montagne qui domine la ville. Se sachant perdue, elle avait choisi l’emplacement exact de sa tombe, pour continuer de là à voir la mer, disait-elle. Née en Oural, la découverte de la mer à Odessa, lors de leur embarquement, lui avait fait oublier les misère de leur exil. Dès lors, elle avait voulu que son mari, ingénieur de formation, se reconvertisse dans un métier qui leur permettrait de vivre au bord de la mer. Ils étaient passés dans d’autres ports en Turquie et en Tunisie, avant d’arriver à Sète. Un magasin d’articles de pêche était à vendre. Les pièces d’habitation s’ouvraient sur la mer. Rien entre les balcons et l’étendue bleue, immense. Comment refuser cette maison aux yeux gris de Svetlana brillants d’amour ? Ils l’avaient achetée sans imaginer que Lev deviendrait en plus pêcheur du dimanche et que Svetlana couvrirait les murs du magasin de ses marines, vite appréciées des amateurs. L’argent investi avait fructifié sans qu’ils aient à peiner.
Lev avait acheté une vieille Renault puis une Il chevaux Citroën l’avait remplacée juste avant la guerre à la grande joie des yeux gris. Cette voiture noire baptisée Marine, à cause des tableaux qui avaient contribué à son achat, était le bien le plus précieux de leur réussite. Pendant la guerre, elle avait dormi, sous housse et sur cales, au fond du garage pour en ressortir rutilante, prête à repartir au premier tour de démarreur.
Lev n’avait pas envisagé une seconde de la vendre et avait bataillé pour obtenir les autorisations nécessaires à son embarquement. Triomphante, seule de son genre, elle trônait depuis Sarrebourg sur une plate-forme, dernier élément du convoi. Les jours de cafard à Dobeln, Lev montait sur la plate-forme, déverrouillait la porte côté passager et s’asseyait.
– J’y retrouve l’odeur du parfum Shalimar, le préféré de ma femme, expliquait-il à Michel qui le regardait étonné.
Il avait fait visiter Marine aux enfants, prenant la précaution d’essuyer leurs galoches avec un chiffon pour qu’elles ne salissent pas les tapis de sol.
– Lev, ami, que t’arrive-t-il ? As-tu mal quelque part ? interroge Michel.
– Marine a disparu.
Trois mots qui résume tout son drame.
– Marine, disparue ?
– Oui, elle n’est pas dans le camp.
– Es-tu sûr ? questionne Michel en réalisant qu’il dit une bêtise : le camp est si vide, si plat. Impossible d’y cacher quoi que ce soit !
– Comment ne pas en être sûr ? As-tu vu autre chose que les zemlianki et nous ?
– T’es-tu renseigné auprès des autorités ?
– Il m’a été répondu qu’arrivé à Oufa, la ville que j’ai choisie, je n’au-rai qu’à écrire aux gardes frontières pour la récupérer. Aux gardes frontières ! Pas un mot de plus. Où ? mystère. C’est du vol. Je ne la retrouverai jamais. Pourquoi ai-je eu l’idée d’entreprendre ce voyage ? Heureusement que Svetlana ne voit pas cela. Où est-elle maintenant ?
Michel ne sait plus si, à l’instant, son ami parle de sa femme ou de sa voiture.
– Lev m’inquiète, dit-il à Baboula. J’ai l’impression qu’il devient fou. Peut-être arriveras-tu à le calmer. Tu le connais aussi bien que moi depuis le temps que nous partageons le même wagon.
C’est vrai qu’elle a appris à connaître ces veufs de l’âge de son mari, elle les a vus réagir devant les difficultés, elle a écouté le récit de leur vie. Un réseau de confiance s’est créé entre personnes de la même génération qui peuvent évoquer des souvenirs de leur bien aimée Russie.
Durant les longues heures de trajet, monsieur Alexandre Vassiliévitch Pogatiloff, ex-colonel de l’armée blanche, a passionné les garçons par les récits des combats auxquels il a participé. Quand les autorités soviétiques ont passé le film Chapaïev, il a soufflé à Serge et Vladimir, assis à ses cotés :
– C’est exactement ce que nous avons vécu. A croire que le réalisateur était dans nos rangs.
Ayant du mal à rester bloqué des heures durant dans le wagon, il a profité du moindre arrêt pour se dégourdir les jambes. Il arpentait alors le quai, marchant de long en large, l’épaule droite en avant, selon une vieille habitude gardée de ses années de service.
Cet homme rappelle aux enfants leur grand-père. Femie dans ses convictions, dans ses choix, il donne l’impression d’un roc qu’aucune mésaventure ne peut entamer. Hélas ! Lui aussi, la fouille l’abat, comme craque le plus vieil arbre d’une forêt au passage d’une tornade qui ne fait que courber les autres plus jeunes.
Impossible de retrouver ses valises au moment de remonter dans le wagon. Il a cru que quelqu’un les avait chargées par inattention ailleurs, dans la bousculade du départ. Il a demandé aux personnes qu’il connaissait, aux moins connus, aux inconnus, aux autorités pour finir. Quête vaine. Il doit se rendre à l’évidence : il possède pour tout bien ce qu’il porte sur le dos et ce que contiennent les poches de son manteau. Pas une plainte, pas un cri.
Il s’enferme dans un silence qui se transforme en mutisme. Personne n’arrive à le convaincre de s’alimenter, de se laver. Il est pris d’une agitation extrême, se lève la nuit, erre dans le camp malgré le froid piquant, ne réintègre son lit que ramené par un voisin compatissant pour ressortir dès que ce dernier se rendort.
Baboula le conduit, sans qu’il réagisse, auprès du médecin du camp.
– Cet homme est malade. Il faut le soigner.
– Il est atteint de mélancolie, diagnostique le médecin après un rapide examen.
Mots abrupts, tranchants qui font mal à Baboula.
– Il va être transféré à l’hôpital de Grodno.
Le lendemain, Alexandre Vassiliévitch monte sans un mot dans un camion, le regard de bois dirigé vers quelle vision intérieure.
Quelques jours plus tard, un bruit court dans le camp, venu d’où, personne ne peut le dire. L’ex-colonel Pogatiloff est mort. Comment ? Mystère.
C’est le premier mort du voyage. Baboula se sent coupable d’avoir abandonné cet homme devenu un ami.
– Je n’aurai jamais dû le conduire à ce médecin. Ce dernier s’en est débarrassé sur l’hôpital où personne ne s’est occupé de lui. Dans quelle tombe anonyme va être enterré notre pauvre ami !
– Qu’aurions-nous pu faire ? rétorque Boris. Il a basculé dans la folie pour fuir la dureté de la vie que nous trouvons ici.
Il se tait sans oser ajouter à sa belle-mère qu’il commence à penser que Michel et lui ont fait une énorme erreur de jugement, irrattrapable, en donnant foi aux promesses de Staline.
Des difficultés surgissent, inconnues jusqu’alors. Les français, tant qu’ils étaient entre eux, arrivaient à une bonne entente. Chacun connaissait plus ou moins l’autre, chacun prenait sa part des corvées.
Dans ce camp, toutes les nationalités se trouvent mélangées, les gens arrivant de Tchécoslovaquie, de Bulgarie, de Hongrie. Beaucoup ne parlent que leur langue d’adoption et ânonnent le russe. Les autorités les ont logés dans les baraques au fur et à mesure, sans sc soucier de leur provenance. Chaque baraque est une Tour de Babel en réduction.
Tous sont désorientés, fragilisés par le froid qui augmente chaque jour et essaient de continuer de vivre selon leurs propres habitudes pour garder quelques points de repères. Mais les coutumes s’accordent mal entre elles. Les uns se lèvent et se couchent tôt, les autres cherchent avec qui bavarder le soir tard, parlent haut et fort. Des disputes naissent à propos de l’heure d’extinction de la lumière, du bruit fait par les enfants. Bébé a mal aux dents et pleure la nuit. Un mot désagréable en entraîne un autre plus désagréable encore. Certains en viendraient aux mains, si Baboula ou des hommes âgés ne calmaient pas la situation.
Serge et Vladimir, qui errent dans le camp à la recherche de jeunes de leur âge ou de n’importe quelle distraction, sont fréquemment abordés par des gens âgés. Rien ne ressemble plus à une baraque qu’une autre. Certains ne savent plus dans laquelle ils logent, d’autres leur posent les questions qui troublent leur esprit jusqu’à les empêcher de domiir. Quand vont-ils quitter ce camp, seront-ils dirigés vers le lieu de résidence choisi ? Qui en dehors des autorités pourrait répondre à pareilles questions ? Personne, pas même ces jeunes qui s’intéressent à tout ce qui se passe autour d’eux et qui colportent les rares nouvelles.
Des bruits courent, nés d’interprétations d’attitudes des autorités, d’ouï-dire. Il paraîtrait que les soldats qui surveillent le camp feraient partie du NKVD, la police militaire s’occupant de la sécurité intérieure et extérieure de l’URSS, que des membres de la police secrète se seraient infiltrés parmi les voyageurs. Est-ce exact ou faux ? Impossible à vérifier. Vite ces bruits se transforment en affirmations, chacun regarde son voisin d’un œil soupçonneux.
Michel répète encore une fois à ses enfants son vieux proverbe russe pour rafraîchir la mémoires des aînés et avertir les plus jeunes.
– Plus que jamais, rappelez-vous que votre langue est votre pire ennemi, qu’elle peut entraîner des catastrophes pour nous tous. De plus, j’ajouterai pour reprendre un slogan que les aînés ont vu placarder sur les murs de notre cher Clapas au début de la guerre : méfiez-vous, les murs ont des oreilles. Tout ceci pour vous dire de parler le moins possible, à qui que ce soit et où que ce soit.
A Serge et Vladimir, il complète son avertissement.
– Faites vous oublier des soldats. Si vous voyez quelque chose qui vous étonne ou vous intrigue, continuez votre chemin comme si vous n’aviez rien remarqué. Puis venez en parler à maman ou à moi.
Serge et Vladimir promettent d’être très précautionneux et de surveiller les plus jeunes. Ces dernières semaines les ont mûris si vite que les jours insouciants de leur adolescence leur paraissent appartenir à un passé lointain. Pourtant, il n’y a pas deux mois qu’ils ont quitté Montpellier, les baignades à Palavas avec les amis, les blagues pour attirer le regard des filles.
Cette fois ci, Cécile ne proteste pas. Choquée par la façon dont la dernière fouille s’est passée sous le regard méprisant des soldats, sensible à la méfiance rampante qui envahit chaque baraque, elle doute de tout, de tout le monde. N’y échappent en dehors de la famille que ceux qui ont partagé le même wagon avec elle depuis Sarrebourg, les trois veufs et un couple âgé. Malheureusement, monsieur Pogatiloff les a abandonnés !
Au camp, car chacun donne à cet endroit ce nom, le réveil est sonné d’une façon efficace sinon harmonieuse. A sept heures précises, un soldat tape sur une barre métallique accrochée à une poutre posée sur deux piquets en bois, juste à côté du grand portail. Le son rugueux qu’elle émet porte jusqu’aux oreilles des plus profonds dormeurs.
– Pourquoi nous réveiller si tôt alors qu’il fait nuit noire ? protestent quelques uns.
– Vous n’êtes que des paresseux, répondent les femmes. Si vous ne savez pas à quoi vous occupez, dites le, nous vous trouverons du travail!
L’organisation de la vie journalière laisse peu de possibilités aux femmes de s’appesantir sur leurs malheurs. Les besognes élémentaires demandent beaucoup de courage et d’énergie. Elles doivent assurer tout ce qui concerne la préparation de la nourriture, pour les civils et les militaires, subir leurs réflexions, leurs regards.
Laver le linge se fait dehors, malgré le froid, puisqu’il n’y a pas d’arrivée d’eau dans les baraques. Les doigts deviennent vite enflés et douloureux. Les corvées de transport d’eau suffisent à peine pour pcmiettre de se laver. Sur les poêles, il y a toujours de grandes bouilloire qui chauffent, mais toujours en quantité insuffisante. Des disputes naissent car chaque femme réclame de la place pour sa bouilloire, sous les prétextes les plus extravagants pour avoir un droit de priorité. Cela ne contribue pas à créer une bonne atmosphère entre toutes ces femmes qui souvent ne parlent pas la même langue. Il y a celles qui crient fort et celles qui voudraient organiser un tour pour chacune.
Souvent, en pleine nuit, des soldats viennent frapper à la porte des baraques. Ils réclament des mains pour laver la vaisselle, nettoyer la cuisine. Cela déclenche des cris et des récriminations. Tous les prétextes sont bons pour refuser d’aller accomplir cette corvée : maux de tête, maux de ventre.
Victoria, en doyenne de la baraque, tente d’organiser un semblant d’ordre.
– Faisons une liste de nous toutes, organisons un tour de rôle et pointons sur cette liste celles qui se désignent. Ainsi, ce sera plus équitable. Nous éviterons les cris et les jérémiades qui n’ont pour seul avantage que de réveiller les enfants et empêcher les autres adultes de dormir. Nous avons tous besoin de calme et de sommeil.
Cette organisation marche pendant quelques jours, puis se dérègle. Rien n’est facile avec des femmes qui parfois ne parlent pas la même langue.
Misha, depuis qu’il a découvert la neige à Döbeln, est fasciné par cette matière crémeuse et souple. Il rêve de construire, tout seul, un bonhomme de neige aussi grand que lui. Vladimir lui a expliqué comment procéder.
– Tu fais deux boules : une très grosse pour le corps, une plus petite pour la tête. Avec deux cailloux, tu fais ses yeux et pour le nez, tu mets un morceau de bois mort.
Pour réaliser sa prouesse, il choisit de s’installer dans un coin un peu éloigné des baraques, hors des circuits de passage, là où la neige est moins tassée. Ses genoux sont violets. Il a beau tiré au maximum les chaussettes de laine tricotées par sa grand-mère Aurélie, elles laissent un espace à découvert au-dessous de sa culotte courte. Mais, tout à la construction de son chef d’œuvre, il ne sent pas le froid et gratte avec ardeur. La couche est épaisse, mousseuse et sa boule grossit rapidement. Il la veut si grosse qu’il arrive à dénuder complètement la terre.
Plus difficiles à trouver sont les cailloux. Rien qui leur ressemble, mais des morceaux blanchâtres qui l’étonnent et qui se détachent facilement de la terre gelée.
– Qu’est ce que cela? se demande-t-il.
Il arrache les premiers, qui sont suivis par d’autres, comme si cette mine était inépuisable. Personne ne le regarde et pourtant tout d’un coup il se sent mal à l’aise, se demandant s’il n’est pas en train sans le vouloir de commettre une grosse bêtise, involontaire mais irréparable.
– Ce peut être un trésor. Je vais aller chercher Papa.
Avant de partir, il prend la précaution de remettre un peu de neige sur la terre dégarnie.
– Ainsi personne ne verra rien.
Michel et Misha traversent le cantonnement. Cécile contemple ses deux hommes et sourit de voir comme le petit essaie de se mettre au diapason de son père. Il a glissé sa main dans la grande main protectrice, allonge le pas autant qu’il le peut pour accorder ses enjambées à celles de l’adulte. Il est pressé d’arriver car il a dû attendre que son père revienne dans la baraque. Chaque jour, les hommes sont réqui-sitionnés pour la corvée de bois de chauffage à scier. Il se redresse ixiur ne rien perdre de sa taille. Cécile devine la fierté dont son cœur est rempli. Il y a si longtemps qu’il n’a pas marché seul aux cotés de son père, l’ayant ainsi bien à lui.
– Tu vas voir, papa, c’est sûrement un trésor. Je l’ai recaché pour que personne ne nous le prenne.
Michel ne comprend rien à la description que lui fait son fils de ce fameux trésor. S’il doute de sa réalité, il tient à se rendre compte par lui-même. Les deux grosses boules de neige montent la garde près de l’endroit où la terre affleure sous la mince couche de neige. L’enfant est rassuré : rien n’a été touché, personne n’est venu.
– C’est là, papa. Tu vas voir.
Il s’agenouille dans la neige et, enlevant ses gants pour agir plus vite, il écarte de ses petites mains la mince couche blanche.
– Voilà, dit-il, en tendant à son père un morceau d’une vingtaine de centimètres.
– Mon Dieu ! Oh Misha, Misha !
L’enfant voit le visage de son père devenir tout blanc et des larmes lui monter aux yeux.
– Qu’est ce qu’il y a papa ?
Celui-ci s’agenouille à côté de lui, sans répondre à la question. Il prend un autre morceau qu’il retourne avec délicatesse dans tous les sens pour s’assurer qu’il ne fait pas erreur. Puis, avec une douceur infinie, comme s’il caressait un visage, il écarte doucement la neige pour agrandir la surface dégagée.
– Alors, papa, dis-moi, c’est bien un trésor ?
L’enfant est impressionné par l’émotion que son père éprouve. Il est sûr qu’il vient de faire une découverte importante et il a hâte de connaître son opinion.
– Un trésor, oui mon fils. Mais pas comme tu le penses.
Tous les deux sont agenouillés l’un à côté de l’autre. Michel prend son fils par les épaules et le serre très fort contre lui. Il enlève son bonnet de laine et fait de même avec celui de son fils.
– Ecoute-moi bien, je vais t’expliquer.
Il s’arrête un instant avant de continuer, pour se donner le temps de trouver des mots simples mais vrais.
– Le camp, reprend-il, dominant son émotion, où nous sommes en ce moment n’a pas été construit pour nous. Il date de la guerre ou peut-être même de bien avant. Des prisonniers ont été enfermés là et certains sont morts. Pour éviter que les maladies dont ils mourraient ne se répandent dans le camp, ils ont été enterrés dans des grands trous et par-dessus leurs gardiens ont versé de la chaux vive. La chair alors disparaissait vite et il ne reste plus d’eux aujourd’hui que ce que tu as trouvé, mon fils : les os de ces pauvres malheureux.
Aide-moi à remettre une bonne couche de neige sur la terre dégagée et laissons domiir en paix ces hommes. Dis pour eux avec moi une prière.
Au moment de se relever, Michel trace un signe de croix sur la neige, puis l’efface du bout des doigts. Plus aucune trace de leur découverte !
– Prends la petite boule de neige, Misha, je vais transporter la grosse. Nous allons installer ton bonhomme dans un autre coin, près de notre baraque.
Et, ajoute-t-il, si tu es d’accord, cette histoire restera notre secret à tous les deux.
Misha acquiesce en baissant la tête.
Quand Cécile voit rentrer son mari et son fils, ils ont tous les deux l’air si solennel et si bouleversé qu’elle ne pose aucune question sur la nature de ce trésor. Elle n’apprendra la vérité que plus tard, de la bouche de son mari, à un moment où ils sont sûrs que personne ne les écoute.
Sortir du camp est strictement interdit Pourtant, Grodno est tout près. Quand le vent souffle de l’est, il est possible d’entendre qui annoncent la fermeture des usines. Cette fois, Serge comme tous les autres jeunes doivent renoncer à toute escapade. Ils ne sont plus en République Démocratique Allemande, mais en Union soviétique où “La loi est la loi”, sans autre explication. Pas question de franchir les barbelés en fraude, la double porte à claire-voie est bardée de barbelés pour décourager toute tentative d’escapade. D’ailleurs, elle ne s’ouvre que pour les camions qui apportent irrégulièrement des provisions. Les soldats qui montent la garde ont reçu pour mission d’empêcher les sorties mais ne s’opposent pas aux échanges à travers les barbelés.
Comme à Döbeln, certains habitants de Grodno viennent, poussés par la curiosité, voir ces nouveaux arrivants. Des conversations s’engagent, même si chacun reste prudent dans ses paroles. La qualité de compatriote ne suffit pas à donner confiance aux nouveaux arrivants. Très vite les visiteurs comprennent qu’avec de la nourriture comme monnaie d’échange, ils peuvent se procurer des objets introuvables dans leurs magasins collectifs. Un système de troc s’établit car les gens essaient de pallier comme ils le peuvent l’insuffisance de nourriture. Des briquets à gaz s’échangent contre de la vodka ou des cigarettes. Les vêtements prennent une bonne
valeur marchande, les bibelots sont appréciés par les uns, le pain même dur, les œufs par les autres.
– C’est vrai que nous avons tous faim. Les pommes de terre sont à moitié pourries comme si elles dataient de la précédente récolte, le thé au goût de poussière est presque imbuvable. Le chou dégage une odeur pestilentielle. Est-ce une raison suffisante pour se séparer des malheureux objets qui ont survécu à la récente fouille ? chuchote Baboula à Cécile. Déjà ici, c’est pire qu’à Döbeln. Alors pour l’avenir… je serais bien étonnée si notre situation s’améliorait.
– J’ai peur de manquer de Blédine et de lait pour Bébé, s’inquiète accablée Cécile. Mes tentatives de lui faire avaler des pommes de terre écrasées avec un peu de chou ont peu de succès. D fait une épouvantable grimace et en crache la plus grande partie. Que faire?
Les autorités promettent chaque jour pour demain du lait pour les enfants. Quand arrivera-t-il enfin ?
– Cette nuit, deux tchèques de la baraque ont été malades, constate Irène. Je les ai vu boire de la vodka hier soir. Ils ont vomi au pied de leur lit.
– Elle était sûrement frelatée. Ah ! cette vodka, quelle plaie pour les russes. Cela me rappelle, dit Baboula… Mais, mes filles, je ne vais pas vous raconter les mauvais souvenirs du passé d’une vieille femme, nous avons assez de nos soucis présents !
Ceux qui envers et contre toute raison avaient conservé des illusions les ont perdues lors de leur arrivée dans ce camp, il ne demeure plus que la volonté de survivre à cet endroit affreux et d’en partir le plus vite possible.
Les allées et venues des camions attirent les enfants les premiers jours. Ils espèrent que les soldats vont leur distribuer ce dont ils rêvent tous, du chocolat et des bonbons, à la manière des soldats américains en France. Déçus d’être renvoyés comme de jeunes chiots collants, parfois avec des mots grossiers, ils renoncent à s’approcher des camions et n’y prêtent plus attention. Ceux-ci s’arrêtent à la porte de la baraque-cuisine. Leur déchargement s’effectue à l’aide d’hommes réquisitionnés par l’arrière sans que la moindre miette de pain ne tombe par terre pour nourrir les oiseaux.
– Papa, maman, venez voir, crie Vladimir. Sans rien dire, sans se faire remarquer, il surveille tout ce qui se passe et est le premier au courant des nouvelles. Un camion vient d’entrer, il amène un patriarche. Un autre attend au-delà des barbelés.
– Un patriarche ! Qu’est-ce que tu racontes ? s’exclame Michel peu convaincu.
– J’en suis sûr. Je l’ai vu. Il est habillé tout en noir et porte une croix sur la poitrine par-dessus une grande houppelande.
En sortant de la baraque, Michel voit un camion arrêté tout seul, au milieu du terrain vague, ce qui est déjà inhabituel. Encore plus étonnant, personne pour le garder. Haut sur roues avec des chenillettes comme les véhicules habituels, il est clos sans porter aucun signe militaire sur les portières.
Michel s’approche, des hommes sortent d’autres baraques et font comme lui. Toujours personne. Etrange, réellement. Le moteur tourne, mais personne n’est assis dans l’habitacle. Deux ou trois enfants s’approchent.
– Ne restez pas là, il n’y a rien pour vous. Rentrez dans les baraques !
Le vent s’est levé et fait tourbillonner la neige. Par rafales, il pique d’aiguilles glacées les visages. Au bout d’un long moment, sortent de la seule maison en dur qui abrite les bureaux et les logements des responsables, le commandant du camp accompagné d’un homme vêtu d’une grande houppelande noire sur laquelle brille une croix en or, qui correspond à la description de Vladimir. Plus petit que celui- là, il manifeste par l’assurance de sa démarche et par la morgue de son regard qu’il a l’habitude d’être traité avec respect. Ils sont suivis de deux diacres, vêtus aussi de noir, donnant l’impression de vouloir se faire oublier, avançant la tête un peu baissée.
Tous ceux qui attendent autour du camion se précipitent vers le patriarche pour lui baiser la main et recevoir sa bénédiction. Certains s’agenouillent dans la neige.
– Vous qui arrivez de pays éloignés pour retrouver notre chère patrie, je demande à Dieu et à saints Nicolas et Alexandre de vous bénir ainsi que vos familles.
Il accompagne ses paroles d’une triple bénédiction. D’un geste impératif, le commandant fait signe aux soldats de garde de donner passage au deuxième véhicule.
– Votre clergé et la communauté orthodoxe de Grodno ont obtenu des autorités la permission de vous apporter des provisions. Des soldats vont décharger rapidement les deux camions et assureront la distribution, priorité étant donné aux familles avec des enfants.
Ces quelques mots paraissent suffisants au commandant qui donne déjà des signes d’impatience. Il se penche vers le prêtre et lui murmure quelques mots à l’oreille.
Celui-ci, sur une dernière bénédiction, emboîte le pas à l’officier qui rentrent tous les deux dans le bâtiment de l’administration. Les deux diacres montent dans le camion et le dirigent vers les cuisines où attend déjà le second.
– Nous nous sommes alors tous regardés aussi étonnés et incrédules les uns que les autres. La visite de ce patriarche avait quelque chose de surnaturel, à croire qu’il était tombé de la lune. A peine était-il arrivé qu’il avait déjà disparu, conclut Michel. Tout ce que je viens de te raconter, ma Cilou, s’est passé en moins de temps que j’ai mis à te le décrire. Par qui a-t-il été prévenu de notre arrivée, comment a-t-il su que notre nourriture était si chiche que nous avions faim ? Mystère!
J’ajoute que l’officier n’avait pas l’air très heureux de ses paroles, c’est sûrement pour cela qu’il a tout de suite interrompu le discours du patriarche. Reviendra-t-il ? Un autre mystère…
Une convocation bouleverse les baraques, juste après la sonnerie du réveil. Tous les responsables de chaque famille sont requis de se rendre immédiatement à l’administration. Chacun émet des suppositions en s’habillant à la hâte. Depuis quelques jours, le bruit courait dans le camp que le grand départ, celui qui allait conduire chacun vers la ville qu’il avait choisie, était pour bientôt. Etait-ce le motif de ce mandement ?
Toutes les femmes guettent le retour des responsables. Dans la baraque, un silence inhabituel à cette heure matinale pèse sur chacune. Cécile, glacée d’angoisse, pressent une mauvaise nouvelle. Elle s’efforce de ne rien en laisser paraître pour ne pas inquiéter sa belle-mère et sa belle-sœur. Insensible à l’air gelé qui filtre à travers la fenêtre d’où elle peut voir arriver les hommes, elle trouve l’attente insupportable.
Enfin, elle voit le groupe des convoqués sortir. Michel et Boris, comme tous les autres, ont la tête basse et le pas lourd, comme s’ils cherchaient à retarder leur retour vers les leurs.
– Mon Dieu, s’effraie-t-elle, comme ils ont tous l’air accablé ! Que viennent-ils d’apprendre ?
Dès que Michel et Boris pénètrent dans la baraque, leur famille se regroupe autour d’eux. Le silence dure.
– Parlez. Il y a de la supplication dans la voix de Cécile. Cette attente est plus insupportable que des paroles.
– Explique leur, toi, Michel, murmure Boris. Moi, je ne peux pas. Il est aussi blanc que s’il avait la figure gelée.
– Voilà. Notre départ est imminent, c’est pour demain ou après- demain. Il faut tout préparer. Mais ceci n’est pas le très grave.
Ce “ très grave “ alerte Cécile et lui broie le cœur. Elle regarde fixement son mari, essayant de deviner ce qui lui pèse tant. Elle croit entendre les rouages de son cerveau fonctionner à toute allure sans parvenir à surmonter le problème auquel il se heurte. Sa pudeur l’empêche de lui dire: ”Je t’aime quoique tu m’annonces, je t’aime malgré tout“.
– Des groupes ont été formés par les autorités. Nous allons être séparés.
A cette annonce, Cécile sent son cœur s’arrêter, son sang tomber dans ses pieds, selon une expression de la pauvre tante Amélie. De qui va-t-elle être séparée ? De Michel, des enfants…
– Je t’en prie, continue, dit-elle à son mari dans un souffle.
– Baboula Victoria, Irène et Boris vont partir avec un groupe dont Lev, sans sa voiture, dans les steppes de l’est, vers Samara. Avec les enfants, Cécile, nous sommes envoyés à Kostroma.
Elle garde autour d’elle son mari et ses enfants. Ils restent tous ensemble. Elle a l’impression de demeurer en suspens au bord du précipice dans lequel elle a failli basculer. Comment aurait-elle supporter une séparation ? Elle en crierait presque de joie, tant elle est heureuse. Pendant un instant, plus rien d’autre ne compte.
– Kostroma est une petite ville à 400 kilomètres au nord-est de Moscou. Nous y partons avec trois messieurs âgés. Peut-être aussi avec d’autres.
– Mais Taganrog, quand irons-nous ? questionne Cécile qui revient à la réalité des choses.
– Taganrog ! Il n’en est plus question. Nous n’irons pas. Finies, oubliées les belles promesses faites en France. Comme n’ayant pas existé. Il n’y a eu que nous, pauvres innocents, pour croire que ces promesses étaient un engagement.
Quand nous avons émis des protestations timides – car aucun du convoi n’est envoyé dans la ville qu’il a choisie – l’officier commandant le camp ne nous a donné aucune explication sur ces changements, nous intimant seulement à nouveau d’obéir à son ordre. Que pouvons-nous faire d’autre ?
Cécile comprend pourquoi dehors, il y a quelques minutes, tous les hommes avaient l’air si malheureux. C’est dur de devoir ainsi baisser la tête!
De nouveau, il faut se séparer, cette fois pour combien de temps ? Pour toujours, pense Cécile au fond de son cœur, déchirée par ce départ. Les embrassades sont déchirantes, mais peu de paroles sont échangées. Pour dire quoi ?
Dans le silence de son cœur de mère, Baboula se demande si elle reverra un jour son fils, sa belle-fille et ses petits enfants.
– Malgré tout ce qui nous tombe sur la tête, il nous faut pourtant garder confiance dans le Seigneur, dit-elle sobrement. Car sinon…
Elle ne veut pas exprimer le fond de sa pensée, car jusqu’où se laisserait-elle emporter ? Il n’est plus temps de maudire le jour où tous ont pris la décision de revenir dans ce pays, soi-disant le leur, où ils se sentent si peu chez eux que, si la possibilité leur en était offerte, ils repasseraient en toute hâte la frontière, abandonnant avec joie, si c’était le prix à payer, tous leurs bagages avec leurs derniers trésors, trop heureux de se trouver de l’autre côté des barbelés.
Dans un bruit de ferraille mal huilée, le train pour les steppes s’ébranle, emportant un contingent de rapatriés dont une moitié de la famille Orloff. La fumée qui s’échappe de la locomotive pique les yeux, une excuse pour dissimuler les lamies de ceux qui partent comme de ceux qui restent.
Michel et Cécile se retrouvent à nouveau seuls.
– Quand aurons-nous de leurs nouvelles ? s’interroge Cécile. Comment en aurons-nous d’ailleurs, puisque nous ne connaissons ni leur destination exacte ni la nôtre. Ecrire oui, mais où?
Depuis notre départ de France, nous n’avons rien reçu de France. Dans toutes mes lettres à ma mère, je lui ai répété à chaque fois l’adresse du camp, selon les indications données par les autorités. A-t-elle seulement reçu une seule lettre ? J’en suis de moins en moins sûre.
Personne à ma connaissance n’a reçu de courrier, ni ici, ni à Döbeln.
Sur un bateau sans pilote, au milieu de l’océan, je ne me sentirais pas plus perdue.
– Ma Cilou, en plus tu aurais sûrement le mal de mer ! lui fait remarquer Michel. C’est dur, je sais, mais nous devons garder l’espoir. Kostroma peut être une ville agréable. Rappelle toi ce que répétait ta mère dans les moments difficiles : le pire n’arrive pas toujours. Elle avait bien souvent raison!
– Heureusement que nous partons demain. Sans eux, la baraque me paraîtrait trop vide !
Que connaissait-il de Kostroma ? Sur le moment il avait eu l’im-pression d’entendre ce nom pour la première fois. Mais dans le train, y en réfléchissant, il avait retrouvé un vieux souvenir de récit de son grand-père transmis par son père. Celui-là avait eu le grand honneur avec son régiment, d’accompagner la famille impériale quand elle était venue à Kostroma, en mai 1913, pour les grandes fêtes du tricentenaire de la dynastie Romanov.
Ce n’était pas la majesté des fêtes qui l’avait frappé, car il avait déjà assisté à beaucoup d’autres aussi fastueuses. Ce qu’il n’avait pu oublier et qu’il rapportait dans son récit, c’était la stupéfaction d’une double rencontre due au hasard, tellement époustouflante qu’elle était restée à jamais gravée dans sa mémoire.
La première s’était produite dans la cathédrale de l’Assomption. Là, au milieu de tout le clergé revêtu de chapes plus brodées et dorées les unes que les autres, il avait aperçu Raspoutine, l’homme dont toute la Russie parlait, qui se tenait à côté de l’autel durant la messe.
La deuxième avait eu lieu le lendemain. Lors de la pose de la première pierre d’un monument en l’honneur de la dynastie, alors que le souverain était en grand uniforme comme tous les nobles de la cour qui l’accompagnaient, il avait revu cet homme au regard de feu, vêtu comme un moujik d’une chemise et d’un pantalon bouffant. Il avait été si choqué par cette tenue désinvolte qu’il avait éprouvé une répugnance immédiate pour cet homme qui affichait un tel mépris pour la cour et se conduisait ainsi pour se faire remarquer.
Avant le lever du jour, Michel et sa famille ainsi que les trois hommes qui partent pour la même destination sont dirigés vers le wagon qui doit les emmener. Ce dernier fait partie d’un train qui stationne de l’autre côté des barbelés. Quelle n’est pas la stupéfaction de Cécile de constater que leur wagon est complètement vide. Ni lits en bois, ni poêle, rien, le vide absolu.
– Chargez vos bagages en vitesse, ordonne un officier, puis venez chercher la nourriture pour votre voyage. Il y a un sac de pommes de terre pour chaque wagon.
Un va-et-vient se crée entre les baraques et le train, des gens s’in-terpellent et se bousculent dans un mélange de langues, de jurons. Certains redoutent d’oublier quelque chose qui leur manquera plus tard, d’autres, désorientés au milieu de ce brouhaha, s’affolent ne trouvant plus le wagon dans lequel ils ont déjà mis des bagages. Ils crient, s’en prennent au ciel comme au diable ! Quelle pagaille !
Michel essaie de mettre un peu d’organisation dans ce désordre général.
– Reste avec les petits dans le wagon, dit-il à Cécile. Avec Vladimir, je vais aller chercher les dernières valises et les panières. Pendant ce temps, Serge récupérera les produits.
Dans la nuit toujours noire, Serge se dirige vers les cuisines. Là, se trouve un groupe d’une trentaine d’hommes fort excités car ils ne comprennent pas comment ils font pouvoir faire cuire cette nourriture puisqu’il n’y a aucun poêle dans les wagons. Chacun se plaint, crie mais les soldats qui effectuent la distribution ne répondent à aucune question. Enfin, chacun reçoit du pain, du lait, un peu de beurre, de la semoule et les fameuses pommes de terre. Ce sac sur le dos, les provisions dans un grand cabas, Serge revient vers l’endroit où il a laissé sa famille. C’est lourd, mais il est grand et solide. Il apprécie le cabas que Cécile a extrait en hâte d’une valise, ce qui lui permet de tout porter sans risquer d’en perdre. Certains, moins organisés, les bras encombrés, ont bien du mal à conserver en équilibre ce qui leur a été remis et hurlent au vol dès que quelque chose tombe, avant même que celui qui se baisse pour le ramasser n’ait le temps de le remettre en équilibre sur les bras de son propriétaire.
De loin, il entend des hommes qui s’interpellent en colère, en français comme en russe. En les rejoignant pour monter dans le wagon attribué, il comprend la cause de tous ces cris.
Plus trace de wagon, plus de trace de train. Celui-ci est parti sans les attendre, emportant sa famille.
Le voilà seul Orloff, à la porte du camp ! Un cauchemar qui le lui paraît pas réel tellement il est terrible. Il a beau se croire déjà un homme, les lamies lui montent aux yeux. Que faire ? Heureusement, il n’est pas seul dans ce pétrin, d’autres vivent la même situation dramatique. La plupart tempêtent, le visage rouge de colère malgré le froid, quelques uns atterrés restent sans réaction. Personne ne propose de solution.
Un civil soviétique qui fait partie des livreurs qui apportent chaque jour de la nourriture au camp leur explique que les wagons sont partis pour la gare de triage de Grodno. De là, ils seront accrochés à des trains réguliers en partance pour les diverses destinations.
– Il nous faut absolument trouver un moyen de rejoindre Grodno, dit un homme assez jeune que Serge reconnaît. Ivan Constantinovitch, coiffeur venu de Toulouse, lui a coupé les cheveux comme à tous les membres de sa famille.
Puisque cet homme est venu dans un camion, trouvons vite le chauffeur. Nous devons le convaincre de nous conduire dans cette fameuse gare de triage.
Pendant que vous et vous allez chercher le chauffeur, réunissons les objets que nous pouvons lui donner. Vite, le temps presse, nous savons que les trains ne nous attendront pas. C’est notre dernière chance de rattraper nos familles.
Les deux hommes désignés au hasard partent en courant vers la baraque de la cuisine, là où les camions sont déchargés.
– Surtout, ajoute Ivan Constantinovitch, dites lui bien pour le convaincre qu’il va recevoir des cadeaux, pour lui et toute sa famille.
Au bout d’un moment qui parait une éternité à Serge, le chauffeur arrive au volant de son camion, avec les deux hommes dans l’habitacle.
– Enfin, s’écrient ceux qui attendent dans l’angoisse, qu’est ce que vous avez fait pendant tout ce temps ?
– Il a été difficile à convaincre, il veut voir les cadeaux avant de dire oui.
– Voici, camarade.
Ivan Constantinovitch lui met dans ses mains tendues montres, bagues, chaînes, les derniers biens de ces hommes autant en colère qu’affolés.
– C’est d’accord ? Alors, partons. Et vite !
Sans un mot, le chauffeur enfouit les objets en vrac dans les poches intérieures de sa grosse veste.
Les hommes se précipitent, s’aident les uns les autres pour grimper, encombrés qu’ils sont par leurs provisions qu’ils tiennent à garder et s’entassent tous à l’arrière.
– Roulez aussi vite qu’il est possible, recommande Ivan Constantinovitch.
– OK répond le chauffeur, je connais le chemin qui mène à la gare de triage. Il n’y en a pas pour longtemps.
Le camion avance en brinquebalant sa cargaison sur une route pleine de fondrières. Personne n’a l’idée de se plaindre tant chacun est préoccupé par le temps qui passe.
Le jour ne se montre toujours pas, la neige vient obscurcir le pare- brise que le seul essuie-glace devant le conducteur a du mal à écarter. Le faisceau jaunâtre des phares balaie des bâtiments éven- trés, l’ombre fugitive de quelques animaux réveillés par le bruit. Enfin, Ivan devine des masses noirâtres qui doivent être la gare.
Le chauffeur dépose son chargement humain au milieu d’un décor surréaliste. Des wagons à perte de vue ! Certains immobiles, d’autres effectuant des manœuvres.
Comment trouver les bons wagons, ceux où sont les familles?
Chacun se met à hurler des noms ou des prénoms en trois ou quatre langues, au milieu du bruit des grincements des boggies sur les rails. Des voix répondent. A qui appartiennent-elles, d’où viennent-elles ? Impossible de le déterminer avec précision dans cette tempête de neige. Serge crie aussi fort qu’il le peut, avec l’énergie du désespoir, pour tenter de percer cette ouate blanche. Il court au hasard entre deux rangées de wagons de marchandises, butant contre les cailloux du ballast.
Tout d’un coup, au milieu de cet enfer cotonneux, il reconnaît la voix de son père. Sans ralentir son allure, il se dirige vers cette voix. Michel se tient debout, dans l’espace laissé par la porte ouverte. Il arrache des épaules de son fils le sac de pommes de terre pour le soulager de ce poids, tandis qu’un voisin agrippe Seige par la taille et le tire vers l’intérieur. Ainsi hissé, Serge atterrit au milieu de sa famille.
Cécile se précipite et serre contre son cœur son aîné.
– Mon fils, enfin ! Que nous étions inquiets !
A peine finit-elle sa phrase qu’un cahot les jette contre la paroi du wagon. Le train s’ébranle dans l’habituel bruit de ferraille.
– Je crois que j’ai eu la peur de ma vie, confie Serge à son père. Bien plus que quand nous avons été arrêtés par les gendarmes!
Face à la misère de ce wagon vide, si totalement vide qu’il parait plus grand que ceux des précédents voyages, Cécile essaie d’organiser un semblant de couchage. D’une panière, elle extrait des couvertures et un matelas. En installant ce dernier sur les autres valises, elle parvient à coucher les trois petits relativement à l’abri du froid. Car il fait un froid redoutable dans cette cage en bois sans le moindre chauffage, battue par la neige. Sûrement plusieurs degrés en dessous de zéro ! Puis elle sort les vêtements les plus chauds qu’elle trouve pour tous les autres. Chacun enfile des épaisseurs qu’il entasse, s’enroule dans une couverture et s’assied par terre. Que faire d’autre ? Rien, attendre. Trop abattus pour se rebeller contre leur sort, ils restent là sans paroles, les uns à côté des autres.
Cette ignorance totale de leur avenir pèse sur le cœur de Cécile plus qu’à tout autre. Elle se sent si fragile devant la souffrance de ses enfants.
– Jusqu’à quand allons-nous devoir rester dans ces conditions si précaires ? Si les petits tombent malades, qu’arrivera-il !
Le train roule à allure lente, le froid ne fait qu’augmenter. Le vent pénètre à l’intérieur par la porte à glissière qui n’est pas étanche, la neige poussée par les rafales de vent s’infiltre et se dépose à l’intérieur en une fine couche de poussière blanche.
– Avez-vous de vieux journaux pour bouger les interstices ? demande Michel aux trois hommes qui sont assis muets et transis, chacun enfermé au milieu d’un cercle de valises, ayant tenté de construire avec elles une sorte de rempart pour se protéger des courants d’air.
– Non, nous n’en avons aucun, répondent-ils en chœur.
Cécile se cache la tête sous la couverture dans laquelle elle s’est enveloppée tant bien que mal. Elle se sent arrivée au bout de ses forces. Pour la première fois depuis qu’elle a quitté le Languedoc, elle pleure, aussi doucement qu’elle le peut, pour dissimuler ses larmes à son mari et à ses enfants.
– Si ma mère nous voyait ! pense-t-elle. Je n’oserai jamais lui écrire ce que nous vivons tant je craindrai de la faire mourir d’angoisse à notre sujet. Dire que cela fait presque deux mois que je n’ai pas la moindre nouvelle d’elle ! Comment supporte-t-elle cette séparation ? A-t-elle au moins reçu quelques-unes de mes lettres ?
Au fond de la poche de son manteau, en tentant de se réchauffer les mains, elle sent sous ses doigts gourds la présence familière de la petite cigale de Montpellier. Cet animal, symbole de la chaleur de son pays, des jours d’été où elle l’entendait chanter sans se rendre compte de son bonheur, ne fait aujourd’hui qu’accroître son chagrin et ses idées noires.
– Si cela continue, nous allons mourir de froid ! Est-ce pour en arriver là que nous avons entrepris un si long voyage ?
Les trois hommes âgés semblent aussi désespérés qu’elle. L’un, Vassili, très typé avec ses yeux bridés et ses paupières tombant bas jusqu’à cacher son regard, vient de Paris. Il doit avoir du sang mongol dans les veines, se dit Michel en le regardant. Les autres, deux frères qui se ressemblent comme des jumeaux, Dimitri et Maxime, habitaient dans la région de Lyon. Ils travaillaient dans des bureaux, disent-ils. Est-ce le froid, la timidité ou la prudence qui les rend avares de leurs paroles, mais ils sont peu causants sur leur passé. Michel et Cécile ne les connaissent pas car ils sont arrivés à Grodno par le dernier convoi et logeaient dans un autre baraquement. Ils regardent Irène et Bébé avec de grands yeux, étonnés de les voir si jeunes embarqués dans une telle équipée, mais ont la discrétion de ne pas poser de questions.
Les heures passent, les enfants pleurent, leur mère leur donne un peu de pain pour calmer leur faim. Que peut-elle leur donner d’autre ?
– Devrons-nous en arriver à manger les pommes de terre toutes crues ? se demande-t-elle avec angoisse.
Les aînés font connaissance avec la faim, une douleur qu’ils igno-raient.
Le train semble ralentir, s’arrête, repart, fait une marche arrière puis avance à nouveau et s’arrête définitivement.
Serge entrouvre un instant la porte pour glisser un œil à l’extérieur. Un vent terrible qui charrie des grains de neige durcie s’engouffre dans le wagon.
– Quelle tempête ! Aucun soldat à l’horizon. Nous devons être à Baranovitchi, je vois une pancarte en tôle attachée par des fils de fer à un poteau sur laquelle ce nom est écrit. Il refemie immédiatement la porte.
– Ah, le nom de cette ville me dit quelque chose, dit Dimitri, nous sommes en pleine Biélorussie. Nous devons nous diriger vers Minsk.
Le temps demeure aussi immobile que le train. Les wagons paraissent abandonnés sur une voie de garage.
Brisant le silence qui les laisse croire oubliés du monde extérieur, des pas approchent. Deux cheminots, discutant entre eux, vérifient les attelages et s’assurent du bon état des freins des roues en tapant dessus avec une masse, comme le font tous les cheminots du monde entier. Entendant ces bruits de pas et de voix, Michel ouvre la porte du wagon.
Les cheminots s’arrêtent sidérés de voir qu’il y a des êtres humains dans ce qu’ils prenaient pour des wagons pleins de marchandises. Ils s’approchent hésitants, incrédules.
– Qui êtes-vous là-dedans ? Des Allemands, des Juifs ? demande en russe celui qui se trouve brusquement face à Michel et Serge qui viennent de sauter sur le ballast.
– D’où venez-vous ? demande son collègue.
Avant que Michel ne refemie la porte, il jette un coup d’œil à l’in-térieur. Sa stupéfaction grandit.
– Et de plus vous avez des enfants avec vous.
Cette constatation est énoncée sur un ton qui trahit autant l’éton-nement que la désapprobation.
– Nous sommes français, répond Serge en russe.
– Des Français ? Ni des Juifs, ni des Allemands, sûr, répète le premier qui regarde hébété les hommes qu’il a devant lui aussi ébahi que s’il les avait vus tomber de la lune.
Et vous parlez russe… Comprends-tu quelque chose à cela ? dit-il à son collègue en se tournant vers lui.
Leurs camarades qui vérifiaient un peu plus loin d’autres wagons, alertés par le bruit des voix et des exclamations, arrêtent leur travail et rejoignent leurs camarades.
– Oui, nous parlons russe. Nous venons de France, continue d’ex-pliquer Michel.
– De France ?
Leur étonnement à tous ne connaît plus de bornes.
– Que diable faites-vous là ?
En quelques mots, Michel résume leur équipée depuis qu’ils sont partis le 7 octobre. Les cheminots écoutent bouche bée ce récit avec des haussements de sourcils ou d’épaules, selon les propos qu’ils entendent.
– Nous sommes en route pour Kostroma où nous sommes envoyés par les autorités, conclut-il.
– Kostroma ! Vous n’êtes pas près d’arriver, camarades ! Il n’y a aucun train direct pour ce trou perdu. Votre wagon va être accroché successivement à plusieurs convois qui se dirigent dans cette direction. Avec vos gosses, vous allez mourir de froid.
– Nous allons vous aider, décide un homme petit, presque aussi large que haut, tant il est emmitouflé dans des couches de vêtements, après s’être concerté avec les autres. Nous allons vous donner un poêle, pas un très grand mais cela vous chauffera toujours un peu. Venez avec nous le chercher.
– Non Igor, proteste un cheminot avec assurance, que les camarades restent ici ! Tu sais bien que les horaires sont fantaisistes. Si le train venait à partir, ils auraient bonne mine de se retrouver seuls sur le quai vide, même avec un poêle. Qu’ils restent ici à nous attendre!
C’est presque un ordre. Serge, qui se souvient de son équipée de Grodno, ne désire pas s’éloigner de sa famille, ni voir son père partir seul. Tenter une deuxième fois le destin est trop dangereux.
– Tu as raison, Youri, je viens avec toi. Rentrez dans votre wagon sinon vous allez geler sur place. Nous n’en avons pas pour longtemps. Nous taperons quatre coups pour nous faire reconnaître. Sinon, n’ouvrez à personne, il y a quelquefois des voleurs qui traînent à la recherche de n’importe quoi.
Remonté auprès de Cécile, Michel lui annonce la bonne nouvelle du poêle. Ainsi ils vont avoir moins froid et elle pourra faire cuire la nourriture. Il passe sous silence l’appréciation de Youri sur Kostroma, gardant l’espoir secret que cet homme se soit trompé.
– Tu vois, ma chérie, ces gens qui ne nous connaissent pas sont compatissants et serviables. Cela doit nous redonner courage. Il en sera sûrement de même à Kostroma. Et là-bas, nous sommes attendus, nous n’en serons que mieux traités.
Cécile ne croit plus rien. Elle attend de voir. Pour le moment, elle espère ardemment que les hommes dont Michel parle vont bien revenir.
Quatre coups ne tardent pas à être frappés. Youri tient dans ses bras, serré contre sa poitrine, un poêle tubulaire pas plus grand et gros qu’un enfant en bas âge.
– C’est tout ce que nous avons trouvé ! Du bois et du charbon, il y en a dans chaque gare. Prenez ce que vous voulez. Vous devez être accroché à un train de marchandises au petit matin. Vous êtes donc ici pour bien des heures encore.
– Il faut que nous repartions au travail dans un autre coin du triage. Bon voyage et bonne chance, conclut Igor.
– Vous nous sauvez la vie, s’exclame Michel. Nous ne vous oublierons pas. Vous êtes des camarades avec un grand cœur. Merci beaucoup.
Il manque d’ajouter “ Dieu vous bénisse “, mais le temps du voca-bulaire de son enfance est loin. Pour la première fois de sa vie, il emploie ce terme de camarade, si soviétique, qu’il lui arrache un peu le gosier. C’en est fini des “ monsieur “ ou des “ madame “ se dit-il intérieurement. Nous voici bien tous camarades de misère.
Youri et Igor partis, il reste à installer le poêle. Il paraît absolument impossible de l’allumer comme cela à l’intérieur du wagon, puisqu’il n’y a pas de cheminée.
– Les outils que j’ai eu la précaution d’emporter et qui ont survécu à la fouille vont nous être bien utiles, explique Michel. Puisque nous devons restés là jusqu’à demain matin, il nous faut au moins trouver des tuyaux. J’emmène les deux aînés. Ne t’inquiète pas Cécile, nous allons vite revenir.
Maxime se propose pour venir avec lui.
– Non, refuse Michel. Il fait trop froid dehors, je n’ai pas envie que vous attrapiez une congestion. Prenez soin de ma famille, je vous la confie à tous les trois.
Il est plus rassuré de les laisser sur place, leur présence masculine pouvant décourager d’éventuels voleurs.
Au bout de plusieurs heures, après des voyages successifs pour apporter des trouvailles hétéroclites qui font ouvrir des yeux interrogatifs à Cécile et aux trois hommes, ils peuvent commencer l’installation. Comme ils n’ont pas réussi à dénicher des tuyaux, ils ont arraché des morceaux de gouttière qui pendaient sur les façades de bâtiments en ruine.
– Avec une pince coupante, explique Michel à sa femme, je vais ouvrir la gouttière sur une petite longueur et rouler les deux morceaux en entonnoir pour le rentrer en force dans l’orifice de sortie du poêle. Cela fumera peut-être un peu, mais c’est la seule solution. Il ne restera plus qu’à entourer ce montage avec du fil de fer, en serrant au maximum pour que rien ne bouge.
Ceci fait, nous allons monter sur le toit du wagon continuer l’ins-tallation.
Cécile et les petits suivent les gestes de leur père sans comprendre où il veut en venir.
– Il est impensable d’allumer le feu sans trouver le moyen d’évacuer la fumée. Seul moyen, percer le toit du wagon pour créer un orifice de sortie. Heureusement qu’il est en bois, cela sera plus facile !
Assez rapidement, un trou est fait à grands coups de scie, au milieu du wagon et les morceaux de tuyau sont installés. Par chance, ils sont assez long pour dépasser un peu du toit.
– C’est bien de se chauffer, dit l’un des hommes, mais ne faut-il pas protéger le plancher qui est en bois pour ne pas risquer de mettre le feu?
– Voilà pourquoi nous avons apporté des plaques de tôle.
Cécile est en admiration devant son mari qui a tout organisé dans sa tête, tout prévu et tout trouvé. Tant d’amour brille dans ses yeux qu’il en est bouleversé.
– Tu vois, ma Cilou, je t’avais bien dit que nous allions nous en sortir. Ce n’est pas aujourd’hui que je laisserai mourir de froid ma famille bien-aimée.
Pour protéger le sol, sous le poêle, il installe une grande plaque de tôle en deux épaisseurs. Pour le toit, c’est plus difficile, mais encore plus indispensable. Il glisse comme il le peut des morceaux de tôle entre le toit et les conduits.
– Des petits morceaux de charbon ou de bois peuvent s’échapper des conduits, explique-t-il, le tuyau brûlant peut porter le toit à incandescence. Ce manque de protection peut provoquer un début d’incendie, vite attisé par le courant d’air quand le train marche. Comme de plus, nous ne voyons rien de ce qui se passe à l’extérieur, nous ne nous apercevrions de ce malheur que trop tard. C’est pourquoi avec Dimitri, Vassili, Maxime, Serge, Vladimir, nous allons instaurer à nous six un tour de garde pour surveiller, surtout la nuit, notre chauffage providentiel. Il ne s’agit pas de mettre le feu à notre campement.
Les garçons ont rapporté aussi du bois et du charbon.
– Où avez-vous volé tout cela ? s’inquiète Cécile.
– Volé n’est pas le mot qui convient, maman, répond un peu vivement Vladimir. Il y a d’énormes tas de charbon, dans chaque gare, près des pompes où les locomotives font le plein d’eau.
Quant au bois, il en traîne partout. Des vieilles planches, des vieilles poutres, des maisons abandonnées en ruine qui n’appartiennent à personne. Il n’y a qu’à se baisser pour le ramasser. Après quelques coups de scie, cela va nous faire du petit bois pour démarrer notre chauffage. Tout est à disposition, au vu de tous, aucun soldat ou cheminot ne nous a empêchés d’en ramasser. Ils se rendent bien compte que nous en avons besoin pour survivre.
Entendre ce mot de survivre dans la bouche de son fils fait mal à nouveau au cœur de père de Michel.
– Hier matin, j’ai vu ma femme pleurer. Je n’ai rien trouvé à lui dire pour la consoler. Voilà, se dit-il, où m’ont conduit un patriotisme suranné et une confiance en la parole d’un homme. A faire pleurer ma femme, à mettre sa vie et celle de mes enfants en danger. Décidément, je crois que j’ai fait une belle connerie, la plus belle qu’il soit possible d’imaginer. Et elle est irréversible ! Car que faire d’autre sinon de continuer en espérant en l’avenir.
Une partie de la nuit passe à réaliser cette installation. Les enfants comme les adultes n’ont mangé que du pain avec un peu de lard et bu de l’eau glacée. Les trois derniers se sont endormis, épuisés de froid, tassés les uns contre les autres pour se communiquer un peu de chaleur, sur le lit fabriqué avec les couvertures posées sur des valises.
Enfin, le poêle est en état de marche.
Maxime et Vassili tentent l’allumage pendant que Michel reste sur le toit pour voir si tout se passe bien. Le bois, coupé en toutes petites lamelles prend feu, sans beaucoup d’allumettes. A leur satisfaction, peu de fumée se dégage de l’ajustement des tuyaux. Michel a bien travaillé. Sur le toit, les plaques paraissent bien tenir, la fumée sort sans cracher d’escarbilles, ce qui est rassurant.
Enfin, il était temps ! Bébé s’est mis à pleurer et réveille Irène et Misha. Leurs pieds et leurs mains leur font mal tant ils ont froid. Elisabeth et Cécile tentent de les réchauffer en les frictionnant, mais sans grand succès.
Cécile met encore une fois les garçons à contribution pour chercher de l’eau. Les bouilloires sont vite sorties des bagages. Elle se hâte de faire chauffer un peu de lait pour Boris. Affamé, il se précipite sur ce premier biberon depuis presque trente-six heures. Puis elle met de l’eau dans une autre bouilloire pour préparer du thé pour les adultes qui, eux non plus, n’ont rien bu de chaud depuis qu’ils ont quitté le camp. Quand l’eau se met à chanter, tous écoutent en silence cette petite voix avec un sentiment de réconfort. La vie reprend.
– Heureusement que vous êtes là, mes chers grands, sinon je ne sais pas comment je parviendrai à m’en sortir. Ici, tout est si compliqué. Même les gestes les plus simples posent problème.
– C’est bon ! remercient à l’unisson les trois solitaires.
– Il ne nous manque qu’un peu de vodka pour être remis complètement sur pied, ajoute Dimitri avec tant de regrets dans la voix qu’il est clair que l’absence de celle-ci le prive terriblement.
– C’est chaud, oui, pense Serge, mais bon, ah ! non. Ils ne connaissent pas le thé noir que nous donnait maman ! Voilà bien des réflexions de célibataires qui sont habitués à boire n’importe quoi.
L’arrêt à Barabovitchi a duré presque 24 heures, utilisées pour l’installation du chauffage. Sans la générosité et la gentillesse des cheminots, Cécile se demande comment ils survivraient. Le poêle marche nuit et jour et suffit à peine à adoucir la température. Il est l’objet d’une surveillance aussi constante qu’attentive. C’est la prin-cipale occupation des hommes : d’abord remettre sans arrêt du charbon pour éviter qu’il ne s’éteigne et surtout surveiller que le toit ne prend pas feu, que l’installation des tuyaux supporte les secousses du voyage. A chaque arrêt, Michel monte sur le toit pour passer l’inspection. Tout paraît en ordre. Malgré cela, il redoute que quelque chose ne se produise la nuit. Et les nuits sans vrai sommeil, ajoutées les unes aux autres, paraissent bien longues. Les traits des visages de chacun s’affaissent sous la fatigue, les rides des fronts se creusent.
A cette allure là, quand allons-nous arriver à Kostroma ? Grande question que chacun se pose, mais à laquelle aucun cheminot interrogé ne répond. Jusqu’à présent, depuis le départ de Sarrebourg, ils étaient tous installés dans un train qui gardait le même nombre de wagons de son point de départ à son point d’arrivée. Cela avait un caractère rassurant. Les voyageurs arrivaient à se connaître, prenaient des habitudes. Depuis le départ de Grodno, tout est bouleversé. Michel a l’impression que les wagons sont devenus indépendants, comme si lui et sa famille étaient enfermés dans un ballon qui est poussé au gré de sa fantaisie par un footballeur géant.
Rien ne ressemble plus à rien. Tantôt leur wagon est accroché à un autre train de voyageurs, tantôt il fait partie d’un convoi de marchandises. Les arrêts comme leur durée sont imprévisibles, les décrochages fréquents. Ils traversent des villages sans nom, de petites villes inconnues. Ils ne savent même plus dans quelle direction ils sont emportés. Ils se heurtent à l’immensité de l’Union soviétique. Toujours la plaine uniforme, toujours les mêmes terres enneigées. Ne toument-ils pas en rond ? Comment le savoir puisqu’ils n’ont rien pour se repérer.
– Quelle immensité ! Appartenons-nous encore à l’Europe, s’exclame Cécile tant ce voyage lui paraît étemel.
– La Russie n’appartient ni à l’Europe ni à l’Asie, mais à Dieu, lance Maxime dans une envolée mystique. Comme maintenant elle repousse Dieu, elle n’appartient plus à personne.
C’est un homme pieux, qui fait une lecture quotidienne de la Bible. Il la garde précieusement au fond d’une poche de son manteau.
– Et nous, nous ne savons plus où nous en sommes ! conclut Dimitri, dont le matérialisme ne s’accorde pas avec la religiosité de son frère.
Parfois, la nuit, le wagon stationne sur un quai désert, abandonné seul de son espèce, avec pour unique moyen de reconnaissance l’indication de Kostroma portée à la peinture blanche. Alors, les hommes du wagon se réveillent l’un l’autre, devenant attentifs au moindre bruit, ouvrant juste quelques instants la porte à glissière pour jeter un œil à l’extérieur, tant ils redoutent l’arrivée de rôdeurs à la recherche de bonnes fortunes. Eux, pauvres voyageurs n’ont pas l’impression de ne plus posséder grand chose, mais ils gardent en mémoire l’avertissement des deux cheminots de Baranovitchi.
Après un temps d’attente variable, sans prévenir, une locomotive poussive arrive et dirige leur wagon, en le poussant comme un vulgaire paquet, vers un train en formation stationné dans un autre coin de la gare de triage. Là, l’attente recommence ! A chaque arrêt, toujours le même manège, que ce soit de jour ou de nuit.
– Nous irions plus vite en poussant le train, grogne Vladimir que cette lenteur exaspère.
– Pourquoi ne pas y aller à pied, pendant que tu y es, avec nos valises sur le dos ? rétorque Serge, puisant dans ses dernières réserves de patience pour trouver un peu d’humour.
La désespérance d’arriver s’infiltre dans le cœur de chacun. Que dire, que faire ? Rien, inutile de protester, de réclamer. Personne ne sait rien. Ils sont perdus dans l’océan des terres russes qui s’ouvre au passage du train et se refemie derrière eux comme il s’est ouvert. Pas de traces.
Pour Cécile, les soucis s’ajoutent les uns aux autres. Malgré le petit poêle, elle craint que les enfants ne tombent gravement malades. A l’extérieur le froid est si vif ! Ils ne sont pas habitués à un pareil hiver. A chaque arrêt de jour, ils veulent descendre, aller courir. Elle n’a pas le courage de les empêcher de se dégourdir les jambes. Les nuits sont agitées, pleines de pleurs. Les nez n’en finissent pas de couler, une toux sèche arrache la poitrine de Misha. Elle berce l’un, calme l’autre, se demande avec inquiétude si elle va résister jusqu’au terme du voyage.
Au bout de quatre jours, le pain est dur comme du bois, le sac plein de pommes de terre, le fameux sac qui a failli coûter à Serge le départ du convoi se vide d’une façon inquiétante, du gros saucisson rougeâtre, peu appétissant et mal odorant, il ne reste qu’un quignon. Cécile se voit obligée de réduire les rations ; Quand un nouvel approvisionnement aura-t-il lieu ? Dans les deux ou trois gares déjà traversées, qui avaient l’air de vraies gares, avec des quais et des bâtiments, rien n’était prévu pour les errants qu’ils sont devenus.
Après la nourriture, se laver est un deuxième souci pour Cécile. Avec l’aide d’Elisabeth, elle tente tant bien que mal de maintenir un semblant d’hygiène. Chaque matin, elles débarbouillent les jeunes, une vraie toilette de chat qui consiste à leur passer à l’aide d’un gant mouillé avec un peu d’eau tiède sur la figure et sur les mains.
Les adultes n’en font guère plus. Michel et Serge se rasent comme ils le peuvent, tous les jours. Avec de l’eau froide, pour réserver l’eau chaude aux enfants. Bien souvent, l’un ou l’autre s’entaille les joues et laisse échapper un “ merde “ sonore qui fait sursauter Cécile et les plus jeunes auxquels ce mot est strictement interdit.
– Pourquoi ne vous laissez-vous pas pousser la barbe ? interroge Elisabeth.
– Par respect de nous-mêmes, ma chérie.
Les grands yeux noirs de geai de sa fille sont emplis d’une interrogation muette. Elle ne comprend pas la signification de ses paroles.
– Ce serait plus facile, oui. Tu sais, se raser pour un homme, cela fait partie de la toilette journalière, explique Michel. Nous pourrions y renoncer, nous mettre à ressembler à des bagnards, comme ta maman pourrait ne plus laver Bébé, ni lui changer ses couches. Il y a des principes dans la vie auxquels il faut se tenir, même dans l’adversité, surtout dans l’adversité. Sinon, très vite, l’homme se met à se comporter en animal. Et je ne mériterais plus d’avoir, en juste récompense, chaque jour un baiser de ma femme qui étrenne ainsi mes joues douces.
Cette diatribe, un peu destinée aux oncles – car dès le deuxième jour, les enfants ont adopté la coutume russe d’appeler oncle les trois hommes qui voyagent avec eux – fait son effet. Eux qui avaient pris par paresse, depuis leur départ de France, l’habitude de ne se raser que tous les trois ou quatre jours, changent leur manière de faire.
– Me donnes-tu un baiser, ma jolie Elisabeth ? demande le matin suivant Vassili, rasé d’aussi près que possible.
– Oui, oncle, maintenant que tu ne piques plus. Malgré cela, elle s’approche avec prudence car l’aspect physique asiatique de cet homme impressionne les enfants.
Il ne suffit pas de se laver, il faut aussi laver le linge, en premier les couches de Bébé et celles que porte Irène la nuit. Est-ce la fatigue du voyage, l’angoisse que tous les enfants ressentent, même si les adultes essaient de faire bonne figure devant eux, cette douce petite fille, propre bien avant le départ de Montpellier, s’oublie à nouveau dans son sommeil. Alors à chaque arrêt du train, Cécile et Elisabeth se précipitent dehors pour trouver de l’eau pour rincer le linge qui a été frotté et refrotté pendant le trajet dans un seau. Elles ont beau s’arracher les mains à en attraper des gerçures qui se transforment en douloureuses crevasses, le résultat est en dessous de celui auquel elles étaient habituées, malgré l’eau de Javel. Le temps du linge blanc sentant bon les parfums de la garrigue après avoir séché au soleil est oublié. Maintenant, l’odeur acide reste en dépit de deux ou trois rinçages faits dans un seau, les reins cassés, à côté de la pompe.
A chaque fois qu’elle remonte dans le wagon, Cécile se demande comment elle va supporter ce mélange d’odeurs stagnantes : linge mouillé qui sèche, malpropreté des corps comme des vêtements. Le cœur lui en monte aux lèvres. Pour ne pas vomir, elle respire les premières bouffées d’air vicié parla bouche. Puis, elle s’y habitue, par force.
Une nuit après son temps de veille fini, Michel s’endort lourdement, épuisé. Il se réveille en sursaut, ayant complètement perdu la notion de l’heure et du lieu. Où est-il ? Il lui faut quelques secondes pour reprendre contact avec la réalité du train qui continue à avaler les kilomètres avec la même lenteur désespérante.
– J’ai l’impression que le train n’avance plus de la même façon, dit-il à Dimitri qui l’a relevé de son tour de garde.
– Es-tu sûr ? interroge Dimitri.
– Sûr, non. Ce n’est qu’une sensation, comme ça, qui ne repose sur rien. J’ai dû rêver.
Presque aussitôt, le train ralentit, manœuvre entre deux aiguillages, puis s’arrête. Les deux hommes entrouvrent la porte. A leur grand étonnement, ils sont en bout de quai dans une gare, dans une ville. Ils aperçoivent des maisons, entendent le bruit de camions.
– Une vraie ville, s’exclame Dimitri.
– Ça m’en a tout l’air, lui répond Michel.
Ils interpellent des cheminots remontant le train pour effectuer leur inspection.
– Où sommes-nous, camarades ?
Le nom de la ville ne dit rien ni à l’un ni à l’autre. Dimitri repose sa question d’une autre manière.
– Par rapport à Moscou, où nous trouvons-nous ?
– Tu es au nord de Moscou, à près de soixante-dix kilomètres de la capitale. Pour Kostroma, vous en avez encore pour un jour ou deux.
Enfin une indication un peu plus précise que les autres ! Approcher du terme de leur voyage gomme la fatigue de la nuit.
– Si cela pouvait être vrai, mumiure Cécile. Nos provisions sont presque épuisées et…
Elle ne termine pas sa phrase. Parler de la fatigue qui l’écrase ne servirait à rien qu’à donner davantage de souci à son mari.
Le bruit de la masse frappant sur chaque roue des wagons résonne dans la gare silencieuse. Des voyageurs sont descendus et montés dans les voitures de tête, mais personne ne s’aventure en bout de train, vers les wagons de marchandises.
Cécile, surprise, tend l’oreille. Les cheminots tapent, s’arrêtent, retapent, à trois ou quatre reprises, sur les roues du wagon au- dessous d’elle. Le son produit est différent des précédents, ce changement alerte son oreille musicale.
Elle n’a pas le temps de poserune question que les cheminots s’arrêtent et commencent à discuter entre eux. Michel fait glisser la porte.
– Que se passe-t-il ? demande-t-il aux deux hommes qui l’ont reconnu.
– Vous ne serez pas à Kostroma de si tôt.
– Mais pourquoi ?
– Vous avez déjà eu de la chance d’être arrivés jusqu’ici, répond un homme tandis que son compagnon descend sur le ballast en s’infiltrant sous les tampons.
– Pas de doute, il y a quelque chose à une roue, explique ce dernier en remontant sur le quai. Il va falloir décrocher votre wagon et réparer.
Heureusement que le frein ne s’est pas bloqué complètement. A coup sûr, cela aurait fait dérailler le train !
La consternation se peint sur les visages des voyageurs qui, n’en-tendant pas ses dernières phrases, ne réalisent pas à quoi ils ont échappé. Il y a quelques minutes à peine, ils entrevoyaient la fin de leur calvaire. Maintenant il va falloir à nouveau attendre. C’est tout ce qui compte pour eux.
– Qu’allons-nous manger ? s’inquiète tout de suite Cécile. Elle n’ose dire que la nuit dernière, elle a rêvé d’une omelette baveuse faite avec des vrais œufs, qu’elle s’est réveillée avec la douce odeur dans le nez, comme si elle était là bien dorée sortant de la poêle. Il y a bien longtemps que la poudre d’œufs qu’elle a emportée est terminée et pourtant, même une omelette faite avec cet ersatz lui emplirait le cœur de joie.
– Nous allons avoir le temps d’aller aux provisions, ma chérie. Il doit bien exister dans cette gare, dans cette ville, des instances qui peuvent nous trouver de la nourriture.
Michel essaie, comme il le peut, de réconforter sa douce Cécile, devinant qu’elle a atteint le bout de ses forces. Il redoute qu’elle n’éclate en sanglots. Il a déjà eu tant de peine quand il l’a vue pleurer de froid, blottie sous sa couverture avant Baranovitchi, aussi perdue qu’une orpheline. Il voudrait la serrer dans ses bras, lui murmurer à l’oreille tous les mots d’amour qu’il a dans le cœur. Mais, connaissant sa pudeur, il n’ose faire ce geste. Il reste là, debout, un peu bête, mal à l’aise, ses deux bras pendants dans le vide.
Après des démarches qui leur ont semblé ne devoir jamais aboutir tant ils ont été renvoyés d’un bureau à un autre, d’un fonctionnaire ignorant à un autre méprisant, Michel et Dimitri reviennent enfin vers le quai de la gare de marchandises où est stationné le wagon en attendant la fameuse pièce pour la réparation. Ils ont craint pendant un moment d’être transférés dans un nouveau wagon en état de marche. Peut-être seraient-ils arrivés plus vite à Kostroma, mais dans quel état, privés de leur poêle, certes bricolé mais combien qu’indispensable.
L’accueil que leur font Cécile et les enfants leur réchauffent le cœur et les récompensent de toutes leurs démarches, de toutes les avanies qu’ils ont subi en silence. Combien de fois leur a-t-il fallu montrer leurs papiers, ceux que les soldats leur ont laissés ? Au regard soupçonneux que dirigeait à chaque fois vers lui le fonctionnaire quand il se saisissait de son laissez-passer, il était évident que celui-ci manifestait ainsi son mécontentement vis-à-vis de son nom de famille.
Depuis près de deux siècles, le nom d’Orloff est inscrit dans toutes les mémoires, même soviétiques ! Descendre de près ou de loin de comtes ou de princes qui ont vécu si proches de l’impératrice Catherine II est une lourde hérédité. Michel, si fier de son nom que son père et son grand-père ont glorieusement honoré, comprend qu’il va être maintenant pour lui et ses enfants un lourd handicap. Vient-il vraiment de ces vaillants amants de la tsarine, lui n’en a pourtant aucune certitude. Mais son patronyme peut le faire croire !
Peut-être ceci expliquait-il pourquoi sa femme, seule d’entre eux, a gardé son passeport français quand le sien et celui de Serge ont été ramassés pour ne pas dire confisqués à Döbeln. Sur le moment, il avait pris cette faveur pour de la mansuétude d’un officier face à une femme en charge de cinq enfants inscrits sur le document et il n’avait pas cherché plus loin. Maintenant il comprenait qu’il n’y avait ni gentillesse, ni oubli mais simplement le fait que, née Melchisédec, elle le restait jusqu’à sa mort même mariée. Et Melchisédec n’éveillait rien dans la mémoire des soviétiques.
Baisser la tête, s’excuser sans raison, faire semblant d’être convaincu de son indignité, voilà des attitudes qu’il doit adopter s’il veut parvenir à obtenir quelque chose de ces gens de petit pouvoir mais de grande arrogance. Que le pays auquel il est confronté est éloigné de la patrie de ses rêves ! Tout de même cette attitude servile a porté ses fruits. Ils rapportent du pain presque frais, du saucisson et, denrée primordiale, du lait pour Bébé. Depuis quelques jours, il en était privé et avalait avec grand dégoût la purée que Cécile lui confectionnait avec les moins gelées des pommes de terre écrasées à la fourchette, si peu de beurre, de l’eau et beaucoup d’amour. Elle coupait dans ce mélange quelques petits morceaux de saucisson. Malgré tous ces efforts, il maigrissait.
– Pourvu que cette malnutrition ne retarde pas sa croissance ! Que reste-t-il de mon poupon, parti si joufflu de Montpellier deux mois plus tôt ? s’affligeait-elle devant ses joues maigres et ses petits bras fluets.
Pendant deux jours, rien ne se passe. Le wagon reste à côté des hangars comme oublié du monde. Cécile en profite pour faire la lessive, mettre un peu d’ordre dans les panières. Elle contemple, désolée, ce qu’elle a emporté : des vêtements bien minces pour lutter contre le froid de cet hiver qui ne fait que commencer.
Des illustrations de ses livres de classe lui reviennent en mémoire. Principalement un tableau de la retraite de Russie où des soldats avancent péniblement dans une tempête de neige, des couvertures en lambeaux enroulées autour d’eux, les pieds enveloppés de chiffons pour se défendre contre le gel. La détresse de ces hommes l’avait frappée, mais elle avait attribué tous ces détails alarmants à l’imagination fertile du peintre. Pouvait-elle s’imaginer dans son doux Languedoc que de pareilles conditions climatiques existaient réellement ? Jamais elle n’aurait à affronter pareille toumiente ! Aujourd’hui, elle réalise que cela peut très bien se produire.
Les hommes, conduits par des cheminots qui les ont pris en pitié, peuvent utiliser par exception les bains traditionnels réservés au personnel. Quelle joie de se frotter les uns les autres pour se décrasser à fond ! Ils en ressortent rouges comme des tomates et l’air guilleret.
– Nous avions presque oublié qu’un tel luxe pouvait exister. Je t’assure que l’eau qui s’évacuait dans les rigoles devait être noire comme de l’encre, commente Michel à Cécile. Quant aux garçons qui ont découvert les étuves et les branches de bouleau pour activer la circulation et qu’il fallait chez nous prier pour se laver, ils s’en sont donnés à cœur joie ! A nous, les aînés, cela nous a rappelé des jours lointains. C’est bien la première fois que je retrouve quelque chose de mes souvenirs qui existe encore aujourd’hui.
– Avec une vodka ou une bière, ajoute Dimitri, ce serait totalement la fête !
Une fois de plus, comme par miracle car pourquoi plus maintenant qu’hier, arrivent des ouvriers qui s’empressent autour du wagon. Ils tapent, liment, graissent, resserrent, travaillent avec ardeur, malgré le froid. Ils portent tous une grosse veste fourrée en drap rêche et un bonnet bordé de fourrure, de gros gants qu’ils déposent sur le bord du wagon comme s’ils étaient insensibles au froid.
– Voilà, votre roue est réparée. A Kostroma, ils la changeront, s’ils en ont ! ajoute dubitatif un ouvrier.
Maxime n’ose demander qui est ce “ ils “, pluriel collectif anonyme. Encore une fois, il ne leur reste qu’à faire confiance à Saint Nicolas, le patron des marins donc aussi des voyageurs, pour que la roue tienne jusque là.
– Vous allez pouvoir repartir dès que passera un train dans la direction où vous accrocher, continue celui qui paraît le chef d’équipe, c’est-à-dire ce soir.
Avec quel soulagement ils retrouvent le bercement monotone et régulier du train qui se traîne comme à l’accoutumée. Néanmoins, aucun moyen de transport ne peut leur paraître plus agréable ! Les deux jours de voyage prévus s’écoulent bien plus rapidement que ceux passés dans la gare. Ils ont une telle hâte d’arriver, de terminer enfin ce voyage qui dure depuis si longtemps que personne ne compte plus les jours, ne sait exactement quelle est la date du jour.
A nouveau ils glissent un œil par la porte coulissante entrouverte pour voir le paysage, pour tenter de deviner ce qui les attend. Toujours la même platitude, la même houle des forêts de bouleaux ou de sapins si touffus qu’ils paraissent noirs, poussant si près de la voie qu’ils pourraient avaler le train et ses passagers. Qui s’en apercevrait ? La neige tombe, en bourrasque parfois, en pluie molle animée d’un mouvement perpétuel à d’autres moments, avec une constance qui effraie Cécile. Quand elle ne tombe pas, un brouillard gluant pend aux branches des arbres.
Parfois, un passage à niveau rompt la continuité de la forêt. Une route coupe les voies. D’où vient-elle, où conduit-elle ? Jamais une voiture arrêtée, jamais un être humain. Rien, comme si elle sortait du néant pour y retourner.
La désespérance frappe les voyageurs.
– Jusqu’à quand cette neige va-t-elle tomber ? Nous ne sommes qu’en décembre. D’ici les beaux jours, si tant est qu’ils existent dans ce pays, elle aura eu le temps de nous ensevelir tous sous sa masse. Je ne veux pas que nos enfants meurent, je ne veux pas que tu meurs Michel et moi aussi je veux vivre, ajoute Cécile tout bas.
Michel ne trouve rien à lui répondre. Assis à son côté sur une valise, il se sent encore plus misérable qu’elle car lui seul est responsable de cet enfer. Il passe un bras autour de son cou pour qu’elle appuie sa tête sur son épaule, lui offrant le seul abri qu’il puisse lui donner, la chaleur de son amour. Le cœur brisé, il la laisse pleurer, la berçant comme une enfant attendant en silence qu’elle se calme d’elle-même. Sa douleur est bien au-delà des pauvres mots qu’il pourrait prononcer.
Le train ralentit pour avancer à très petite allure.
– J’aperçois une ville, s’exclame Maxime, rendu subitement bavard à la suite de cette découverte.
– Nous longeons la Volga, cette fois nous arrivons, continue-t-il. Tiens, elle est déjà prise par les glaces dans sa totalité.
Personne ne partage son excitation, surtout pas Cécile terrorisée par sa dernière phrase. Jamais elle n’a pensé qu’un fleuve pouvait geler, surtout un fleuve aussi large que la Volga, si elle en croit les descriptions de sa belle-mère ! Cela lui paraît impossible. Il doit se tromper, pense-t-elle. Mais un coup d’œil à l’extérieur lui confirme cette nouvelle. Trop de neige, trop de froid, trop de fatigue, trop d’inquiétude la rendent incapable de réagir.
A nouveau des aiguillages, des manœuvres, puis le train s’arrête, définitivement. Le nom de Kostroma est affiché en lettres noires sur les pancartes attachées à des poteaux.
Personne n’ose descendre, à peine bouger dans le wagon au milieu des paquets et des panières femiés,
Au bout d’un temps qu’ils sont incapables d’évaluer tant la crainte leur enlève tout sens de la réalité, quatre hommes en uniforme arrivent et montent dans le wagon.
– Vos papiers d’identité.
L’ordre est impératif, les physionomies fermées, les regards soup-çonneux. Ils dévisagent les voyageurs, adultes comme enfants, les détaillent de haut en bas, en vérifient le nombre, tournent et retournent les papiers présentés, lisent chaque mot avec attention. Sans rien manifester, ils les rendent aux hommes. Puis ils s’en vont, sur un dernier ordre :
– Attendez !
Le mot est prononcé avec un accent bien différent de celui de Michel ou des amis quand ils parlent russe entre eux. Mais le sens est compris par Cécile et les plus jeunes enfants. Ils l’ont déjà tant et tant de fois entendu, ce mot clef dans ce pays !
Deux camions arrivent, hauts sur roues.
– Que la famille Orloff monte dans le premier, les autres dans le second, ordonne un soldat.
Chacun se concentre sur le déchargement de ses propres paquets. Les trois hommes montent les premiers dans le camion désigné. Les soldats s’interposent comme s’ils voulaient empêcher tout contact entre les deux groupes. A peine la possibilité de se dire au revoir par un geste de la main.
Si la neige s’arrête miraculeusement de tomber, le froid mord cruellement sur ce quai en plein vent. Michel s’inquiète pour sa femme et les deux petits derniers. En parlementant avec le conducteur, il obtient que tous trois se réfugient dans la cabine et attendent que le déchargement de tout le fourniment hétéroclite soit terminé. Le vélo de Serge et la poussette sont chargés en dernier, jetés sur les pieds de ceux installés à l’arrière.
Trop heureux de les voir réapparaître, Michel l’annonce à Cécile, au moment du départ.
– Ils ont survécu à la grande fouille. Tu vois, nous allons retrouver nos affaires.
Pâle, les traits tirés par la fatigue accumulée depuis tant de jours, par l’angoisse de l’avenir, elle n’a pas la force de partager l’optimisme de son mari. Ce qu’elle aperçoit par la vitre du véhicule n’est pas fait pour la rassurer.
Le camion roule sur une chaussée chaotique où les plaques goudronnées sont rares, sortant d’une fondrière pour tomber dans une autre d’où jaillissent des gerbes de boue noirâtre. Est-ce encore le jour ou déjà la nuit ? Rien ne l’indique tant le ciel est obscur. Sur le trajet, aucun réverbère, aucune lumière aux fenêtres des maisons basses. Seuls les phares du camion trouent l’obscurité d’un rayon jaunâtre. La ville paraît une coquille vide de tout habitant.
La neige se remet à tomber. Criant pour couvrir le bruit du moteur, le chauffeur s’adresse à Elisabeth, assise à côté de lui:
– Fillette, tourne l’essuie-glace ! lui désignant du doigt un bouton sur le pare-brise juste devant elle.
Elle met un temps à réagir, ce qui met en colère le conducteur qui répète sa phrase d’un ton plus impératif, en ajoutant :
– Comprends-tu ce que je te dis ?
– Oui, répond-elle à voix basse, à moitié cachée derrière Irène qu’elle tient sur ses genoux, je parle un peu le russe.
Ce qu’elle ne peut lui dire, c’est l’étonnement que lui cause cette demande. Dans les voitures dans lesquelles elle est montée en France, les essuie-glaces marchaient automatiquement. Elle s’empresse de réparer sa maladresse. Malgré ses efforts, une pellicule de neige s’accumule sur la vitre. Les essuie-glaces sont trop usés pour être efficaces.
Dans un dernier cahot, le camion s’arrête juste après la traversée d’une vaste place. Des hommes se précipitent, ouvrent les portes de la cabine et l’arrière du véhicule, font descendre les voyageurs. Des gens les interpellent et gesticulent. Après les jours de solitude dans le wagon, ces voix criardes, cette agitation soudaine, ces ordres qu’elle ne comprend qu’à moitié étourdissent Cécile. Elle descend comme une automate, sans savoir si le brouillard qui l’entoure est dans sa tête, dû au brouhaha, ou bien réel. Toute la famille, débarquée devant une grande maison à deux étages, se retrouve poussée au milieu d’une grande pièce. Serge et Vladimir jettent un coup d’œil critique aux murs sales, au sol boueux, aux portraits en buste de Lénine et de Staline, plus imposants que nature.
– Ils n’ont guère l’air accueillant les grands chefs ! mumiure en français le cadet.
– Tais-toi, coupe son aîné, courroucé. Tu ne pourras donc jamais tenir ta langue. Veux-tu nous faire avoir des ennuis ?
Il n’a pas envie de rire tellement il est ému par l’air abattu de sa mère. Elle se tient en retrait d’eux, Elisabeth, Misha et Irène serrés autour d’elle, tous les quatre aussi déroutés qu’apeurés. Bébé dans ses bras, réveillé en sursaut à la sortie du camion, gémit.
– Vous êtes à la Maison du Paysan, c’est ici que vous logerez, leur explique quelqu’un. Serge traduit pour sa mère puisque son père est dehors avec le chauffeur.
– Pour le moment, ne prenez que vos valises. Vos gros bagages vont être remisés, bien à l’abri, dans un local près d’ici. Vous les récupérerez plus tard.
Avant tout, vous allez être conduits au bain.
Enfin, une bonne nouvelle ! Depuis seize jours qu’ils ont quitté Grodno et que leur toilette a été réduite au strict minimum, ils en ont tous, certes, le plus grand besoin. Pourtant, Cécile est si fatiguée qu’elle aimerait mieux pouvoir s’installer dans leur logement, coucher les petits et se coucher elle-même. Mais un ordre étant un ordre, elle n’ose refuser et se laisse entraîner avec les deux fillettes à l’extérieur vers une baraque toute proche, tandis que Michel prend en charge les garçons. La chaleur a rendormi Boris.
De surprise, elle reste interdite sur le seuil de ce lieu habituel pour les russes : jamais elle ne s’est trouvée dans un bain public, au milieu d’autres corps, même si ce sont des corps de femmes. Pourtant, il lui faut avancer. Suffoquée par la vapeur chaude qui la prend à la gorge, elle a l’impression qu’elle va étouffer. Elle n’ose lever les yeux sur les femmes qui sont là, parfaitement à leur aise, riant et bavardant tout en se frottant les unes les autres, se jetant des seaux d’eau à la figure. Certaines se flagellent avec des branches d’arbres, le visage rayonnant de plaisir. Impossible de donner un âge à ces corps flétris, ces poitrines tombantes, ces visages plissés comme des roses fanées.
Nue comme elle ne s’est jamais montrée qu’à son mari, poussant devant elle Elisabeth et Irène dans un réflexe de pudeur, elle sent le rouge de la honte monter à ses joues sous les regards moqueurs et insistants des baigneuses qui détaillent sans gêne l’étrangère. Une jeune femme lui dit une phrase qu’elle ne comprend pas. Elle baisse la tête comme une coupable, essaie de faire abstraction de celles qui l’entourent pour ne s’occuper que de ses fillettes.
Elle a tellement hâte de quitter ce lieu de promiscuité qui est pour elle souffrance qu’elle les frotte avec vigueur, sans tenir compte de leurs plaintes. Quand elles ressortent toutes trois, la peau irritée mais débarrassée de tous les miasmes du train, les autres continuent sans se presser le jeu de leur nettoyage.
Elle n’a pas le temps de raconter à Michel l’épisode du bain, car vraiment elle vient de vivre une épreuve à laquelle elle ne s’attendait pas et qu’elle n’a pas envie de revivre de si tôt. La femme responsable de la Maison du Paysan les appelle pour leur montrer où ils vont habiter.
Tous, les uns derrière les autres, Bébé dans les bras de Vladimir, montent l’escalier qui mène à l’étage. Les marches de bois sont incurvées en leur milieu, usées par les nombreux passages de pieds. Ils débouchent sur un couloir éclairé par une ampoule nue au bout d’un fil électrique qui comporte des portes à droite et à gauche. La femme ouvre une porte et leur dit d’entrer.
– Voilà votre appartement.
Ceci, un appartement ! Telle est l’exacte traduction du mot russe employé ! Michel et Cécile regardent autour d’eux, ne voulant pas croire ce qu’ils découvrent : une sorte de dortoir avec deux rangées de lits butant contre les murs.
– Et les autres pièces ? demande Michel.
– Quelles autres ? s’étonne la femme. Vous êtes huit, il y a huit lits, cela fait un lit pour chacun, ajoute-t-elle avec l’air de considérer que c’est déjà un confort extraordinaire.
– Mais nous n’allons pas habiter adultes et enfants ensemble ?
– Il y a huit lits, répète la femme, surprise par l’étonnement et la réprobation de Michel. Vous avez la chance d’être en famille, ajoute-t-elle. Vous auriez pu partager cette chambre avec d’autres. La plupart du temps, deux ou trois familles habitent ensemble.
Les deux dernières phrases ont été prononcées trop vite pour que Cécile les comprenne. Michel se garde de bien de traduire. Serge, lui, a compris. Il jette sur son père un regard atterré.
Depuis que ce voyage a commencé, il est déchiré par des contra-dictions. D’un côté, il est fier de l’amour que son père porte à son pays, de la fermeté des convictions qu’il a assumées jusqu’au bout. De l’autre, il lui reproche d’avoir cru les dires de certains russes en France – sans que pour cela ils quittent d’ailleurs ce pays béni – de s’être laissé berner comme un enfant par un conte de fées qui se transforme en une histoire d’épouvante. Ces deux derniers mois, avec toutes les épreuves traversées, l’ont mûri : il se sent prêt à défendre de toutes ses forces sa mère qu’il aime tendrement ainsi que ses frères et sœurs plus jeunes que lui. A ses propres yeux, il est le plus adulte du groupe.
Que faire d’autre que d’entasser les valises et les paquets dans ce dortoir, de sortir l’indispensable pour passer une première nuit et d’essayer de dormir pour tout oublier. Demain arrivera bien assez vite.
Au fond d’une valise, Cécile tombe sur une image en papier ordinaire de la Vierge de Vladimir avec l’Enfant Jésus niché contre elle.
– Par quel hasard a-t-elle échappé à la fouille ? se dit-elle. Peut- être parce que c’est la Vierge miraculeuse qui a donné souvent la victoire aux troupes russes ? Si elle pouvait nous sortir de cet enfer…
Il est hors de question de l’exposer aux yeux de tous, dans le beau coin, selon la tradition orthodoxe, le coin gauche d’une pièce, face à l’entrée. Pourtant elle avait promis à Baboula de le faire pour mettre toute la famille sous sa protection. Remettant l’icône dans le fond de la valise, elle s’arrange pour déposer cette dernière dans le coin gauche de la pièce, plus par superstition que par foi. De façon cachée, elle respecte à la fois la promesse faite à sa belle-mère et la tradition religieuse.
Demain arrive.
Au cours de la nuit, Cécile s’est levée plusieurs fois pour calmer les pleurs de Bébé. Il a pris froid, respire mal. Misha geint, agité par des cauchemars. Chacun se réveille fatigué, anxieux sans avoir tiré bénéfice de cette nuit passée dans un lit normal. Depuis l’Allemagne, cela ne leur était pas arrivé. Que c’est loin Drosden, enfoui au fond des souvenirs, presque aussi loin que Montpellier ! Un passé irrattrapable, des lieux où ils ne retourneront peut-être jamais.
La découverte de la vie dans cette Maison du Paysan dépasse en pire tout ce que Cécile a pu imaginer. Ses yeux reflètent le désespoir qui l’envahit au fur et à mesure qu’elle découvre l’endroit où elle est forcée d’habiter.
Pour tout point d’eau il n’y a par étage qu’un seul lavabo, avec un robinet à eau froide. C’est là qu’elle commence par laver de toute urgence quelques sous-vêtements et les couches de Boris. Cette opération n’est pas du goût des autres, gens de passage ou à demeure, qui ont besoin de la place pour eux-mêmes et qui trouvent qu’elle la monopolise trop longtemps. Des réflexions peu aimables fusent. Si elle ne comprend pas exactement les mots, elle en devine le sens à la mine renfrognée des femmes qui passent et repassent en maugréant pour voir si elle a enfin fini.
Dans la chambre, le poêle ressemble comme un frère aux petits Primus français. Seul moyen de chauffage, il fonctionne au pétrole. L’odeur insupportable entête et donne mal au cœur. Mais il faut la supporter car il est impensable d’ouvrir l’unique fenêtre. Les doubles vitres extérieures sont couvertes de glace, ce qui rend opaque la lumière déjà rare à cette saison. Le givre dessine des arabesques, des arbres fantastiques qui attirent un instant les petits. Mais dès qu’ils mettent les mains sur les carreaux pour en suivre les contours, ils reculent, surpris par le froid qui leur glace le bout des doigts. Ce n’est pas dans le doux midi méditerranéen qu’ils ont appris à se méfier des charmes trompeurs de l’hiver.
Cécile subit un nouveau choc en apprenant de la responsable qu’elle va devoir faire la cuisine pour sa famille sur ce petit fourneau. De vraie cuisinière, il n’y en a pas, tout au moins pas pour eux.
Les murs sont recouverts d’une peinture dont il est difficile de définir la couleur d’origine. Sous l’éclairage d’une unique ampoule de faible puissance – qui se balance au bout de son fil – la pièce présente un aspect caverneux déprimant. Dès que la porte est ouverte, le courant d’air agile l’ampoule qui déroule sur les murs un théâtre d’ombres, au grand désarroi de Bébé. Il mettra des jours avant de regarder ces spectres mouvants sans crainte.
Vladimir pénètre en trombe dans la chambre. Sa voix est montée d’un ton, signe de son affolement.
– Viens voir, maman ! Descends avec moi. Ce n’est pas possible, nous ne pouvons pas rester ici.
Au fond d’un couloir mal odorant, il pousse une porte.
– Regarde ! Comment veux-tu que nous en sortions propres ?
A nouveau, elle n’en croit pas ses yeux. Ce cagibi, construit en appentis de la maison, abrite les toilettes. Les murs, enduits d’une peinture brunâtre, ne tranchent pas sur la croûte de la même couleur qui recouvre le sol. La banquette en bois avec un trou au milieu est aussi de la même teinte.
– Fais attention, maman. A l’instant en entrant, j’ai failli glisser. Il y a de la merde partout.
– Je n’ai jamais vu une saleté aussi repoussante, ne peut se retenir de s’exclamer Cécile, à haute voix, en français, sans prendre garde à la femme qui l’observe au bout du couloir.
Comment une pareille horreur peut-elle être tolérée par les autorités ? ajoute-t-elle sur le même ton. Dire que j’en ai si souvent rêvé de ces toilettes, enfin de vraies toilettes confortables, quand nous les femmes dans le train étions obligées de nous livrer à une curieuse et dangereuse gymnastique. Au moins alors nous respirions un air pur, pas cette infection !
– Jusqu’à quand allons-nous devoir rester dans cette maison ? demande Cécile à Michel, le soir du premier jour. Sais-tu quelque chose ? As-tu au moins demandé, ajoute-t-elle devinant sa réponse en le regardant.
– Je ne sais pas. Volontairement, je n’ai rien demandé à personne. Je crois qu’il faut que nous évitions de poser des questions. Il est de notre intérêt de nous faire oublier le plus possible.
J’ai tout de même une nouvelle à t’annoncer.
– Bonne ou mauvaise ? Ici, je m’attends à tout, sauf à quelque chose d’agréable.
– Tu sais qu’un responsable, je n’ai pas compris exactement pourquoi, m’a convoqué à la mairie.
A partir de demain, avec Serge, nous allons avoir un travail. Je suis pris comme technicien et lui comme ouvrier, au service des eaux de la ville. Qu’en dis-tu ? Cela fait même deux bonnes nouvelles, car nous allons être payés : ainsi tu auras quelques roubles pour aller au marché. Il est tout près d’ici, au centre, au Gostiny Dvor.
Cécile ne réagit pas. Trop découragée par tout ce qui s’est accumulé depuis deux mois au jour le jour, elle attend de tenir l’argent dans sa main pour y croire.
– Et les enfants, les plus jeunes, qu’est-il prévu pour eux ?
– Dès demain, ils iront à l’école ou au jardin d’enfants. Dans la journée, seuls Boris et Irène resteront avec toi. Cela te soulagera un petit peu, ma chérie.
Autre chose, ce même responsable m’a dit sur un mode plus aigre que doux que tu avais critiqué les toilettes. Est-ce vrai ?
Cécile le regarde ahurie.
– Oui. Mais comment est-il au courant ? J’étais seule avec Vladimir.
– Tu as cru que tu étais seule, pourtant quelqu’un a dû vous voir et t’a entendue.
– J’ai parlé en français. Alors, qui a pu…
– Comprendre exactement tes mots, peut-être pas. Et encore… De toutes façons, le ton de ta voix ne devait pas faire illusion. Fais attention à tout le monde, tout le temps. A chaque instant nos moindres paroles, nos moindres gestes vont être épiés, décortiqués, examinés. Aucun manquement ne nous sera toléré. Nous risquons d’en payer lourdement l’addition.
A la fatigue, s’ajoutent l’incompréhension et la peur sur le visage de Cécile.
– Je sais combien tu souffres de te trouver ici, ma chérie. Je t’en prie, ne perds pas ton sourire, car que vais-je devenir si je te vois malheureuse ? Je t’aime tant !
Incapable de résister à cette déclaration tendre, Cécile accroche sur son visage un sourire, un sourire hésitant, mais un sourire tout de même.
– Je te promets de faire attention à la moindre parole. Toi aussi mon chéri, sois prudent dans ton nouveau travail et surveille Serge. Nous avons tous le plus grand besoin de ta présence et de la sienne.
L’entreprise où les deux hommes sont envoyés travailler se situe au bord de la Volga, tout en bas de la ville. Elle emploie une douzaine d’hommes pour entretenir et surveiller les pompes qui complètent le réseau d’eau courante de Kostroma. Celles-ci sont installées l’hiver pour récupérer l’eau du fleuve sous la couche de glace.
Ce travail est effectué dans des conditions précaires de sécurité. Chacun a confiance dans l’épaisseur de la glace qui recouvre le fleuve, sans trop se poser de questions. Les salaires sont minimes, mais si peu d’argent que ce soit redonne de la dignité à Michel et à Serge.
Cécile découvre le marché, Gostiny Dvor, la cour des marchands, une construction en quadrilatère, traditionnelle aujourd’hui comme hier. Dans les boutiques ouvrant sur les rues sont regroupés les commerçants qui vendent des vêtements, des bottes, des articles de ménage. Ce carré comporte au centre un grand espace vide utilisé, autrefois, pour protéger des voleurs les denrées apportées par les marchands qui pouvaient venir de loin selon l’importance de la ville. Là, les carrioles et les troïkas étaient en sécurité. Maintenant, ce sont les paysans des kolkhozes voisins qui installent, chaque matin, sur les planches posées sur des tréteaux ce qu’ils ont fait pousser dans leur petit lopin de terre privé. Les produits ne sont guère variés : des pommes de terre, des choux, des betteraves, parfois des carottes. Certains apportent des œufs que Cécile regarde avec envie. Ils sont trop chers pour les maigres roubles dont elle dispose et elle doit se contenter de pommes de terre et de choux qu’elle va s’ingénier à préparer de la façon la moins repoussante.
Malgré tous ses efforts d’économie, l’argent file vite. Elle n’en a jamais eu beaucoup mais elle ne pensait pas atteindre un tel degré de misère. Les repas sont insuffisamment nourrissants, les grands surtout ne sont jamais rassasiés. Elle et Michel acceptent d’avoir faim, mais voir leurs enfants privés du minimum est un crève-cœur journalier pour eux deux. Comment faire, les salaires sont si faibles ! Alors, parfois, quand la détresse des enfants devient insupportable à son cœur de mère, elle ouvre une valise, prend un vêtement ou un petit objet, malgré les souvenirs qui lui sont attachés, pour le troquer contre un pain noir. Quel bonheur de voir leurs yeux s’éclairer, leurs dents blanches mordre dans les tranches avec gounnandise. Elle n’ose envisager ce qui se passera le jour où tout ce qui n’est pas indispensable aura été vendu.
Un soir, Michel rentre du travail avec, sous le bras, quelque chose d’informe enveloppé dans du papier journal, quelque chose de précieux apparemment car il dépose avec solennité le paquet sur la table.
Regarde ma chérie !
Cécile, entourée par les enfants qui se sont précipités pour assister à l’ouverture de cet inhabituel paquet, se dépêche de dérouler le papier.
Elle n’en croit pas ses yeux.
– Une tête de veau ! Cela existe ici. Comment as-tu fait pour te la procurer ?
– Répondre à ta question est secondaire pour l’instant. Ce qui est primordial, c’est que tu nous la cuisines comme tu le faisais chez nous, enfin, se reprend-il penaud d’avoir employé une expression maladroite, comme à Montpellier. J’ai même une carotte et quelques herbes odorantes, ajoute-t-il, les sortant d’une poche de sa grosse veste de travail, une veste matelassée en drap rugueux fournie par l’usine.
Trouver une marmite assez grande demande quelques instants. La remplir d’eau froide au lavabo commun avec une casserole comme louche est le travail d’Elisabeth, qui la pose avec précaution sur le poêle et y plonge la tête de veau. Auparavant, Cécile aurait changé l’eau après un premier bouillon, mais aujourd’hui il lui faut aller au plus vite et surtout au plus économique.
Une bonne odeur emplit la pièce, une odeur oubliée depuis longtemps qui fait monter à tous l’eau à la bouche et ouvre par avance les estomacs affamés.
– Vous n’allez pas tous rester là piqués à attendre qu’elle cuise. Allez jouer ! N’en dites rien aux autres enfants. Ou alors, il vous faudra partager avec eux !
Avec un tel argument, Michel est sûr de leur silence.
Les enfants sortis, Cécile repose la question à son mari.
– Comment as-tu fait pour te procurer un pareil morceau ?
– Je l’ai troqué contre le vélo de Serge.
– Le vélo de Serge, répète Cécile abasourdie.
– Oui. Avec son accord, bien sûr. Que veux-tu qu’il en fasse ? Ce n’est pas le genre d’engin à utiliser par ces temps de neige et de gel. D’ailleurs, il aurait trop attiré l’attention. Alors mieux valait le troquer tout de suite contre quelque chose avant qu’il ne soit confisqué ou volé, c’est-à-dire complètement perdu.
– Oui, tu dois avoir raison, sans doute.
– Tiens, tu emploies en français une expression typiquement russe. En plus, tu te mets à accepter ce que fait ton mari, comme toute épouse russe qui se doit d’être soumise à son mari. Je ne te reconnais plus ma Cilou. Deviendrais-tu passive ?
– Oh, Misha, ne te moque pas de moi ! Comment veux-tu que je te gronde pour ce troc, même si je trouve que tu as donné beaucoup pour recevoir peu, quand je vois le plaisir des enfants. Ils sortent si souvent de table encore affamés que j’en pleurerais à chaque fois.
– Que tu en pleures, je le sais, ma chérie. Penses-tu que je ne t’entends pas quand tu crois que je dors ?
– Tout ce que nous vivons est si dur ! Pourquoi avons-nous quitté notre Languedoc ?
C’est la première fois qu’elle ose poser cette question à haute voix tant elle se sent au bout de son courage, question que Michel fait semblant de ne pas avoir entendu. D’ailleurs, que pourrait-il lui répondre ? Ce qui est fait est fait, les gémissements ne peuvent rien y changer.
Les jours se suivent monotones dans cette affreuse maison. Rien ne s’améliore, chaque réveil est aussi pénible que le précédent. Cécile a retenu la leçon que lui a donné son mari à propos des toilettes. Elle vit perpétuellement sur la défensive, attentive à ce que chaque geste ou chaque parole ne laisse rien transparaître de ses pensées intimes. A tort ou à raison, elle se croit espionnée par n’importe qui, n’importe où. Le moindre regard insistant la met mal à Taise. Il est si visible qu’elle arrive d’un autre pays, qu’elle est étrangère. Au marché, elle se fait comprendre avec difficulté. Elle regrette de ne pas avoir suivi avec plus d’attention les leçons d’Irina et de Vladimir à Sèvres.
– Comment aurais-je pu prévoir que je me retrouverais un jour perdue au milieu d’un marché russe, se dit-elle pour s’enlever tout remords. Je n’étais déjà pas douée pour cette langue dans ma jeunesse, alors maintenant. Ici, je me sens devenir vieille avant Tâge.
Elle a vite appris à reconnaître les mots de juive ou d’allemande dans les insultes de certaines paysannes plus hardies que d’autres. Que peut-elle leur répondre ? Qu’elle n’est ni juive, ni allemande mais française, qu’elle a suivi son mari qui a voulu revenir par amour dans son pays. A quoi cela lui servirait-il ? A se faire moquer davantage d’elle car aucune de ces femmes ne croirait cette histoire.
Alors, elle baisse la tête en silence, furieuse de se sentir rougir, comme si elle était coupable.
Michel et Serge travaillent en brigade sur les bords de la Volga plusieurs jours d’affilée, puis ont droit à un jour de repos. Cécile doit s’habituer à voir partir son mari aussi bien le dimanche, les jours de la semaine n’ayant aucun caractère distinctif. Elle sent Noël approcher avec nostalgie.
Comment oublier les journées de fête à Montpellier, les cadeaux qu’elle préparait pour les enfants, leur joie quand ils les découvraient devant la cheminée, les plats mijotés pour le repas partagé en famille. A cette pensée, elle se sent envahie par le souvenir d’odeurs d’ail, d’échalote revenus dans l’huile d’olive, de friture de poissons, de fumets de gibier. Ces souvenirs olfactifs font tant partie d’elle, la montpelliéraine en exil, qu’ils parviennent à effacer un instant la puanteur ambiante.
Au Noël de 1939, au lendemain de la naissance de Misha, alors qu’elle se retrouvait seule, son mari s’étant engagé, elle n’avait pas ressenti un tel abandon, un tel isolement ! Maintenant, elle tente de cacher sa peine à Michel pour lui éviter la chaîne du poids supplémentaire de son cafard.
– Même à l’occasion de cette fête je n’aurais pas de lettre de ma mère ! Depuis le 7 octobre, le jour de notre départ, je suis sans nouvelles de France. Qu’est-ce que deux mois et demi dans le cours d’une existence ? Si peu diront la plupart des gens. Pour moi, ici, après tout ce que nous avons traversé, une éternité, plus longue que toute ma vie depuis ma naissance !
A-t-elle au moins reçu celles que je lui adressées de Sarrebourg, de Döbeln ou de Grodno ? Rien n’est moins sûr… Dès mon arrivée, je lui ai donné notre adresse à Kostroma. Ma lettre est-elle seulement partie ? J’en arrive à soupçonner tout le monde de n’avoir à notre égard que de mauvaises intentions tellement je suis regardée comme une bête curieuse. Pas une femme n’a le moindre geste amical pour les enfants, jamais. Quant à en attendre de l’aide, j’y ai renoncé.
– Travailleras-tu le jour de Noël ? s’enquiert-elle auprès de Michel.
– Je n’en sais rien. Il y a de grandes chances. Ici, le 25 décembre a toujours été un jour ordinaire. Selon l’ancien calendrier, Noël était fêté le 6 janvier pour l’occident, surtout parles enfants. La plus grande fête religieuse orthodoxe était Pâques. Maintenant, il ne demeure que les fêtes laïques comme le 1er janvier, le 1er mai, le 9 mai…
– Le 8 mai, veux-tu dire, coupe Cécile .
– Non, je dis bien le 9, jour où le général Joukov a reçu à Berlin la capitulation des généraux allemands. Il y aura peut-être d’autres jours fériés que nous découvrirons au fur et à mesure.
Deux jours après cette conversation, un fumet inattendu et inhabituel tire Cécile de son sommeil. Elle jurerait reconnaître la douce odeur du pain grillé. Comme ce n’est pas possible, elle garde un instant les yeux fermés pour laisser vie à l’illusion, car ce ne peut être qu’une illusion. Mais l’odeur persiste.
Alors elle se décide à s’éveiller pour de bon et ouvre les yeux.
Michel est déjà debout, s’affairant près du poêle.
– Que se passe-t-il ? lui demande-t-elle à voix basse puisque les enfants donnent encore
– C’est Noël, nous sommes le 25 décembre, Cilou. Pensais-tu que j’allais oublier ? Hier, pour marquer cette date, j’ai acheté un morceau de pain blanc, gros… mais rassis de deux jours. Je viens de le couper en tranches, avec un peu de mal. Disons que c’est le couteau qui coupe mal.
Je le fais griller pour les enfants. Ce sera le seul cadeau qu’ils auront cette année, ajoute-t-il avec dans la voix un tremblement qu’il s’efforce de réprimer.
Avant qu’ils ne se réveillent, ceci est pour toi, ma femme bien- aimée. Tends ta main, ma chérie.
– Pour moi ! Qu’est-ce que c’est ?
Elle regarde le petit paquet plat qu’il vient de déposer dans sa main, si léger, guère plus large que sa paume, enveloppé dans un vieux morceau de journal.
– Ouvre !
Elle déplie avec précaution l’emballage. Depuis le début de la guerre, elle a pris l’habitude de ne rien jeter, ici encore moins qu’en France. Tout peut toujours être utile ! A sa grande stupéfaction, elle découvre un carnet d’une cinquantaine de pages avec une couverture en moleskine noire.
– Hier, continue Michel, quelques vieux attendaient notre sortie du travail. Ils se tiennent au carrefour de la sente et de la rue, debout, immobiles, insensibles au froid et à l’humidité qui monte du fleuve. A leurs pieds, sur un bout de papier cartonné, ils étalent leurs maigres trésors : des clous, des morceaux de ferraille, des outils aussi âgés qu’eux, du fil électrique. En vérité, toujours de pauvres choses. J’ignore si ce marché sauvage est autorisé mais il se tient chaque soir.
Serge et moi jetons un œil, par curiosité. Perdu au milieu d’un amas hétéroclite j’ai aperçu ce carnet, le seul de son espèce. Je n’ai pu résister au plaisir de l’acheter pour te l’offrir. Tu pourras y noter tes impressions, des faits importants de notre vie, tout ce que tu voudras. Il t’appartient en toute propriété.
– J’ai honte, je n’ai rien à t’offrir…
Michel ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase.
– Oh si, ma femme ! Tu me donnes chaque jour depuis notre mariage, depuis près de vingt ans déjà, le plus beau cadeau qu’un homme puisse rêver de recevoir d’une femme : ton amour. Et aussi ta confiance, ajoute-t-il dans un murmure. C’est si merveilleux d’avoir au fond de soi l’assurance d’être aimé, sans condition, envers et contre tout.
– Oui, je t’aime, même si je ne te le dis pas souvent. Tu sais que je suis gênée d’étaler mes sentiments devant les enfants.
A cause de cet amour, je t’en prie, fais attention à toi, prends soin de toi, même si parfois mes recommandations t’agacent ! J’ai tellement besoin de toi !
– Arrête de me dire des mots tendres, ma chérie, tu vas me faire pleurer d’émotion.
Ne laissons pas le pain brûler, il est juste doré à point. Réveille les enfants, il est temps de le manger.
Dans cette odeur de pain grillé aucun pleur, aucune hésitation à quitter la chaleur du lit ! Chaque enfant se précipite pour recevoir des mains de Michel une tranche large de pain.
– C’est aussi bon que du gâteau, s’exclame Elisabeth !
– Du pain blanc, ça existe donc dans ce pays. Quel jour de fête ! Pourquoi ? demande Vladimir.
– Tu ne réalises donc pas que chez nous, aujourd’hui, c’est Noël, lui répond Serge. Enfin, que… quand… bafouille Serge, malheureux de sa première phrase et ne sachant plus comment rattraper sa bévue. Il jette un regard vers sa mère, craignant de voir à cause de son étourderie une ombre passer sur son visage.
– Serge a raison, confirme Cécile avec légèreté en souriant, aujourd’hui à Montpellier, c’est Noël. C’est pourquoi votre père a décidé de vous faire la surprise de ce bon pain, avant que vous alliez en classe.
Comme un matin habituel, Michel et Serge sont partis au travail et il a fallu toute l’autorité paternelle pour faire décider les enfants à rejoindre l’école.
– Ne parlez pas de Noël à l’extérieur ! C’est une fête religieuse qui n’existe plus dans ce pays.
– Quand y aura-t-il une fête, demande Misha, pour que nous puissions rester à la maison ? J’ai peur dehors, il fait tout noir et si froid.
– Dans une semaine, ce sera la nouvelle année. Vous aurez alors quinze jours de vacances.
Au travers de la double fenêtre, Cécile regarde partir les trois écoliers, leur souffle un baiser du creux de sa main.
– Pauvres chéris, pense-t-elle, comme vous êtes mal habillés pour affronter le -10° de ce matin, avec vos culottes courtes et vos chaus-settes. Vous avez beau les tirer au maximum, vos genoux restent découverts. Pourvu que vos galoches résistent à la neige ! Impossible pour le moment de vous chausser de bottes en feutre comme tous ici. Elles ont beau ne pas être chères, elles sont beaucoup trop onéreuses pour notre bourse.
L’odeur persistante du pain grillé donne encore un peu d’intimité à ce local si impersonnel ! Qu’elle déteste cette bâtisse ! Jamais elle n’aurait cru qu’il puisse exister un tel taudis dans un pays civilisé et, comble de surprise, que des gens paraissent heureux d’y habiter. Un minimum de propreté le rendrait déjà plus vivable.
Après le bruit et l’agitation du réveil et du petit déjeuner, le silence règne dans la chambre. Bébé s’est rendormi, sa bouillie de sarrasin avalée malgré force grimaces. Irène joue dans un coin entre deux lits, suçant une croûte de pain. Avec des petits cailloux et quelques perles, elle fait des dessins par terre.
– Un, deux, trois, quatre, cinq, se met-elle à répéter comme une comptine, sa science tout neuve se limitant à ces chiffres.
– Chante, ma chérie, chante, avec l’insouciante innocence de ton âge. Que te réserve l’avenir ? Qui de nous peut le savoir… et pourquoi ? Les catastrophes arrivent toujours assez tôt. Profite de ton enfance ma douce…
La vue de cette scène n’allège pas le cœur de Cécile. Déjà ce semblant de jour de fête est oublié. Un motif récent de souci vient la troubler dès qu’elle est seule. Ce précieux petit carnet peut devenir son confident privilégié, si elle ose mettre des mots sur son inquiétude.
Alors qu’ils avaient à peu près bien supporté l’inconfort du voyage en chemin de fer et les deux séjours en lieux d’accueil, dès leur arrivée à Kostroma et leur entrée à l’école les enfants ont attrapés de gros rhumes. Comme si leurs organismes étaient épuisés et ne réagissaient plus contre les microbes. Maintenant, des toux grasses les secouent, grands comme petits.
Michel est atteint aussi, avec des manifestations différentes. Il a une toux sèche et quinteuse qu’il cherche à dissimuler mais qu’elle entend avec la plus grande inquiétude. Il rentre chaque jour de plus en plus las de son travail, se laissant tomber comme un sac mou sur une chaise, jambes écartées, livide. Il faut un long moment à son visage pour qu’il reprenne une coloration naturelle. Cette fatigue la terrorise, elle la trouve anormale. Peut-être est-ce une fausse impression mais il lui semble qu’il a maigri, vieilli en quelques semaines. Des cernes sombres soulignent ses yeux qui en paraissent plus grands. Leur teinte s’éclaircit comme si leur pigmentation s’atténuait. Ses cheveux paraissent perdre de leur abondance et de leur lustre.
La nuit, elle est hantée par de mauvais rêves, troublée jusque dans son sommeil par cette toux. Elle se réveille affolée, persuadée que son mari repose mort à côté d’elle. Il faut qu’elle se force à tendre une main vers lui, qu’elle sente son corps chaud pour être rassurée et se rendormir pour basculer à nouveau dans le même cauchemar.
Michel reste silencieux sur les difficultés rencontrées dans son travail. Il veut protéger tant qu’il le peut Cécile. Serge ne peut garder pour lui tout ce qu’il vit. A sa mère, sa confidente préférée, il raconte leurs journées, leurs contacts avec les autres ouvriers. Le long voyage et ces quelques semaines sur place ont suffi pour qu’il possède à fond sa langue paternelle, conservant toutefois une pointe d’accent méridional qui le différencie des autres et lui donne un certain charme.
C’est lui qui explique à sa mère le principe du pont flottant sur lequel en été les camions roulent vers l’autre rive de la Volga pour atteindre Moscou après une journée de route.
– En travers du fleuve, est disposée une rangée de chalands mis côte à côte. Sur ces bateaux sont posées en travers des poutres sur lesquelles sont clouées de grosses planches.
– Crois-tu que ce soit solide et que les chalands ne risquent pas de s’enfoncer sous le poids des camions ?
– Pas de danger, maman. Et puis, à en juger par ce que nous voyons dans les rues en ce moment, la circulation ne doit pas être considérable. C’est par bateau sur le fleuve que se fait la majorité du trafic.
Quand arrive le gel, le pont est démonté. Actuellement les camions, à petite vitesse, traversent directement sur la glace. Il ne sera remonté qu’après la débâcle et le passage des glaçons, de vrais morceaux de banquise, d’après les racontars !
Un soir, Vladimir rentre de l’école, pressé de transmettre une nouvelle étonnante.
– Maman, tu craignais la solidité du pont de bateaux ! Tu te trompais, c’est plutôt la solidité de la glace qu’il faut craindre.
Voilà ce qui se raconte à l’école.
Hier en fin de journée, deux gros camions, des Dodge provenant de l’armée américaine, sont tombés dans le fleuve. Pour une raison inconnue, la glace devait être fragilisée. Peut-être avait-elle été ébranlée par le passage d’un précédent camion surchargé. Les deux camions se suivaient de près. En un instant, dans un grand craquement sinistre, la glace s’est fendue et les deux camions ont basculés dans l’eau. Avec les deux chauffeurs, les deux chefs de bord et tout leur chargement!
Le temps que des gens accourent, ceux qui ont assisté à la scène et ceux qui ont entendu le bruit, il ne restait rien du convoi : plus de traces des camions ou des hommes. Ils ont été comme avalés par le fleuve. Simplement, un grand trou d’eau verdâtre glaciale, calme. Pourtant, un des hommes a tenté de s’échapper en sautant hors d’un camion. Il n’a pas pris assez d’élan : il est tombé dans l’eau directement.
Avec l’inconscience de l’enfance, il ajoute :
– Il paraît que la mort arrive tout de suite, en une ou deux minutes maximum. Même un bon nageur ne peut survivre. Quand il essaie de remonter à la surface, il se trouve emprisonné sous la couche de glace, son corps étant déporté avec le courant par rapport à l’endroit où la glace a cédé.
– Tu n’aurais pas par hasard quelque chose de plus gai à nous raconter, grogne Serge, ajoutant plus bas, à la seule intention de Vladimir, espèce d’imbécile ! Tu ne peux pas réfléchir deux secondes avant de parler.
Bien sûr, Serge est au courant de l’accident. Tout au long de la journée, ce drame a été décortiqué par les ouvriers, chacun faisant ses commentaires. Il aurait préféré que sa mère l’ignore tant il se doute de l’impact de cette histoire sur elle.
Dès qu’elle comprend ce qui s’est produit, elle devient blanche. Quelle mort horrible ! Elle se sent aussi glacée que si elle était tombée dans l’eau. Elle pense aux femmes, aux enfants que ces malheureux laissent peut-être et qui n’auront même pas une tombe où aller se recueillir et les pleurer. Déjà la neige, dans laquelle elle ne voyait qu’un linceul, lui faisait peur. Elle n’avait pas réalisé les dangers potentiels de la glace, trompée par son épaisseur apparente.
– En qui ou en quoi avoir confiance dans ce pays ? se demande-t-elle en silence. Ni dans les gens qui pratiquent l’espionnage et la délation, ni dans les choses qui dissimulent leur traîtrise. Alors comment trouver la paix de l’âme, même rien que pour un moment ?
Quelques jours plus tard, Vladimir est tout excité de rapporter une nouvelle histoire à sa famille, assuré ce soir de ne pas se faire gronder par son aîné.
– Plusieurs fois, j’ai croisé dans la rue un attelage qui dégage une odeur auprès de laquelle celle des toilettes d’en bas évoque la rose. Vous ne savez pas pourquoi. Moi, je sais, dit-il tout fier.
Michel et Cécile se regardent, retenant leur sourire. Eux aussi ont croisé de tels attelages, dont ils ont immédiatement compris l’utilisation, mais ils ne veulent pas priver leur fils de la joie de raconter sa découverte.
– Tout à l’heure, le conducteur d’un traîneau s’est arrêté devant la maison. Il a déchargé un des tonneaux posé à l’arrière et avec son aide, armé d’un seau accroché au bout d’une longue perche, il s’est dirigé vers le cagibi des toilettes. Intrigué, je l’ai suivi, en restant dans la cour. Il a plongé la perche et le seau dans les tinettes, a remué, gratté et remonté le seau débordant de merde qu’il a vidée dans le tonneau. Bonjour l’odeur, moi je me pinçais fort le nez. Lui, calmement, a recommencé plusieurs fois la manœuvre, comme s’il ne sentait rien. Puis tous deux sont repartis avec le tonneau presque plein qu’ils ont porté jusqu’au traîneau.
Ce n’est pas possible de faire un bouleau pareil, comme cela, à la main. A Montpellier, je me rappelle : il y a un camion spécial avec un grand tuyau qui se déroule et qui aspire toute la merde directement de la fosse à la citerne placée à l’arrière du camion. Ainsi pas d’odeur !
– Ici, tu le constates, les gens vivent comme au Moyen-Age, conclut Seige. Il n’ose ajouter : nous allons devoir nous y habituer.
Les jours passant, les problèmes s’ajoutent les uns aux autres, rendant chaque jour plus usante cette vie difficile. Michel a beau quémander à la mairie un autre logement, avec l’humilité qui convient à sa situation, rien ne change.
– Vous avez un toit, de quoi vous plaigniez-vous ? Vous n’êtes pas à la rue. Cette pièce ferait le bonheur de gens moins difficiles que vous. Il y en a d’autres à reloger avant vous.
Les autorités sont lassées par la répétition de sa demande. Il est de plus en plus mal reçu. Pourtant, il persiste, par amour pour Cécile.
A l’école, les enfants sont regardés comme des étrangers, avec une hostilité qui les fait souvent pleurer.
– Maman, les autres élèves ne veulent pas jouer avec moi, se plaint Elisabeth. Ils me traitent tantôt de fille de juif, tantôt de sale allemande. Pourquoi ? Je ne suis ni l’une ni l’autre.
– Non, ma chérie, mais les enfants ont simplement dû t’écouter parler avec tes frères. Comme ils ignorent le français, ils imaginent que vous parlez entre vous yiddish ou allemand, les deux seules langues étrangères qui existent pour eux.
Cette mésaventure arrive aussi aux garçons qui répondent à ce qu’ils ressentent comme une insulte avec leurs poings, ce qui entraîne bagarres et punitions. Pendant quelques jours, le calme s’établit, puis les insultes reprennent. Dans la rue, ils reçoivent souvent des pierres lancées par des écoliers qu’ils ne connaissent pas. Eux sont si reconnaissables avec leurs vêtements différents !
Très vite les chaussures apportées de France ne résistent pas. Le cuir à l’origine de mauvaise qualité est brûlé par la neige. Il absorbe l’eau, chaque soir les enfants rentrent les pieds mouillés. A son grand désarroi, Cécile se voit dans l’obligation de les remplacer. Où trouver l’argent nécessaire ? Une seule solution : vendre le landau qui a servi pour les aînés et qu’elle a soigné avec tant d’amour qu’il est encore en parfait état Avec lui partent les draps de dessus bordés, égayés par un grand volant en dentelle blanche, le petit matelas moelleux, empli de laine fine qu’elle faisait carder à chaque nouvelle naissance. Elle ne conserve que la couverture bleu et blanc tricotée par tante Amélie. Se séparer de ce dernier objet venant de sa marraine lui arracherait le cœur. Trop de souvenirs y sont attachés, comme les premiers gazouillis des enfants durant les promenades avec sa mère au Peyrou ou au jardin du Champ de Mars ! Ces jours heureux ont-ils jamais existé ? Ils lui semblent si loin qu’elle doute de leur réalité.
Michel récupère contre quelques kopecks une grande caisse en bois. Il installe en dessous deux morceaux de planche pour remplacer les patins. Une corde tendue entre deux manches à balai cloués sur les montants de la caisse sert de poignée.
– Voilà une poussette locale ! Ainsi tu pourras aller faire tes courses avec Boris plus facilement qu’avec le landau, haut sur roues et peu conçu pour rouler dans la neige ou sur la glace.
– Une poussette de miséreux, de moins que rien. Voilà ce que nous sommes devenus, pense Cécile, même si elle reconnaît que cet attelage est plus fonctionnel.
Le thermomètre, resté stationnaire aux environs de -10°, baisse, descend brutalement fin février à -25°. Cécile regarde chaque matin le mercure avec une inquiétude grandissante.
– Jusqu’à quand cette froidure va-t-elle durer ? Comment les enfants vont-ils supporter un pareil changement de climat ? Dire que lire la description des hivers russes chez Tolstoï ou Pouchkine m’enthousiasmait à 18 ans. Les tempêtes de neige, les vitres des fenêtres décorées par les arabesques du givre, les troïkas traversant les grandes étendues blanches où seul résonnait le bruit des clochettes des chevaux, tout cela me paraissait si romantique ! Il m’était facile de rêver ainsi, confortablement assise auprès de la cuisinière qui chauffait si bien. La réalité est toute autre, plus romantique du tout ! Nous allons tous mourir de froid si ce temps continue.
Les toux d’Elisabeth et de Misha deviennent alarmantes. Ce n’est plus un gros ihume ou une simple bronchite. Tous deux brûlent de fièvre. Après une nuit où ils s’enfoncent dans un délire funeste, sans qu’elle puisse parvenir à faire baisser leur température, elle décide de demander l’assistance d’un médecin.
– Faire venir le médecin ! Tu penses qu’il va se déplacer pour tes enfants. Pour qui donc te prends-tu ?
La responsable de la Maison du Paysan est horrifiée par sa demande.
– Ils sont très malades, je t’assure, ils brûlent de fièvre. Ils vont attraper la mort s’ils sortent par un froid pareil.
Cécile, d’habitude si timide, insiste avec ardeur. Pour ses enfants, elle est prête à braver n’importe qui, même la responsable la plus revêche.
– C’est pour tes enfants comme pour les nôtres. Aucun médecin ne se déplace. Ils travaillent tous à l’hôpital. Si tu veux en voir un, tu n’as qu’à conduire là-bas tes deux chéris, conclut la matrone d’un ton moqueur.
Discuter encore ne ferait qu’aggraver la situation. Cécile doit se rendre à l’évidence. Il faut sortir. Elle enveloppe les deux malades dans tout ce qu’elle peut de couvertures et accompagnée de Michel se rend à l’hôpital.
– Asseyez-vous et attendez ! dit une infirmière avec l’air aimable d’une ogresse.
– C’est urgent, nos deux enfants sont très malades, supplie Cécile.
– Attendez !
Toujours ce même mot ! Elle réprime à grand peine ses cris de réprobation. Michel essaie de la calmer.
– Ne t’inquiète pas, ce sont des enfants solides, ils n’ont jamais été malades. Ils vont recevoir des médicaments et dans quelques jours ils courront à nouveau, leur gaieté retrouvée.
Un médecin, enfin, ausculte les petits malades. Avec brusquerie, il assène son diagnostic, sans se préoccuper de l’effet de ses paroles sur Michel qui traduit pour Cécile.
– Ils ont une congestion pulmonaire. Il faut les hospitaliser deux semaines. Après, nous déciderons s’ils peuvent rentrer chez vous.
Pour elle, ce verdict est dramatique.
La voici donc obligée d’abandonner ses enfants à des mains étran-gères, deux petits qui se plaignent spontanément en français. Elisabeth se débrouille assez bien en russe, mais Misha parle bien peu. Qui va faire l’effort de les comprendre dans cet hôpital ?
Tout le long du chemin de retour, malgré la présence de Michel, elle pleure, inconsolable, trop lasse pour avoir la force de se rebeller contre le destin qui la malmène.
Deux jours plus tard, alarmée par l’état d’Irène dont la fièvre plafonne à 40,2°, seule car Michel doit se rendre au travail, elle l’emmène à l’hôpital la fillette blottie dans ses bras pour entendre du médecin les mots russes qu’elle n’a plus besoin de se faire traduire : congestion pulmonaire.
Le médecin lui parle aussi d’un centre où il faudra envoyer les trois enfants pour leur convalescence, un sanatorium, à 10 kilomètres de la ville, précise-t-il.
Le cœur gros, Cécile accepte l’idée de cet éloignement pour le bien de ses enfants. Que ne supporterait-elle pas pour qu’ils redeviennent forts et joyeux ! Elle espère que dans ce centre de repos ils seront mieux nourris qu’elle ne peut le faire malgré toute sa bonne volonté.
Comme la chambre paraît vide sans leur présence. Chaque soir, en berçant Boris avant qu’il ne s’endorme, elle sent les larmes lui venir aux yeux.
– Y a-t-il quelqu’un pour donner le baiser du soir à mes petits ? Sa question reste sans réponse.
Dès son premier jour de congé, Serge se prépare à rendre visite à ses deux sœurs et à son frère. La distance ne lui fait pas peur, même s’il doit la parcourir à pied.
– Je vais venir avec toi, décide Cécile.
– Maman, ce n’est pas raisonnable. C’est trop loin pour toi. Tu sais que les chemins ne sont pas dégagés et que, imprévisible, une tempête de neige peut survenir. Si tu prenais du mal, s’il t’arrivait quelque chose, que deviendrions-nous tous ? Pense à Boris, à Papa. Tu dois rester à la maison.
– Tout seul pendant tout ce chemin ? Je vais être morte d’inquiétude.
– Vladimir va m’accompagner.
Le soir, les deux grands frères rentrent avec de bonnes nouvelles.
– Elisabeth et les petits sont en bonne forme. Ils ont repris un peu de poids. Ils vont à l’école là-bas avec les autres enfants. Heureusement que tu n’es pas venue avec nous. Dans la forêt qui entoure le sanatorium, la couche de neige était si épaisse que nous avions bien du mal à sortir une jambe pendant que l’autre s’enfonçait jusqu’au genou. Les infirmières ont été toutes surprises de nous voir arriver.
– Comment avez-vous fait pour parvenir jusqu’ici ? nous ont-elles demandé.
– Nous sommes venus à pied, leur ai-je répondu.
– A pied, par ce temps…
Leur étonnement était visible.
– Vous devez bien aimer vos sœurs et votre frère pour faire un pareil voyage.
– Naturellement que nous les aimons. Et notre père aussi, et notre mère aussi les aiment. Si eux ne viennent pas, c’est parce que le sanatorium est trop loin de Kostroma. Nous, nous sommes jeunes, alors nous venons à leur place pour leur donner des nouvelles.
Je crois qu’elles s’occuperont mieux des petits parce qu’elles ont compris que nous ne les abandonnons pas, conclut Serge.
Quelques jours après cette équipée, la responsable de la Maison du Paysan appelle Cécile. Cette matrone, toujours sûre d’elle- même, aussi imposante par son tour de taille que par son verbe vif,
l’impressionne. Devant elle, elle se sent coupable sans raison.
– Tu es convoquée chez le procureur à la mairie.
– Chez le procureur ! Pourquoi ? questionne Cécile d’une voix timide.
– Je ne sais pas. Tu dois y aller immédiatement.
Le ton de la femme exclut toute discussion.
Cécile est inquiète. Elle aurait aimé attendre le retour du travail de Michel pour s’y rendre avec lui. Mais elle a peur d’indisposer cette autorité si elle tarde, son mari lui ayant bien recommandé de ne pas se faire remarquer, de se soumettre aux ordres de l’administration. A-t- elle raison de s’inquiéter ainsi ? C’est peut-être pour lui annoncer la bonne nouvelle qu’enfin ils vont recevoir un nouveau logement.
Ne voulant pas laisser Boris seul dans la chambre, puisque la mairie n’est qu’à quelques pas, elle l’emballe dans une couverture. La présence du bébé lui donne de l’assurance, attestant sa qualité de mère de famille.
Introduite dans une salle aux murs grisâtres, elle se trouve face à trois personnes : une femme et deux hommes qui la dévisagent de la tête aux pieds, la soupesant du regard comme s’ils siégeaient à un tribunal. Tout de suite sur la défensive, elle se sent rougir.
– Que me veulent ces gens ? Son cœur bat plus vite. Avec leur air soupçonneux, ils ne peuvent m’annoncer qu’une mauvaise nouvelle.
D’un geste sec, sans ouvrir la bouche, la femme lui désigne la chaise qui leur fait face.
Cécile installe Boris sur ses genoux, le démaillote de la couverture ce qui lui permet de reprendre son souffle avant d’oser lever les yeux vers ses vis-à-vis. Le procureur, un homme au crâne dégarni tel un gros œuf, la regarde droit dans les yeux. Il parle si vite qu’elle n’est pas sûre d’avoir bien compris. Pourtant elle écoute avec attention. Comme elle reste muette d’étonnement, il répète une deuxième fois son discours, plus lentement, en jouant machinalement avec une règle métallique posée devant lui.
Plus elle écoute, plus les mots ont du mal à parvenir à son cerveau, tant elle est sidérée par ce qu’elle entend. Le procureur ayant terminé, la femme le relaie et reprend presque mot pour mot le premier discours. Le troisième personnage, en silence, écrit quelques phrases sur un registre et attend.
– Alors…
– Comment pouvez-vous me faire cette demande ? Elle coupe la parole à la femme avant que celle-ci n’ait la possibilité de finir sa phrase.
Si j’ai bien compris ce que vous venez de me dire, vous voudriez que j’abandonne trois de mes enfants, ceux qui sont pour le moment dans le sanatorium. Comment pouvez-vous, répète-t-elle.
Elle voudrait trouver les mots les plus justes, les plus forts, les plus blessants. Elle ne sait plus si elle s’exprime en russe ou en français, mêlant tutoiement et vouvoiement, tant la colère l’envahit. La pièce tourne autour d’elle, les murs vacillent. Elle sent les battements de son cœur s’accélérer, une pince de fer lui broie l’estomac. Elle veut continuer à parler, mais un voile noir passe devant ses yeux.
Un linge mouillé lui balaie la figure. Elle ouvre les yeux et se voit allongée par terre, sans comprendre ce qui se passe. Elle entend les pleurs de Boris. Il lui faut quelques secondes pour réaliser qu’elle vient de s’évanouir dans le bureau du procureur. Tout lui revient en mémoire. Les deux hommes sont partis, la même femme que tout à l’heure la secoue par les bras.
Cécile fait un geste brusque pour se dégager de cette emprise comme si les mains de la femme qu’elle méprise la salissaient. Elle se lève avec difficulté, en s’appuyant sur le sol. Bien que ne se sentant pas solide sur ses jambes, elle ne veut pas rester ainsi allongée, dans une position de faiblesse par rapport à cette femme qui la domine de toute sa taille.
– Rentrez chez vous. Un garde va vous accompagner.
Sans dire un mot, sans jeter un regard autour d’elle, Cécile attrape Boris qu’elle serre si fort dans ses bras que ses pleurs augmentent.
Le soir, dès qu’ils entrouvrent la porte de la chambre, Michel et Serge ont un coup au cœur. Dans la pièce, règne un silence inhabituel, alarmant. Cécile est allongée sur son lit, Boris endormi, blotti dans ses bras. Elle est si livide que tous deux éprouvent le même soupçon horrible : ils la pensent morte.
– Cécile, hurle Michel, tandis que Serge hurle aussi fort en même temps : Maman !
Ces deux cris lui font ouvrir les yeux.
– Que se passe-t-il, ma chérie ? questionne Michel en lui prenant les mains. Tu nous as fait une de ces peurs. Nous t’avons crue morte.
– Je n’en suis pas loin. Jamais je n’ai pensé qu’une pareille chose pouvait arriver, que des gens auraient le culot de me proposer une telle horreur.
– Cilou, calme toi, ma chérie. Je ne comprends rien. De quelle horreur parles-tu ?
– Oh ! Michel, ce n’est pas possible.
Au milieu des sanglots qui la secouent, elle raconte ce qui lui est arrivé chez le procureur. Comment les autorités voulaient qu’elle abandonne Elisabeth, Irène et Misha pour les confier à des orphelinats.
Michel est atterré. Il a entendu dire que c’était, la plupart du temps, le sort réservé aux enfants des détenus politiques, les mères n’ayant plus les moyens de s’en occuper seules. Les autorités les plaçaient dans des orphelinats. Ils disparaissaient à jamais pour leur famille.
Mais jamais il n’aurait pu imaginer qu’un homme oserait proposer pareille abomination à sa femme.
L’affaire en reste là. Jamais le mot orphelinat n’est plus prononcé par aucun responsable de l’administration ou de l’hôpital.
Cécile met du temps à retrouver son état normal. Pour un rien, un retard des enfants à la sortie de l’école, un imprévu, un homme qui la regarde dans la rue d’un air qu’elle trouve bizarre, elle s’affole, une crise de larmes la secoue. Plusieurs fois, elle fait le même cauchemar : un petit a disparu. Elle se réveille en sueur, affolée. Michel la sent se lever.
– Où vas-tu ? demande-t-il inquiet.
– Voir les enfants.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, compte-t-elle à voix basse, ils sont tous là, se recouchant, pour cette nuit tranquillisée.
Avec des délais variables, tant bien que mal, les lettres envoyées par Cécile à sa belle-mère parviennent aux environs de Samara où l’autre partie de la famille a été envoyée. Dès les toutes premières, Baboula détecte la solitude morale de sa belle-fille, ses difficultés d’adaptation à une vie si éloignée de celle qu’elle a connue jusqu’alors, le tout aggravé encore par une langue qu’elle maîtrise mal. Son cœur de mère s’inquiète. Elle qui n’a pas eu le courage de s’opposer à la décision de retour de son fils se sent en partie responsable de cette situation. Elle décide de déposer une demande d’autorisation pour se rendre à Kostroma, sans en parler dans ses lettres, ne sachant pas si elle recevra l’accord ni à quelle date.
Les nouvelles empirent. Elle apprend que deux puis trois enfants sont hospitalisés, que Michel lui-même est malade. A chaque lettre, de nouveaux soucis. Elle est persuadée que Cécile a besoin d’aide et de réconfort, sinon elle va s’effondrer.
L’autorisation n’arrive toujours pas.
– Tous ces questionnaires auxquels il faut répondre ! Si je me rappelle bien, du temps des tsars, l’administration était déjà tatillonne. Le socialisme n’a rien arrangé ! Il ne faut surtout pas se plaindre, réclamer, commente-t-elle avec sa fille Irène. Attendre, toujours attendre le bon vouloir d’un officiel qui dispose du pouvoir de signer ou de ne pas signer, sans justification aucune. Jusqu’à quand va-t-il me falloir attendre ?
Que personne ne vienne me parler de liberté, sous un régime où il faut un laissez-passer, le fameux propouska, et une autorisation pleine de tampons et de cachets pour se rendre d’une ville à une autre d’un même pays !
Elle ne peut exprimer sa colère que dans le secret de sa famille. A l’ovir, elle affiche un air humble et reformule sa demande sans se lasser.
– Camarade, entre mères il faut s’entraider, lui murmure une femme de son âge qui la reconnaît pour l’avoir déjà vue plusieurs fois au bureau. Ecoute mon conseil. Quand tu remplis un formulaire, arrange toi pour conserver un double.
– Comment faire pour avoir un second papier ?
– C’est facile. Tu fais une erreur, tu raies un mot. Le papier n’est pas accepté par le préposé qui t’en donne un autre. Celui-ci, tu le remplis proprement et tu gardes le mauvais. Ainsi, d’une fois sur l’autre, tu sais exactement ce que tu as écrit.
Si tu varies ne serait-ce que d’un mot dans ta déclaration, tu risques de ne jamais voir ta demande acceptée.
– Merci. Dieu te bénisse toi et tes enfants, ajoute-t-elle à voix très basse.
Après une nouvelle visite à l’ovir, après avoir rempli encore une fois un papier, elle en ressort avec la fameuse autorisation de séjour, pour un mois. Malgré l’hiver, elle décide de se mettre en route tout de suite, angoissée de savoir son fils malade.
La lettre annonciatrice de ce voyage parvient à Kostroma la veille du jour de l’arrivée par le train de la voyageuse. Cécile est touchée jusqu’aux lamies par l’initiative de sa belle-mère.
– Elle n’est plus toute jeune et elle n’hésite pas à entreprendre pour nous voir un voyage pareil. Dans quel état de fatigue va-t-elle arriver, la pauvre ? s’inquiète-t-elle.
– J’irai la chercher à la gare, décide Serge. Pour le travaille m’ar-rangerai avec le contremaître. Nous reviendrons à pied, je connais des raccourcis.
Dehors, le themiomètre frôle les -15°. Heureusement le temps est sec. Dans le ciel bien dégagé, un soleil resplendissant transfomie les étendues de neige en couvertures de diamant. Au milieu d’elles, les maisons perdent leur aspect lépreux, la blancheur du sol avivant le crépit décoloré des façades. Seules les rues principales sont dégagées, les autres disparaissent sous une couche de neige tassée, particulièrement glissante.
La gare se trouve à l’autre bout de la ville. Depuis leur arrivée à Kostroma, Serge et ses frères ont eu le temps de parcourir la ville en tous sens, au début par curiosité ou distraction, maintenant par nécessité, puisqu’aucun transport en commun ne circule. Bien souvent un bruit court que dans tel ou tel coin de la ville, il est possible de trouver des pommes de terre ou du saucisson à moindre coût. Les premières fois, Cécile pleine d’espérance s’y rendait. Arrivait-elle trop tard, n’avait-elle pas su exactement trouvé, elle revenait de cette expédition dans le froid, déçue, les mains vides, épuisée d’avoir parcouru un tel chemin sur une fausse indication. Le plus souvent, maintenant elle y envoie les aînés. Serge, plus débrouillard qu’elle, parfois rapporte des légumes non gelés, parfois revient bredouille.
Aucun raccourci n’a plus de secret pour lui, ce qui lui permet d’arriver à la gare en avance sur l’heure prévue du train. Son expérience récente des trains soviétiques lui indique qu’il va sûrement devoir attendre. Combien d’heures ? Inutile de demander à un employé de la gare, pour s’entendre répondre le mot traditionnel “ Attends “.
La salle d’attente est bondée. Sur les bancs, les gens sont massés les uns contre les autres, une façon de garder un peu de chaleur, pense Serge. Certains ont entassés leurs ballots devant eux pour pouvoir allonger leurs jambes dessus. Ils dorment repliés sur eux- mêmes, la tête reposant sur leur paquet le plus précieux posé sur leurs genoux qu’ils enserrent de leurs bras dans leur sommeil. D’autres sont affalés sur leurs voisins, au risque de se faire redresser d’un coup d’épaule brutal. Ni le bruit environnant des conversations, ni les pleurs de quelques marmots ne les gênent.
Serge retrouve des souvenirs et des sensations récentes. Il s’assied à même le sol, dans un coin qui lui paraît être assez bien protégé des courants d’air qui tombent des vitres cassées en haut des fenêtres.
– Est-ce l’échelle ou les carreaux qui manquent pour effectuer la réparation ? Encore une question que Serge se pose en silence. L’odeur est déjà pestilentielle, que serait-elle fenêtres closes?
Deux heures passent sans que personne ne bouge ou ne rouspète. Pour s’occuper, Serge essaie de deviner d’où viennent tous ces gens, où ils vont, à quoi ils pensent, ce qui leur fait supporter la vie. Devant l’air absent de cette foule, il en arrive à la conclusion désespérante qu’elle est composée de malheureux qui, comme la famille Orloff il y a quelques semaines, sont des pantins manœuvrés, telles des marionnettes au bout de leurs fils, par la volonté d’une autorité supérieure invisible et toute puissante.
Il devine à travers les carreaux opaques de crasse l’arrivée d’une forme sombre qui bouge. Sans que rien ne l’annonce, le train entre en gare avec une majestueuse lenteur ce qui déclenche dans la salle un mouvement de foule. Les gens s’agitent, rassemblent leurs paquets, les mères crient pour activer leurs enfants. Affolés, par peur de perdre leur mère, ils s’accrochent à une main libre ou à un bord de manteau. Pressés de sortir pour gagner le train, les gens s’écrasent à la porte donnant sur le quai. Cette cohue laisse Serge indifférent. Lui n’a pas à tenter de trouver une place assise dans le train.
La meute passée, il se lève tranquillement, se poste sur le quai, le long du mur, près de la pendule, en souvenir de tous les rendez-vous en France qui avaient toujours lieu “sous la pendule” quelque soit l’endroit. Sa grand-mère n’a beau n’avoir rien précisé dans sa lettre, il sait qu’à sa descente du train, elle s’approchera sans hésitation de cet endroit.
Au milieu de l’embrouillamini des gens qui veulent monter dans les wagons et de ceux qui viennent d’en descendre, il aperçoit sa grand-mère qui se dirige calmement vers la pendule qu’elle a tout de suite repérée.
– Baboula !
– Je savais bien que je trouverais quelqu’un de la famille à m’attendre sous cette brave pendule !
Tous les deux se tombent dans les bras.
– Trêve d’embrassades, allons-nous en d’ici, reprend-elle. Trop de mauvais souvenirs avec les gares et les trains, n’est-ce pas ! J’ai hâte de vous retrouver tous.
– Nous allons prendre des chemins qui traversent les cours des maisons. C’est plus rapide que par la route. A cette heure tardive, personne ne nous demandera quoi que ce soit.
– Maintenant que nous sommes débarrassés de cette foule, que je te regarde Serge, l’aîné de mes petits-fils ! Tu as encore grandi depuis que nous avons été séparés. Tu es réellement un homme maintenant !
– Ce n’est pourtant pas ce que nous mangeons qui favorise ma croissance ni celle de mes frères et sœurs !
Serge a besoin de vider son cœur. Baboula, la grand-mère avec laquelle il a beaucoup vécu du temps heureux où il allait passer toutes ses vacances à la ferme, est la personne de référence, celle qui a déjà vécu en Russie, celle qui connaît ce pays, un ange tutélaire en quelque sorte, dont il attend la résolution de leurs difficultés.
Cette marche est un moment privilégié où il a sa grand-mère pour , lui tout seul, où il peut lui parler à cœur ouvert sans que personne ne l’entende, ni un membre de sa famille, ni des oreilles indiscrètes toujours plus ou moins aux aguets.
– J’ai compris au travers des lettres de ta mère que votre vie est terrible. A Samara, c’est un peu mieux, personne n’est tombé malade. Je m’en veux de ne pas avoir interdit à ton père et à ton oncle de revenir ici.
– Que dis-tu là grand-mère ? J’ai toujours cru que toi aussi tu voulais revenir dans ton pays.
– Ton grand-père l’aurait voulu, lui, certainement. De son vivant, je n’ai pas osé m’élever contre ce qui était sa volonté. Pourquoi se disputer au sujet d’un projet qui me paraissait aussi irréel ? Lui mort, quand ton père et ton oncle ont décidé d’entreprendre ce voyage de retour poussés par un mélange de patriotisme et de piété filiale, j’ai continué à taire le fond de ma pensée. J’aurai dû refuser carrément de les suivre. Cela les aurait peut-être fait réfléchir. Ils auraient peut-être abandonné leur projet.
Ainsi j’ai cautionné cette folie sans nom. Seule, je serais restée en France.
Baboula avance accrochée au bras de son petit-fils, ayant confiance en sa force pour la rattraper si elle glisse sur une plaque de verglas cachée sous la neige. Celui-ci règle son pas sur le sien. Serrée contre lui, elle va au bout de sa pensée.
– Je vais te dire quelque chose dont je n’ai parlé à personne et dont je ne suis pas fière, mais pas fière du tout. Tu es assez grand pour garder un secret.
Il m’a fallu arriver ici pour comprendre ce que signifiait le texte mystérieux de la carte postale que j’avais reçue, bien avant notre départ, de la fameuse parente qui habitait près de Taganrog.
“ Elle est très méchante “ écrivait-elle, soulignant d’un trait de plume le mot méchante. Je revois comme si c’était hier ce tracé vigoureux à l’encre violette.
Sur le moment, je m’étais demandée de qui elle pouvait me parler. Peut-être même, idiote, ai-je fait allusion à mon incompréhension dans ma réponse… Maintenant, trop tard, bien trop tard, j’ai compris.
Elle voulait me dire de façon détournée, car elle ne pouvait le dire ouvertement : “ Surtout ne reviens pas, ne crois pas les paroles de Staline “. La pauvre, est-elle morte ou vivante ? Je n’en sais rien : cette carte prophétique a été le dernier signe de vie que j’ai reçu d’elle. Comment ai-je pu être assez bête pour ne pas réaliser ? Si j’avais compris alors, peut-être que notre vie en aurait été changée.
Pendant quelques instants, tous les deux avancent en silence, Baboula perdue dans ses pensées, Serge ému par la confiance qu’elle lui témoigne et stupéfait de ce qu’il entend
– A quoi bon tous ces “ peut-être “ ? reprend-elle avec un gros soupir. Ce n’est pas pour me donner l’absolution, mais ce qui est fait est fait. Les regrets ou les remords ne servent à rien, comme disait ta chère grand-mère Aurélie. Peut-être te rappelles-tu sa phrase favorite ?
Allez, parle moi plutôt de toi, de votre vie en famille. Cela m’évitera de geindre comme une vieille femme.
La nuit tombe lentement. Ils parlent français, comme ils l’ont toujours fait entre eux. Dans le silence qui les entoure, leurs voix doivent porter plus loin qu’ils ne pensent. Plongés dans leur conversation, ils n’entendent pas arriver une patrouille de miliciens qui les interpelle sans ménagement, avec la formule traditionnelle.
– Vos papiers.
Serge et sa grand-mère sortent chacun leur laissez-passer. Ils ont l’habitude de ces contrôles qui peuvent se produire n’importe où, à n’importe quelle heure.
Un milicien saisit les papiers tendus qu’il lit avec attention. Les autres les entourent comme pour leur enlever toute idée de fuite.
– Pourquoi es-tu ici, à cette heure tardive ? demande-t-il à la vieille dame.
– J’arrive de Samara par le train. Il a eu du retard. Je viens rendre visite à mon fils et à sa famille qui habitent à la Maison du Paysan.
– Qui est ce jeune homme ?
– L’aîné de mes petits-fils. Il est venu me chercher pour porter ma valise.
Son regard se tourne vers Serge. Il suinte le soupçon.
– Allez, suivez-nous tous les deux au poste de police.
Encadrés par les miliciens comme s’ils étaient des malfaiteurs, Baboula et Serge se sentent rougir de honte malgré le froid. De quoi ces hommes peuvent-ils les accuser ? Heureusement, ils ne croisent personne de connaissance.
La valise de Baboula, arrachée des mains de Serge, est ouverte et retournée sans ménagement sur la table du poste, juste sous l’ampoule nue qui répand une lumière trouble. Commence une fouille méticuleuse qui n’est pas sans rappeler des souvenirs à Serge.
Il tressaille quand il voit les grosses mains d’un milicien se saisir sans aucun respect du petit triptyque saint de sa grand-mère qu’elle ne quitte jamais. Elle le tient de sa propre mère. Il l’a suivie partout aussi bien de Russie en France que de France en URSS. Elle ne conçoit pas de partir en voyage sans lui. L’homme l’ouvre sans ménagement, le regarde sous tous les angles, comme si trois petits morceaux de bois sur lesquels sont peints le Christ Pancréator, la Vierge et Saint Nicolas, patron des voyageurs, pouvaient dissimuler quelque secret.
Serge a envie de l’arracher des mains de cet homme, tant sa colère est grande. Le calme de sa grand-mère le rappelle à la raison. Stoïque, elle regarde cette scène sans manifester la moindre émotion. En agissant comme un jeune écervelé, il ne ferait qu’aggraver leur situation.
Cet objet passe entre les mains de tous les policiers présents, chacun le tournant et le retournant. Le dernier le rejette avec mépris sur le tas de vêtements.
Les miliciens restent insatisfaits.
– Où habites-tu ?
Serge répète l’adresse de la Maison du Paysan, celle inscrite en toutes lettres sur son laissez-passer, Baboula celle de Samara.
– D’où venez-vous ? Que faites-vous ? Toi, travailles-tu ? Où ?
Les questions s’enchaînent les unes aux autres, les mêmes que tout à l’heure, posées par les miliciens qui assurent la garde de permanence. Ceux de la patrouille sont repartis à la recherche d’autres contrevenants.
Le temps passe. Dans la pièce voisine, le téléphone sonne à plusieurs reprises. Baboula, qui, malgré son âge, a l’oreille fine, comprend qu’un fonctionnaire est en train d’effectuer des vérifications auprès de la mairie.
La porte extérieure de la maison est ouverte avec brutalité. Un policier entre, accompagné de Michel et de Cécile, aussi inquiets qu’étonnés. Quel lieu qu’un poste de police pour des retrouvailles!
Leurs propres papiers sont examinés avec soin, puis les mêmes questions pleuvent sur eux.
– Qui est cette femme ? Pourquoi vient-elle ici ? Qui est ce garçon, Où habitez-vous?
Michel répond avec calme, sans chercher à s’approcher de sa mère ou la regarder.
– Ça va, vous pouvez partir tous les quatre. Remettez les affaires dans la valise et emportez la.
Dehors, Serge prend sa mère par le bras. Tous deux avancent d’un bon pas, en silence, sachant qu’ils partagent les mêmes pensées. Un petit nuage de vapeur les devance.
Baboula pose à chaque pas son pied avec plus de précaution encore que tout à l’heure. Elle se sent instable, bouleversée par cette interpellation. Soutenant sa mère, Michel ralentit son allure, se laissant volontairement devancer par son fils et sa femme.
– Arriverons-nous un jour à être considérés par les miliciens, les policiers et la population comme des soviétiques aussi normaux que les autres ? questionne Michel, à voix très basse, encore sous le choc de ce qui vient de se passer. J’en doute.
Ce n’est pas la première fois que nous devons subir ces contrôles. Souvent à la sortie du travail, pareille mésaventure se produit. Pour nous humilier, rien que pour cela !
Quand nous parlons français, nous sommes traités d’allemands. Je t’assure, rien qu’au ton n’importe qui, sans parler un mot de russe, comprend que ce n’est pas un compliment, loin de là. Parfois même les gosses du quartier qui nous ont repérés nous lancent des pierres. J’ai du mal à ne pas les attraper pour leur flanquer une raclée ou leur laverie museau avec une poignée de neige. Dire qu’il faut se laisser insulter, attaquer sans rien dire pour ne pas envenimer notre situation bien précaire…
Je n’en parle pas à Cécile, cherchant à la protéger au maximum. Elle a tant de soucis avec la santé des enfants, elle est tellement courageuse. Pourtant, il y a des jours où elle n’en peut plus. Je le vois, même si elle ne se plaint jamais.
Ta présence va lui réchauffer le cœur.
– Ah, mon fils…
Ces trois mots suffisent à Baboula. Pourquoi reprendre la conversation qu’elle vient d’avoir avec Serge et culpabiliser davantage Michel ? Ce qui est fait est fait.
Dès qu’elle voit Michel dans l’éclairage de la chambre commune, elle lui trouve une mine inquiétante. Elle est atterrée de constater combien il a maigri. Elle remarque aussi qu’il tousse souvent, tout en cherchant à le cacher.
– Michel est peut-être gravement malade, confie Cécile à sa belle- mère, sans oser prononcer le nom fatidique d’une maladie. Depuis quelque temps, il a de la fièvre tous les soirs. Il se tait mais je m’en rends bien compte. Il ne veut pas arrêter le travail. Nous vivons tous dans la même pièce. Cela peut être dangereux pour les enfants.
Je ne sais pas ce que nous allons devenir. J’ai si peur de l’avenir. Ce ne sont pas des pommes de terre, souvent gelées, des betteraves cuites à l’eau sans même de sel trop cher, qui peuvent lui redonner des forces.
Peu de temps après cette conversation, son état empirant, Michel gagne l’hôpital. Ce que redoutait Cécile se confirme. Le médecins prononce le mot dont le son et le sens lui deviennent familiers : congestion pulmonaire. Il faut l’hospitalier de toute urgence.
– Va-t-il être malade longtemps ? questionne Cécile.
– Comment veux-tu que je le sache, tout va dépendre de sa réaction aux médicaments.
A Montpellier, les relations entre Cécile et Victoria se déroulaient selon les bons usages. Même le séjour à Bonnes-les-Mimosas et les difficultés rencontrées là-bas n’avaient pas créés d’intimité profonde entre elles.
Si Cécile agissait avec respect vis-à-vis de sa belle-mère, elle souffrait de l’influence que celle-ci gardait sur Michel. Elle avait du mal à cacher le mouvement de jalousie et de déception qu’elle éprouvait lorsque son mari faisait à sa mère des confidences ou discutait d’une décision à prendre. Quelques heures ou jours plus tard, elle, sa femme, serait mise devant le fait accompli. Par rapport à sa propre mère, elle se sentait beaucoup plus indépendante et pensait, sans l’exprimer, que son mari n’avait pas coupé le cordon ombilical avec sa famille.
La venue inespérée de sa belle-mère juste au moment de la maladie de Michel lui fait perdre sa réserve et sa méfiance. Sa solitude lui paraît moins lourde à porter puisqu’une autre femme la partage. Elles sont unies comme deux mères et deux femmes inquiètes pour leurs enfants, supportant ensemble un quotidien douloureux.
A qui d’autre se confier ou sur qui s’appuyer? Les gens d’ici sont inhumains, lui a-t-elle écrit une fois. La seule critique qu’elle se soit permis. Toujours cette crainte de la censure, de ce qui peut se passer si un mot déplaît aux autorités…
Cécile continue avec persévérance à écrire à sa mère, à sa sœur et à son frère. Elle envoie plus de lettres qu’elle n’en reçoit. La première lettre de sa mère lui parvient fin décembre, datée des premiers jours du mois. Presque un mois de perdu! Toute la famille paraît se porter aussi bien que possible et chacun pense beaucoup à eux. Est-ce par pudeur protestante ou par méfiance ? La lettre est courte, trop courte, inconsistante aux yeux de Cécile qui reste sur sa soif de nouvelles. Elle devrait se réjouir puisque la liaison entre elle et Montpellier est enfin établie. Pourtant, sa sensation d’isolement et de solitude grandit à chaque courrier : ce lien est si tenu, si trouble. Elle s’aperçoit à la lecture de certains, par des faits évoqués comme connus, que sa mère en a écrits d’autres entre temps qui ne lui sont pas parvenus. Où passent-ils? Perdus dans l’immensité russe, bloqués par la censure… tout peut être envisagé. Comme la France lui parait lointaine ! Un pays imaginaire, à lui faire presque douter d’y être née et d’y avoir vécu plus de trente ans.
Chaque matin, Cécile se rend au marché, une sortie obligatoire malgré le froid. Là se vendent les pommes de terre les moins chères. Elle est très étonnée de constater que, sans aucune gêne, les clientes tâtent, retournent la marchandise pour choisir celles qui leur paraissaient les meilleures, en ce moment les moins noircies par le gel. Si elle avait agi ainsi sur le marché de Montpellier, elle se serait vite fait rappeler à l’ordre.
– Tous les produits sont bons ! Vous allez les abîmer à les tripoter ainsi.
Alors elle suit l’exemple sur des autres, soupèse, cherche à éviter les légumes gâtés.
Penchée sur un éventaire, elle sent un regard d’homme âgé qui la contemple avec insistance. Gênée, elle s’éloigne de quelques pas, ne sachant si elle doit se redresser pour manifester son mépris ou se voûter pour se fondre plus aisément dans la foule des autres femmes. Ce visage, du moins ce qu’il en paraît entre la chapka et une grosse écharpe enroulée jusqu’aux oreilles, évoque un vague souvenir. Elle a vu quelque part ce contraste entre des sourcils broussailleux très blancs protégeant des yeux très noirs enfoncés dans les orbites. Elle jette un coup d’œil rapide par-dessus son épaule. L’homme a aussi la même réaction. Arrêtés à quelques pas, face l’un à l’autre, ils s’observent un instant.
– Cécile Orloff, si je ne me trompe, dit-il en s’avançant vers elle.
– Vous êtes Vsévolod Michailovitch Roubinsky.
Elle vient de le reconnaître. Elle n’a plus à avoir peur.
– Ma chère petite, car permettez que je vous appelle ainsi en souvenir du passé, quelle joie de vous revoir ! Je n’en crois pas mes vieux yeux. J’ai cru avoir une hallucination, bien excusable avec le peu que nous mangeons, quand je vous ai aperçue.
Ne restons pas au milieu de tous ces gens, je connais un endroit plus tranquille. Suivez moi.
Par la rue qui entoure le marché, il la conduit vers une chapelle maintenant fermée qui a conservé son banc dans le renfoncement de la porte. Aux yeux de tous, mais à l’abri des oreilles indiscrètes, ils s’asseyent là, protégés des courants d’air.
– Ici, nous pouvons parler quelques instants. C’est jour de chance, nous nous retrouvons et le soleil daigne faire une apparition.
Pardonnez-moi de vous poser si directement cette question primordiale : que faites vous ici ?
Spontanément les paroles sortent du cœur de Cécile trop longtemps contraint au silence.
– Baboula, enfin ma belle-mère Victoria et mon mari avaient choisi d’aller à Taganrog, comme nous vous l’avions dit au début de notre voyage. Nous avons été séparés de vous au départ de Döbeln, si je me rappelle bien.
Le vieux monsieur opine de la tête. Est-ce bien le froid qui humidifie son regard ou la compassion ?
– A la sortie du camp près de Bialystok, nous avons été expédiés ici. Aucune discussion possible, comme vous vous en doutez.
Depuis notre arrivée en décembre, nous sommes entassés dans une seule chambre à la Maison du Paysan. Chaque jour, j’espère que nous allons avoir un autre logement, ailleurs, plus grand. En vain…
– Taganrog, c’est vrai…je me rappelle. Encore un espoir déçu…
Il laisse passer quelques instants, comme s’il récapitulait en lui- même sa liste personnelle de déceptions.
– Comment ne nous sommes-nous pas rencontrés plus tôt ? Je viens presque chaque jour au marché, reprend-il.
Moi, j’avais demandé Kostroma, y étant né du temps d’Alexandre III. Que la terre lui soit légère! Je suis arrivé fin novembre, donc plus tôt que vous, avec l’espoir de retrouver des membres de ma famille. Personne, le vide. D’après ce que j’ai pu apprendre, certains sont partis pour – impossible de savoir où -, d’autres sont morts de vieillesse. Le cimetière est le seul lieu où je me trouve en pays de connaissance ! Quelques-uns ont été fusillés pendant la guerre, allez savoir par qui et pourquoi. Je me retrouve seul, complètement.
– Comment faites-vous pour vivre? Avez-vous trouvé un travail? Pardonnez-moi, peut-être suis-je indiscrète…
– Oh, non, ma petite amie, à vous je n’ai rien à vous cacher.
Je suis trop vieux pour que la mairie me donne un travail. J’ai vécu des jours très difficiles, à deux doigts de mourir de faim.
En dernier recours, j’ai eu l’idée d’aller à l’église, celle où j’ai été baptisé, l’une des rares ouvertes aujourd’hui. J’ai eu de la chance dans mon malheur. J’ai parlé avec le prêtre. Il a été ému par mon désarroi, m’a proposé de m’employer. Je l’aide, je fais des réparations, un peu de peinture, beaucoup de menuiserie. J’ai toujours aimé travailler le bois, je me débrouille sans trop de maladresse. Le prêtre me loge dans un cagibi attenant à la cuisine, me nourrit, partageant avec moi le peu qu’il a.
Ce n’est pas magnifique. Je ne vis pas, je survis tant bien que mal, plutôt mal.
Mais je parle, je parle comme un vieillard sénile. Racontez moi ce que vous devenez. Votre mari, vos enfants, six si je me souviens bien, comment se portent-ils tous ?
– Mal, répond Cécile.
Devant eux, accroché sur le mur entourant le marché, le thermomètre indique – 14° mais dans le ciel dégagé de tout nuage le soleil brille. Elle est si heureuse de pouvoir parler en confiance avec quelqu’un qu’elle en oublie le froid. En quelques phrases, elle lui raconte tout. La maladie de Michel, ses craintes, ses angoisses, son mal vivre. Redoutant de pleurer, elle s’empresse de conclure.
– Si vous pensez qu’aller voir Michel à l’hôpital ne vous attirera pas d’ennuis, n’hésitez pas. Il sera si heureux de cette rencontre. Je lui tairai la nôtre pour qu’il ait une surprise. Une bonne, c’est si rare…
– J’irai lui rendre une petite visite. Je viendrai aussi voir vos enfants.
Si vous avez besoin d’aide, promettez-moi de m’appeler.
Cette rencontre redonne du courage à Cécile. Après sa belle-mère, voici une seconde personne avec laquelle elle peut partager sa peine.
– Est-ce qu’enfin le sort tournerait pour notre famille ? se prend- elle à espérer. Est-ce l’effet de ce temps sec et lumineux qui me redonne un peu d’optimisme. Cela peut paraître idiot mais je suis ainsi construite. Ah ! le soleil de mon cher Clapas, comme tu me manques…
Quand Cécile raconte cette rencontre à Victoria, celle-ci la commente avec réalisme.
– Etant âgé, Vsévolod Michailovitch Roubinsky est regardé par les autorités avec un certain respect. Ah ! le prestige de l’homme aux cheveux blancs, alors que nous les femmes, jeunes ou âgées, sommes traitées comme des bêtes de somme. Et encore, les paysans font sûrement plus attention à leurs vaches ou à leurs génisses !
– Il est plus débrouillard que moi, constate Cécile. Jamais je n’aurais eu l’idée de m’adresser à un prêtre. N’a-t-il pas eu raison…
– Peut-être…
Baboula demeure méfiante. En dépit de toute sa piété, elle méprise en secret ces prêtres qui ont fait alliance avec les rouges, comme elle continue à appeler au fond de son cœur les soviétiques. Elle est consciente que ce clergé qui adopte une attitude servile vis- à-vis des autorités n’est pas si éloigné de celui qu’elle a connu dans sa jeunesse. Il révérait alors le tsar presque autant que Dieu, mais c’était le tsar ! Et toute la différence tient dans ce mot.
Devant l’air désapprobateur de sa belle-mère, Cécile n’insiste pas.
D’ailleurs, pour le moment, elle n’envisage pas de demander de l’aide au clergé, même si elle éprouve tant de difficultés à nourrir sa famille.
Pourtant, si un jour… Il lui faudrait alors ravaler toute sa fierté. Ce ne pourrait être qu’en ultime appel au secours.
De temps à autre, quand les enfants sont endormis ou quand elle a un moment de calme dans la journée, Cécile sort le carnet bleu que Michel lui a offert à Noël. Elle Га caché au fond de la valise qui renfemie aussi l’icône sainte. Ainsi celle-ci veille sur celui-là. Elle le regarde, le caresse du bout des doigts et le range, toujours aussi vierge de toute écriture. Elle a décidé de l’étrenner par le récit d’une bonne nouvelle… qui se fait attendre.
Depuis leur arrivée à Kostroma, les congestions pulmonaires des enfants puis de Michel, les difficultés de la vie quotidienne se sont ajoutées les unes aux autres, semaine après semaine, pour former un chapelet douloureux.
Après deux semaines d’hospitalisation, Michel reprend le travail. Les médecins le disent guéri, pourtant il tousse toujours.
Souvent Serge et lui sont envoyés sur un chantier de l’autre côté de la Volga, où d’autres pompes sont aussi installées. Sur place les conditions de travail sont les mêmes, mais l’éloignement s’ajoute aux conditions pénibles. Ils doivent aller à la gare prendre un train qui leur permet de traverser le fleuve. Les wagons sont encore en plus mauvais état que ceux qu’ils ont connus au cours de leur long voyage, les portes fennant à peine. Pas de chauffage, naturellement, il y fait un froid sibérien. Le trajet dure peu, assez cependant pour que tous descendent transis.
– Regarde mon fils.
Michel entrouvre devant Serge son mouchoir taché de brun roux.
– Quand je tousse, parfois je crache un peu rouge.
Le mot de sang est imprononçable.
– Surtout, promets-moi de ne rien dire à ta mère. La fin du grand froid approche, ne t’inquiète pas, je vais aller mieux.
La nuit, réveillé par des quintes de toux fréquentes, il construit des projets. Pendant le trajet du matin pour se rendre au travail, il les confie à Serge.
– Puisque la police soviétique a laissé à maman son passeport français sur lequel sont inscrits tous les enfants, sauf toi, il faut que j’essaie de les faire rentrer en France officiellement.
– Comment ? interroge Serge.
– Je ne sais pas. A nous de trouver un moyen.
La vie ici est trop pénible pour Maman, jusqu’à quand supportera- t-elle de souffrir ainsi ? Je sais qu’elle s’inquiète de m’entendre tousser, même si elle n’en parle pas.
Si elle tombe malade, que se passera-t-il ? Les petits seront pris par les autorités et placés de force dans un internat. Cette éventualité m’est insupportable. Une fois qu’elle sera rendue en France avec les petits, tous les deux nous chercherons à nous rapprocher d’une frontière pour sortir en fraude.
Médusé, Serge écoute son père.
– Le mieux serait de gagner d’abord le sud du pays, puis d’essayer de passer en Iran ou en Turquie. Je l’ai déjà fait avec ton grand-père et ta grand-mère. Nous avions réussi alors, pourquoi pas nous deux maintenant ? Tu es fort et raisonnable. Les épreuves que nous venons de vivre ces derniers mois ont fait de toi réellement un homme, avant l’âge. Je sais que je peux compter sur toi, dans n’importe quelle situation.
Nous trouverons bien un bateau qui nous prendra. Quel que soit le port où nous accosterons, même si nous sommes mis un temps en prison, par rapport à ici nous ne pouvons que gagner au change. Puis nous regagnerons la France.
Dans l’immédiat, en priorité, il nous faut trouver un peu d’argent pour pouvoir acheter un billet de train pour aller à Moscou plaider notre bon droit auprès des gens de l’ambassade de France. Je suis sûr qu’ils nous aideront. Après tout, nous sommes toujours français.
Serge contemple son père avec étonnement et compassion, sidéré de le voir si idéaliste et inconscient.
– Papa, tu délires… enfin tu rêves, corrige-t-il pour ne pas évoquer des souvenirs récents de maladie. Comment veux-tu que nous fassions concrètement ? Et ce n’est pas uniquement une question d’argent que nous n’avons pas et que personne ne nous prêtera.
Réalises-tu seulement que nous sommes bouclés à double tour ici, comme dans une prison, et que nous avons besoin d’une autorisation pour en sortir ? Rappelle-toi toutes les démarches que Baboula a dû accomplir pour venir. Pourtant, elle avait une raison tout à fait avouable, elle : rendre visite à son fils et sa famille.
Tu nous vois entrer à Tovir, dire bien poliment en enlevant notre chapka, avec un grand sourire : “ Bonjour, camarade commissaire, je voudrais un laissez-passer pour aller à Moscou à l’ambassade de France. Je veux quitter ce pays ”…
Michel marche à côté de son fils, tête basse, les yeux fixés sur le sol gelé, voûté par la souffrance.
– Oui, mon fils, tu dois avoir raison, tu as même sûrement raison. Tes arguments sont justes, indiscutables, implacables. Tu es plus sensé que moi.
Il laisse passer quelques instants avant de reprendre pour tenter de se justifier.
– Ne me juge pas trop sévèrement. Si tu savais combien cela me fait du bien d’échafauder des idées la nuit, au cours de mes insomnies. Même si elles m’apparaissent comme à toi folles au grand jour… Cela m’évite des idées plus noires. Il faut parfois rêver pour continuer à vivre. Que nous resterait-il si nous perdions l’espoir ?
Surtout, mon grand, silence complet sur tout cela à ta mère.
Le 17 mars se produit un événement inhabituel, si inattendu et étonnant qu’elle le juge digne d’inaugurer enfin le cher carnet.
Au cinéma de Kostroma passe “ La Bataille du rail “, le film projeté à Döbeln dont elle n’a vu que le début. Les pleurs de Bébé qui l’avaient obligée à quitter la salle. Quel bonheur pour elle de voir un film français, parlé en français ! Qu’importe si seules deux voix russes, l’une masculine l’autre féminine, doublent les acteurs. Elle en sort toute admirative.
“ Vraiment les gars du rail sont héroïques. Ils ont bravé la mort sans peur. Ce sont de vrais patriotes qui ont tout donné pour sauver la patrie du danger allemand et en pensant à leur famille, à leurs fils et en criant Vive la France. “ écrit-elle d’un trait sur la première page de son carnet, de sa grande écriture penchée.
Ce moment de joie est malheureusement suivi du départ de Baboula. Le mois octroyé par les autorités a passé plus vite que les deux femmes le pensaient. Quand elle repart pour Samara, la neige tombe. Encore et toujours.
– Aujourd’hui 40 centimètres de neige dehors ! Dire que nous sommes en mars. Les cerisiers et les pruniers fleurissent autour de mon cher Clapas. Le printemps n’existe-t-il donc pas dans ce pays ! murmure Cécile, découragée.
Si elle souffre du froid, elle redoute encore plus l’absence de soleil. De ce manque elle n’est pas près de guérir. Contempler chaque matin, dès qu’elle se lève, un ciel plombé tout gris lui hache le moral.
Quand un soleil pâle comme un convalescent, n’apportant guère de chaleur, fait une apparition timide, elle se sent revivre. Sa gaieté lui revient pour un moment. Elle se met à fredonner une chanson. Boris et Irène frappent des mains, rient de toutes leurs petites dents neuves. Rien qu’un rayon de lumière, la vie est transformée, les soucis s’allègent. Puis les nuages reviennent, emplissent le ciel, des nuages compacts qui se démembrent en gros flocons.
Où est le temps où les enfants couraient après les flocons, s’émer-veillant de ces cristaux blancs qui voletaient tels des papillons translucides ? Maintenant ils ne gambadent plus. La peau de leurs mains et leurs pieds craque à cause des engelures. Cécile, pour les soulager, ne dispose que d’un peu de gaze qu’elle enduit de graisse avant de l’enrouler autour des doigts douloureux. Le médecin lui a expliqué que les engelures étaient dues à un manque de vitamines. Lui n’a pas de médicament pour les combattre ! Des vitamines, où peut-elle en trouver ? Ce ne sont ni les pommes de terre ni les betteraves qui vont leur en donner.
“Du souci que je me fais, je serai bientôt transparente à la lumière. La chaleur du soleil me manque énomiément. Encore cette drôle de maladie dans mon cœur qui est la nostalgie. Cette souffrance intérieure me fera mourir plus tôt qu’à mon heure”, écrit dans son carnet Cécile un jour où elle se sent à bout de force.
– Pourtant, ajoute-t-elle en pensée, je devrais y être accoutumée ! Depuis que nous sommes arrivés, la maladie frappe sans arrêt. Tantôt un enfant, tantôt un autre, le plus souvent Misha qui, comme son père, brûle si souvent de fièvre. Une mère peut-elle s’habituer à voir ainsi souffrir ceux qu’elle aime ? Je ne le crois pas. En tous cas moi, je ne peux pas.
– Cilou, j’ai une bonne nouvelle, annonce Michel à son retour du travail.
– Une bonne nouvelle ? Elle lève vers lui des yeux étonnés. Dis vite, je t’écoute de toutes mes oreilles, sans guère y croire.
– La mairie m’a convoqué pour m’avertir que nous allons voir une maison pour nous.
– Enfin… Une maison, rien que pour nous. Où se trouve-t-elle ?
– A la sortie de la ville. Derrière, paraît-il, il y a la campagne, la forêt.
Entendre ce mot de maison redonne du courage à Cécile. Les mois qu’elle vient de passer dans cette horrible caserne l’ont épuisée. Elle se sent vieille prématurément. Ce n’est pourtant pas le jour d’avoir des idées noires au moment de dire adieu à la vie communautaire qu’elle supporte avec tant de difficultés. Enfin un logement pour sa famille !
Une maison, cela veut dire au moins deux pièces et une cuisine, peut-être trois, une pour les garçons, une pour les filles, une pour le couple. Enfin retrouver leur intimité ! La nuit qui suit cette annonce, elle a dû mal à dormir tant elle échafaude dans sa tête des aménagements. Elle se voit déjà accrochant aux fenêtres des chambres des enfants les rideaux qui dorment au fond d’une malle. Tout ce qui a dû rester dans les bagages par manque de place va être sorti, utilisé. Qu’elle va travailler dans la joie et dans l’amour pour transformer ces locaux anonymes en une demeure agréable qui fera oublier à tous les mois pénibles.
Après avoir traversé la moitié de la ville, avec la charrette à bras prêtée par un service de la mairie pour transporter valises et malles, leurs maigres et d’autant plus précieuses possessions, Cécile, Michel et les enfants arrivent dans le quartier de leur nouvelle demeure. La rue qui y conduit porte un nom prophétique : Rue de la Nouvelle Vie. Désigner sous une appellation aussi ronflante ce modeste chemin de terre gondolé par le gel est lui faire beaucoup d’honneur. Même Vladimir, toujours prêt à relever chaque bizarrerie soviétique pour s’en moquer, reste insensible au comique pathétique de la situation tant, comme toute la petite troupe familiale, il est angoissé par ce qu’il va découvrir au bout de cette rue. Le quartier est composé de très petites maisons en bois entourées de lopins de terre privatifs, chaque maison étant séparée de celle du voisin par une clôture de pieux en bois enfoncés dans le sol.
Autour s’étendent quelques champs dégarnis puis des terrains vagues jusqu’à la lisière de la forêt. Pour le moment le retard de la végétation laisse paraître une terre nue, noire, grasse qui doit être facilement cultivable. Pourquoi Cécile pense-t-elle soudain à des petits pois dodus et tendres, pourquoi entend-elle leur tintement argentin dans la casserole quand elle les écossait assise dans son jardin ? Peut-être à cause de la possibilité d’avoir à nouveau un jardin. Elle en salive rien qu’à se rappeler leur goût quand elle en croquait par goumiandisc quelques uns avant de les mettre à cuire.
Elle veut garder espoir quand elle parcourt cette rue. Elle accepte, d’avance de recevoir une de ces maisons, même si elles semblent plus destinées à des poupées qu’à une famille nombreuse. Se retrouver enfin seule avec sa famille lui paraît le plus beau des cadeaux qui lui permettra de supporter bien des difficultés.
La réalité est au-delà de tout ce qu’ils ont pu imaginer.
Première désillusion, ils découvrent que la baraque qui leur est attribuée, car comment appeler autrement cette construction la plus délabrée de toute la nie, est occupée par plusieurs familles. Ils vont donc devoir se replonger dans la vie communautaire à laquelle Cécile avait cru jusqu’à il y a un instant échapper. Elle en frissonne d’horreur.
Deuxième désillusion combien plus grave. De maison, d’appartement, il n’est plus question ! Adieu beaux rêves !
Il faut quelques instants à Michel pour réagir quand il ouvre la porte du local numéroté. Il sait qu’il doit accepter ce logement, qu’aucune plainte ne changera quoi que ce soit à sa situation. La famille Orloff vient de recevoir pour habitation un local d’environ 30 m2 dans ce lieu sinistre, par décision irrévocable et incontournable de la mairie, au milieu duquel trône un énorme chaudron encastré dans un montage de briques. Il ose à peine se reculer pour que Cécile voit cet intérieur tant il devine son désespoir.
Au bruit de leur arrivée, trois hommes sont sortis de la maison par une autre porte. Ils contemplent avec méfiance ces intrus, sans oser trop s’approcher. Deux silhouettes de femmes se devinent derrière les carreaux, deux vigies attentives et anonymes. Cécile reste figée devant la porte ouverte, atterrée, les petits serrés autour d’elle.
Michel se dirige vers ces hommes, les seuls qui peuvent le renseigner. S’étant présenté ainsi que sa famille, en respectant les formules traditionnelles, il quête auprès d’eux quelques explications sur l’usage de ce monstrueux outil culinaire. Ce qu’il en déduit est à peine croyable. Ils sont logés dans ce qui est proche d’une étable puisque la mairie a réquisitionné pour loger sa famille ce local appartenant à la société de nettoyage de la ville. Là, chaque jour, les ouvriers venaient cuire la nourriture pour les chevaux et autres bêtes de trait qui tiraient les traîneaux et tombereaux, les fameux véhicules des vidangeurs dont la découverte avait tant étonné Vladimir. Ils s’y reposaient aussi après avoir vidé un peu plus loin, dans la campagne, leur récolte puante.
De la misère de la Maison du paysan ils basculent dans le sordide de la rue de la Nouvelle Vie ! Est-il possible de tomber encore plus bas !
Devant cet état des lieux, Michel n’a pas le choix. Il prend la seule décision possible. Aidé par Serge et Vladimir, ils se dépêchent d’enlever ce chaudron hideux et de le porter à l’extérieur. Le prendra qui voudra, eux s’en moquent. Ensuite ils arrachent les briques, posées sur le sol, à peine scellées et les déposent à côté du chaudron.
Ils peuvent alors rentrer les lits en fer, la table et les chaises et tabourets, prêts de la mairie. A huit, ils s’entassent dans cette pièce, qui ressemble plus à une chambrée qu’à une habitation. Cécile constate l’absence de tout robinet. Un seul point d’eau existe, commun à tous, dehors. Cette découverte s’ajoutant aux autres la laisse sans réaction : elle a dépassé le seuil du malheur.
Sans chauffage, la première nuit s’annonce cauchemardesque.
– Nous allons mourir de froid, c’est ce que veulent les autorités, j’en suis sûre, murmure Cécile à son mari.
Elle n’ose parler à haute voix tant la cloison qui les sépare des voisins est mince. Puisqu’elle entend le moindre bruit venant de chez eux, ils peuvent de la même façon écouter ses paroles, en y portant sûrement grande attention. Même si des ronflements sonores lui parviennent, il peut toujours y avoir quelqu’un de mal intentionné qui veille pour les surveiller et les dénoncer aux autorités.
– Ma chérie, il te faut patienter cette nuit. Demain, un ouvrier de la mairie va venir nous construire un poêle russe. Tu verras, demain nous aurons chaud.
– Une promesse de plus ! Comment peux-tu encore y croire ? Il n’y a plus qu’à attendre et espérer.
Il n’y a plus qu’à… une formule qu’elle emploie trop souvent depuis son arrivée à Kostroma.
Elle n’a même plus la force de pleurer.
Toute la journée du lendemain Cécile regarde travailler l’ouvrier spécialisé avec étonnement. Sans comprendre ce qui va sortir de ses mains. Le soir, la pièce a changé d’aspect. Dans un coin s’élève un étrange édifice, un vrai meuble construit avec les briques de l’ancien foyer, formant, à hauteur d’appui, un arrière-corps assez grand pour accueillir une personne allongée.
– Voici un poêle qui va bien chauffer votre chambre et vous permettre de cuisiner. Il va peut-être fumer un peu au début, mais ça s’arrangera.
L’ouvrier contemple avec satisfaction le résultat de son travail, tandis que Cécile n’éprouve qu’inquiétude et perplexité.
Une fois de plus elle se sent complètement dépaysée. Ni sa mère ni sa marraine, la bonne tante Amélie, ne lui ont appris à se servir d’un tel monstre ! Elle a été habituée à la bonne cuisinière française traditionnelle, en fonte, fonctionnant au charbon, avec un four en dessous ou à côté du foyer. Juste avant la guerre, un luxe offert par Michel, celle-ci avait été remplacée par une cuisinière au gaz de ville, tellement plus commode et plus rapide. Plus de problème de fumée, plus de cendres à vider. Juste un bouton à tourner et une allumette à craquer !
Toute une éducation à refaire. Il n’y a plus qu’à s’y adapter, constate-t-elle sans joie.
Un tel poêle rappelle à Michel des souvenirs d’enfance, de séjours dans des maisons à la campagne, où chaque chambre était chauffée ainsi. Il se souvient aussi avoir vu dans les villages les femmes y faire cuire la nourriture quotidienne et le pain pour la semaine.
Rue de la Nouvelle Vie… Dans ces deux mots qui contiennent tant de promesses d’améliorations, seul le lieu de vie a changé. Pour le mode de vie, rien.
Au lieu de trouver l’eau à l’intérieur, Cécile doit s’approvisionner au seul robinet pour la maisonnée entière qui se trouve dehors, en plein vent. Pour résister au gel, le robinet est entouré de filasse et caché dans un coffre en bois.
– A chaque fois que quelqu’un prend de l’eau, recommande Michel à Cécile et aux enfants, il doit faire attention à deux choses très importantes.
D’abord, ne jamais fermer le robinet à fond, mais laisser toujours couler un mince filet d’eau. Cela évite que la personne suivante ne trouve le robinet bloqué par le gel.
Par contre, bien fermer la porte du coffre dans lequel le robinet est enfermé, toujours pour la même raison : le protéger du gel.
Les enfants, n’oubliez pas d’aider maman à charrier l’eau propre comme les eaux usées.
Quant aux latrines, celles-ci sont toujours aussi odorantes et inconfortables, un cagibi commun à tous, dans la cour, adossé à la clôture extérieure.
Au fil des jours, les voisines s’habituent à la présence d’une famille étrangère sans fraterniser. Même si leur œil devient moins méfiant, si leur langue se délie et si les enfants jouent ensemble, les arrivants restent des gens bizarres, à côtoyer avec prudence, d’autant plus suspects qu’ils portent le nom d’Orloff, une tare ce patronyme historique, marqué du poids du régime tsariste honni.
Les jours s’égrènent, les heures passent, chargées de besognes répétitives et monotones. Du matin au soir, Cécile est toujours occupée et pourtant que le temps lui semble long !
Le portage de l’eau use ses forces. Que de seaux pour la vaisselle, le lavage du linge, la toilette des enfants ! Chaque matin, les garçons vident les cendres du poêle et le bourrent de bûches. Le bois pour cet objet primordial, puisqu’il sert à la fois de chauffage et de cuisinière, est rangé sous un auvent à côté de l’appentis aux bagages. Par manque de place, ils ne peuvent pas en stocker dans la chambre. A Cécile d’assurer dans la journée la continuité du chauffage, en charriant plusieurs paniers de bûches. Parfois, quand le vent tourne, le tirage se fait mal et la fumée envahit la pièce, se déposant en une pellicule grasse.
Maintenir un semblant de propreté lui demande bien des efforts pour un piètre résultat. Le plancher est vite couvert de terre et de boue ramenées de l’extérieur. Si le temps le permet, elle sort dehors les sièges et la table, pousse les lits puis passe le balai en brindilles de bouleau que lui fabrique avec adresse Vladimir. Une fois par semaine, moitié agenouillée sur le sol, moitié à quatre pattes, elle brosse à grande eau le plancher en lattes de bois mal jointes. Son dos, peu habitué à cette gymnastique, devient vite douloureux. Pour cette besogne, elle n’a pas acquis l’entraînement des femmes russes.
Au mur de cette unique pièce, ni miroir, ni glace, objets trop fragiles pour avoir été apportés de France.
– Heureusement, pense Cécile, de cette façon je ne me vois pas vieillir.
Pourtant ! Il lui suffit d’un coup d’œil dans une vitre obscure pour découvrir que des rides encadrent son nez et sa bouche, que des cernes sombres entourent ses yeux. Elle se sent fanée avant l’âge, rabougrie par le froid, ratatinée par la fatigue, même si Michel la contemple avec le même amour l’assurant qu’elle garde son bon sourire chaleureux de Française, son regard ouvert. Sans être convaincue de la véracité de ces paroles, cet amour inconditionnel la ragaillardit.
Elisabeth rentre de l’école complètement terrorisée.
– Maman, raconte-t-elle d’une voix haletante, la petite voisine vient de me dire qu’il y a des loups dans la forêt, tout près d’ici. Ils sortent la nuit, viennent rôder jusque sous les fenêtres de la maison. Ils hurlent de faim, cherchant quelqu’un à manger.
– Des loups ! Ta copine a voulu te faire peur. Es-tu sûre d’abord d’avoir bien compris ?
– Oui, oui, j’en suis certaine. La maîtresse dit que je parle mal, moi je sais que je comprends tout.
– Nous demanderons à Papa son avis quand il reviendra.
Michel, interrogé, confirme.
– Moi aussi, j’ai entendu dire que, parfois, des loups venaient jusqu’ici. Ne crains rien ma chérie. C’est extrêmement rare et cela n’arrive que quand l’hiver est particulièrement rigoureux. D’ailleurs, les loups ne mangent les enfants que dans les contes de fées. A 12 ans, tu es trop grande pour y croire, ajoute-t-il pour détendre l’atmosphère. Tu entendras peut-être des bruits la nuit, ce ne seront que des chiens vagabonds qui aboieront à la lune.
Cécile écoute son mari en silence, impressionnée elle aussi. Décidément, dans ce pays, pense-t-elle, même l’incroyable peut devenir réalité.
A des signes imperceptibles, le printemps s’annonce. Le grand fleuve que Serge ne connaît qu’immobile et silencieux, reprend vie. Il s’étire comme un animal qui se réveille après un long endormissement, fait le gros dos. Alors des craquements feutrés montent des bords de la Volga, tel un tissu épais qui se déchire lentement sous une pression forte. Très intéressé, il suit chaque jour l’évolution du fleuve. Il constate que d’énomies blocs de glace se détachent des rives, restant d’abord à flotter, presque immobiles. Peu à peu la Volga se transforme en un damier géant, fait de pavés de glace irréguliers et blanchâtres, nageant au milieu d’une eau noirâtre qui paraît sans fond.
– Il y a longtemps à Saint-Pétersbourg, raconte Michel à ses enfants, attaché à leur apprendre l’histoire de leur nouveau pays, quand les premiers craquements dans la Néva se faisaient entendre, le gouverneur de la ville recevait l’ordre du tsar de tirer des coups de canon pour annoncer le dégel. Les habitants attendaient ce bruit avec impatience car il symbolisait l’arrivée du printemps. Ils étaient ainsi prévenus du risque encouru s’ils continuaient à traverser le fleuve à pied comme ils en avaient pris l’habitude durant l’hiver. Les ponts étaient rares alors. Il fallait souvent faire un long détour pour en trouver un. Les gens préféraient couper par le fleuve, au plus court.
– Allons-nous entendre bientôt le canon ? demande Vladimir.
– Cela m’étonnerait, répond Michel. Ce bruit risquerait de rappeler à la population des mauvais souvenirs trop récents de guerre. Elle serait plus affolée que rassurée.
A Kostroma, un simple avertissement du contremaître remplace le bruit du canon. Le danger est d’autant plus réel que, par endroits, la glace est trompeuse, paraissant encore épaisse. Tous les ouvriers doivent rester très prudents car la température de l’eau avoisine toujours le degré 0. Les beaux jours des baignades sont encore loin !
Le travail se modifie. Les ouvriers doivent retirer du fleuve les
pompes installées en automne qu’ils ont surveillées durant l’hiver. Elles sont transportées pour être remontées dans des sortes de cabanons, au bord de l’eau, dont les planchers à claire-voie sont formés de poutres entrecroisées. Au-dessous, les plaques de glace de la Volga fondent lentement.
Michel et Serge font le plus possible équipe ensemble, le technicien aidant et soutenant l’ouvrier. Un geste ou un coup d’œil leur suffit pour se comprendre, sans avoir besoin de se parler. Ils évitent toute réflexion, tout commentaire qui pourrait déplaire aux autres travailleurs ou aux chefs. Il y a toujours quelqu’un auprès d’eux, pas directement à côté, mais pas loin, qui les écoute, sans même s’en cacher. Ainsi, même par des travailleurs aussi pauvres et mal lotis qu’eux, ils se sentent constamment épiés.
Michel travaille seul dans un cabanon. Debout en équilibre sur une des poutres, il fait un mouvement brusque pour attraper un outil. Impossible de se raccrocher à quoi que ce soit A peine le temps de pousser un cri, il bascule dans l’eau. Serge reconnaît la voix de son père et accourt. Il comprend tout de suite le drame. Déjà Michel disparaît sous les morceaux de glace, malgré ses efforts pour se cramponner en surface. Le courant le déporte. Il faut agir en urgence.
Serge arrache ses bottes et sa grosse veste, plonge. Il réussit à rattraper son père encore conscient. Sur le chantier les ouvriers se sont précipités, certains d’en haut jettent une corde, d’autres en bas s’allongent sur la glace et tendent la main à Serge. Les deux hommes sont remontés, l’un tirant l’autre.
La température extérieure n’est guère plus tiède que l’eau. Il faut avant tout réchauffer les deux hommes, même s’ils ne risquent plus de geler sur place comme au plus fort de l’hiver. Michel, choqué, blanc comme la mort qu’il a vue de si près, reste immobile, sans autre réaction que de claquer des dents. Serge aussi tremble de froid mais sa jeunesse lui permet de réagir.
– Occupez-vous de mon père, crie-t-il aux ouvriers. Moi, ça va.
La solidarité ouvrière joue, chacun trouvant le bon réflexe. Les deux baigneurs sont déshabillés dans la baraque, frottés avec violence avec tout ce qui tombe de sec sous la main des hommes : vieux journaux, chiffons, sacs de ciment vides. Le contremaître sort de sa poche le remède miracle à tout accident pour un citoyen soviétique : une bouteille d’un demi-litre de vodka achetée du matin, heureusement encore pleine. Il oblige Michel à en boire plusieurs rasades et force Serge à la même dégustation.
Les deux hommes sont ramenés au plus vite rue de la Nouvelle Vie. Tombé dans un mutisme proche de l’inconscience, Michel ne réagit pas aux encouragements de son fils. Il avance avec peine, soutenu par Serge et un collègue. Comme le chemin paraît long à tous les trois !
Cécile n’écoute pas les explications confuses qui lui sont données sur l’accident. Elle arrache les couvertures des autres lits, prend les briques chaudes que lui apportent ses voisines, toujours aux aguets du moindre imprévu. Les deux hommes se retrouvent couchés, momifiés dans les couvertures, les pieds posés sur une brique, d’autres de chaque côté de leur corps. Si Serge reprend vite des couleurs, Michel reste livide et abattu.
En plus de la chute dans l’eau glacée, est-ce dû à celle qu’il a bue ou à la peur qu’il a éprouvée, le lendemain Michel est incapable de se lever. La fièvre s’installe, monte, le brûle. Cécile pour le soigner dispose d’une tisanes locale qui apaise sa soif un moment.
– Il faut emmener Papa à l’hôpital, il ne peut rester ainsi, décide- t-elle, à sombrer depuis deux jours dans un demi-délire.
Le médecin diagnostique d’abord une nouvelle congestion pulmonaire, la deuxième en quelques mois. Puis il prononce le mot de tuberculose. Pour Cécile, c’est presque un verdict de mort. Elle craint que son cœur lâche tant elle se sent déchirée par l’angoisse.
Le médecin parle de pénicilline, un nouveau médicament.
– Ce médicament va-t-il le guérir ?
Elle ose poser sa question à cet homme qui la regarde de toute la hauteur de son savoir.
– Il le faut, tu sais, nous avons six enfants, ajoute-t-elle comme si cet argument pouvait accélérer sa guérison.
– Femme, il n’y a qu’à attendre.
Nulle trace de compassion de la part de cet homme dans cette réponse. Indifférence, fatalisme…
Toujours ce même verbe qui recouvre du vide. L’entendre à nouveau lui fait perdre le contrôle d’elle-même.
– Attendre quoi, docteur… Qu’il meure !
– La pénicilline est un excellent médicament, le meilleur à l’heure actuelle pour traiter cette maladie. Tout sera fait pour qu’il guérisse. Je ne peux rien te promettre d’autre.
– Serge, qu’allons-nous devenir si ton père…
La phrase de Cécile reste inachevée tant elle se refuse à prononcer le mot fatal de mort, comme si rien que le son pouvait provoquer le malheur. Avec le diagnostic du médecin, elle réalise que la misère dont elle croyait avoir touché le fond peut encore empirer. Comment va-t-elle nourrir sept personnes avec le seul salaire de Serge puisque pendant toute son hospitalisation Michel ne gagne rien. Que faire avec les 130 roubles dont Serge est si fier ! Un kilo de pommes de terre de la plus basse qualité vaut déjà quarante kopecks ! L’idée d’être réduite un jour à la mendicité l’épouvante.
Le vélo de Serge a été troqué contre une tête de veau, le landau a été vendu pour acheter des bottes pour les enfants, il reste des bibelots, des petits souvenirs, quelques vêtements du dimanche, des livres avec de belles images échappés à la confiscation lors de la fouille mémorable à l’arrivée au camp soviétique. Tous ces objets inutiles au quotidien sont restés enfermés dans les malles. D’un appentis de la Maisons du Paysan où elles étaient entreposées attendant des jours meilleurs, elles sont passées dans un autre cagibi, par manque de place. Ces jours meilleurs, un logement spacieux, des rêves que Cécile abandonne.
Poussée par l’urgence de trouver des objets à vendre, elle se décide à faire l’inventaire de ses derniers trésors. Dans l’appentis, elle trouve les panières entassées les unes sur les autres, avec cadenas et tringles. Certaines n’ont pas été ouvertes depuis la fouille.
Agenouillée devant la plus accessible, elle donne un tour de clef au cadenas qui libère la tringle.
– Mon Dieu, quel désastre !
L’horreur, la stupeur la clouent sur place.
Ce ne sont pas les livres attendus qu’elle y découvre, mais un énorme fouillis de feuilles déchirées, de morceaux de livres détachés des couvertures.
Vladimir aperçoit par la porte de la baraque ouverte sa mère à genoux, à moitié écroulée sur quelque chose que son dos lui cache. П se précipite.
– Maman, que t’arrive-t-il?
Elle ne cherche même pas à dissimuler les larmes qui coulent sur son visage. Vladimir ouvre grand ses yeux. Ahuri, pour la première fois de sa vie, il contemple sa mère pleurer. Cela lui paraît impossible.
– Où as-tu mal ? Réponds-moi, je t’en prie !
Il ne peut pas imaginer que sa mère pleure pour autre chose qu’une douleur physique.
– Regarde, mon chéri, regarde…
Il s’approche. Il lui faut quelques instants pour comprendre la cause de l’émotion de sa mère. Les rats et les souris se sont introduits dans la panière en rongeant un coin. Après, bien tranquillement, personne ne venant les déranger, avec leurs petites dents bien pointues, ils ont déchiquetés les livres pour les manger.
– Ah ! les rats. Ce n’est que cela!
Il y a un tel soulagement dans sa voix que sa mère le regarde outrée par sa désinvolture.
– Comment peux-tu trouver que ce désastre n’est pas grand-chose ?
– J’ai eu tellement peur que tu sois malade, gravement, qu’en comparaison les rats…
Tout de même, quelle saloperie de bestioles. Ah ! si je les tenais, je les ferais griller avec joie dans le feu.
Ne pleure plus maman, je t’en prie, je t’aime. Nous t’aimons tous tant.
Cette sollicitude, cette protestation d’amour réconfortent Cécile, lui permettant de relativiser.
– Tu es un bon fils, Vladimir, je vais bien. Pardonne-moi de t’avoir inquiété. Tu as raison, il peut y avoir plus grave… Regardons les autres bagages. Il faut tout sortir.
Douloureux constat. Chaque bagage a été attaqué. Les dégâts varient. Des draps ont été mangés sur les bords, d’autres au milieu, certains sont intacts.
– Un beau trou pour rien ! Voilà au moins une valise qui a dû les décevoir, constate Vladimir. Que pouvaient leurs dents face à de la vaisselle, à quelques bibelots, à la pendule de notre ancienne cuisine et à des outils ?
– Voilà donc tout ce qu’il reste !
Elle hésite à terminer sa phrase.
– A vendre, c’est bien peu !
Trouver de l’argent pour nourrir sa famille devient le souci majeur de Cécile, un souci qui ne la lâche ni le jour ni la nuit. Presque chaque nuit, elle se réveille affolée, ne sentant pas la présence de Michel à côté d’elle. Il est mort est sa première pensée. Puis elle réalise avec soulagement qu’il est à l’hôpital. Mais le mal est fait : elle passe les heures qui restent à compter les derniers objets à vendre. Evaluer ce qu’elle peut en tirer en roubles ou en kopecks remplace le comptage des moutons, sans plus de succès !
Ainsi au marché qui est le seul endroit où elle ose proposer des objets, s’y sentant anonyme, partent les derniers bibelots, les jouets des enfants. Les rares femmes qui ont de l’argent dans leur poche sentent leur force devant cette humble vendeuse. Elles l’écrasent de leur mépris, essaient de trouver un défaut à l’objet, en discutent le prix. Que peut la timidité de Cécile face à elles ? Sûrement pas les attendrir, au contraire, elles en profitent au maximum. Elle se sait mauvaise marchande, complexée en plus par son accent épouvantable dès qu’elle prononce le moindre mot, montrant par là sa condition d’étrangère, ce qui incite les acheteuses à la méfiance.
– Es-tu sûre que tu n’as pas volé cet ours ? questionne une femme.
Cécile rougit de honte, voudrait s’enfuir mais reste, poussée par la nécessité
– Oh non, je te le promets, proteste-t-elle. Mon mari est malade et j’ai six enfants.
– Bon, ça va, je te crois. Tiens, voilà un rouble et demi.
Un rouble et demi, Cécile en espérait davantage… L’ours ne va pas peser lourd en nourriture.
– Elisabeth, arrête de te gratter sans arrêt la tête, c’est sale !
– Maman, ça me démange !
Un soupçon naît dans l’esprit de Cécile.
– Viens, que je regarde.
Le constat est immédiat. Elisabeth a la tête pleine de poux. Pour Irène, même résultat : elle aussi est porteuse de poux et de lentes.
Une inspection corporelle minutieuse lui montre qu’elle-même est atteinte par des morpions. Dans un accès de colère, elle court s’enfermer dans le cagibi à valises, le seul endroit où elle est sûre qu’aucune voisine ne la verra. Là, saisie par un dégoût qui lui retourne l’estomac, elle arrache un à un les trois insectes accrochés dans ses poils. Dans la violence qu’elle met à les écraser entre les ongles de ses pouces, il y a autant de vengeance que d’épouvante. La voilà débarrassée, mais pour combien de temps ?
Ce n’est plus de la pauvreté, c’est la preuve palpable que le Malheur avec un m majuscule s’installe dans son foyer. Que ses enfants devien-nent des pouilleux, des moins que rien, pour Cécile, c’est la honte suprême, même si elle est intime, plus insupportable encore que de devoir vendre ses derniers trésors pour leur acheter de la nourriture.
– L’enfer, ça ne peut être pire… Voici ce qu’est notre vie ici : un enfer quotidien. Rien ne nous sera donc épargné, grommelle-t-elle à Michel enfin sorti de l’hôpital.
– Ma chérie, malgré toutes les épreuves que nous traversons, nous sommes tous en vie.
– Jusqu’à présent !
Elle se sent si vide, sans courage, sans espérance que les lamies coulent de ses yeux. Où trouver l’énergie pour les contenir ? Pour rien, à chaque instant, elle se laisse déborder par des pleurs sans y trouver de soulagement à son malheur
– Il faut que nous quittions cette région.
Pour la première fois Michel exprime à voix haute à sa femme, trop troublée pour répondre, l’idée qu’il a eu le temps de retourner en tous sens dans sa tête pendant son séjour à l’hôpital.
Qu’avait-il d’autre comme distraction que de penser quand il était couché dans son lit pendant tant de longs jours. Echafauder des projets était le seul moyen de conserver un peu d’espoir, d’atténuer la culpabilité qu’il éprouvait vis-à-vis de sa femme et de ses enfants, se reprochant aujourd ’hui de ne pas avoir tenu compte hier des aver-tissements donnés par certains amis en France. Eux étaient dans la vérité, lui dans l’erreur, une erreur dont il paie l’addition chaque jour et qu’il fait payer aussi à sa famille.
Le bon sens l’a conduit à abandonner son ancien projet de faire rentrer officiellement sa femme avec cinq enfants puis de passer en fraude la frontière avec Serge. Quelle folie sans nom ! D’abord comment a-t-il pu imaginer un instant que Cécile accepterait de les abandonner tous les deux derrière elle ? Puis, il se sent trop affaibli par la maladie pour entreprendre une pareille expédition. Il a beaucoup maigri, les yeux lui mangent le visage. Sans illusion, il joue la guérison, trop mal pour duper sa femme.
Un autre projet, beaucoup plus réaliste, est né au cours des jours.
– Tu te rappelles Vsévolod Michailovitch Roubinsky. Il est souvent venu me voir à l’hôpital. Nous avons beaucoup bavardé, en français à voix basse quand les autres malades dormaient. Les infirmières avaient trop de travail pour épier nos propos.
C’est un monsieur, aussi débrouillard que vieux. Par qui apprend- il tout ce qu’il sait ? Peut-être par le prêtre qui l’héberge, peut-être parce qu’il écoute beaucoup parler les gens qui ne se méfient pas d’un vieillard qu’ils pensent sourd. Il est loin d’être sourd, Cilou, je l’ai souvent vérifié par moi-même !
Il sait, il me l’a assuré, qu’il existe à Moscou un département du ministère des Affaires étrangères qui s’occupe du sort des gens venus de l’étranger, des rapatriés en Union soviétique selon l’appellation officielle. C’est exactement notre cas. Nous devons demander cette assistance. Je vais écrire là-bas.
– Quoi? demande Cécile.
– Ce que je viens de te dire, ma chérie : que ce département nous fournisse l’autorisation de quitter cette région maudite et nous envoie dans le sud. Je ne peux supporter l’idée que ma famille passe un second hiver dans de telles conditions. En conséquence, je vais écrire à ce département. Si personne ne me répond, je recommencerai jusqu ’au moment où j’obtiendrai une réponse. Car je l’obtiendrai cette réponse, je te le promets. Si quelqu’un doit le lasser, ce ne sera pas moi.
Sans être convaincue du bien-fondé de la certitude de son mari ni partager son espérance, trop mûrie par ces derniers mois pour ne pas douter de tout, Cécile éprouve malgré tout de la fierté à entendre Michel énoncer ce projet. Par peur de représailles diffuses, chacun courbe la tête, se tait devant la moindre autorité. Au moins son mari qu’elle aime toujours tant et qui reste son seul appui ose sortir de l’atmosphère délétère de soumission qui règne autour d’eux et tenter quelque chose pour changer leur vie.
– La lettre est toute prête dans ma tête. Avec Vsévolod Michailovitch, nous avons pesé et repesé chaque mot, chaque phrase.
Ainsi, il écrit une longue lettre, décrivant en détail la situation dans laquelle sa famille se trouve, précisant son mauvais état de santé comme celui des enfants, demandant leur transfert dans le sud.
Cécile la relit avec attention.
– Tes mots disent toute la vérité, rien que la vérité, comme au tribunal. Personne ne peut nous reprocherd’avoirnoirci la situation. D’ailleurs, au point où nous en sommes, comment pourrions-nous imaginer pire… Attendons !
Attendre ! Toujours attendre et encore une fois une lettre, non pas de France ou de Baboula, mais de Moscou, apportant l’espérance de conditions de vie meilleures. Toujours le même supplice.
– Rien, demande Michel sur le mode interrogatif, chaque soir un peu plus timidement, les semaines s’écoulant.
– Rien, répond Cécile, chaque jour passant la rendant plus sceptique..
Ce simple mot leur suffit à se comprendre.
Pas la peine d’en dire davantage devant les enfants qui ignorent tout de cette correspondance avec Moscou.
Deux coups sont frappés à la porte, deux coups secs et brefs.
– Qui peut frapper ainsi avec tant d’assurance ? demande Cécile à Michel. Nous n’attendons personne.
Avant qu’elle n’ait eu le temps d’aller ouvrir, deux autres coups, plus impératifs et autoritaires que les premiers résonnent à nouveau.
Deux formes s’encadrent dans la porte à contre-jour, bouchant toute visibilité au-delà, un homme jeune accompagné d’une femme aussi jeune.
Cécile a un mouvement de recul spontané. Que peuvent bien leur vouloir ces inconnus qui débarquent sans prévenir ? Assurément pas du bien. Leur façon de la regarder avec effronterie, leur aisance à la dévisager, la soupeser lui fait craindre le pire. Dans ce pays, des étrangers aux personnes qu’elle connaît frappant à une porte avec autant d’assurance ne peuvent appartenir qu’à la police. A la police en civil de plus, la plus dangereuse, la plus sournoise…
A bien les regarder, leur jeunesse, presque des étudiants d’université de Montpellier aurait dit Aurélie, et surtout leur sourire venant des lèvres mais aussi du regard, la déconcertent. De plus ils portent des vêtements en tissu épais, de bonne coupe, presque élégants, rien à voir avec ce qu’elle a entendu dire sur des policiers.
Michel, alerté par l’hésitation de sa femme et son silence, quitte la table, regarde par-dessus son épaule, aussi interloqué qu’elle quand il découvre ces visiteurs insolites, si jeunes, si riches, complètement surréalistes dans ce décor de misère.
– Michel Mikailovitch Orloff, je suppose ?
L’interrogation exprime une politesse que le ton affirmatif du jeune homme gomme.
Michel reste cloué de surprise à l’énoncé de son nom. Si la terre s’ouvrait devant lui, il ne serait pas plus ahuri car la phrase qu’il entend est prononcée en français.
– Vous parlez français ! s’exclame-t-il en russe, tant il est troublé.
– Assurément tu es bien la personne que nous cherchons, dit la jeune femme, employant comme son compagnon le français.
– Oui, je suis Michel Mikailovitch, répond Michel, en français cette fois, revenu de sa surprise. Voici ma femme Cécile et mes enfants.
Entrez, je vous prie.
Serge et Vladimir se lèvent des tabourets sur lesquels ils sont assis pour que leurs parents les prennent et puissent offrir les deux seules chaises de la pièce aux arrivants.
– Surtout tiens ta langue, murmure Serge à Vladimir, avec toute l’autorité d’un aîné.
Ils s’asseyent par terre l’un à côté de l’autre, adossés au mur.
Dans la pièce, l’atmosphère tendue est si palpable qu’Elisabeth, Irène et Michel se regroupent à côté de leurs aînés, à la recherche de leur protection. Ces visiteurs tombés d’une autre planète intriguent et inquiètent à la fois si bien que tous écoutent les oreilles grandes ouvertes la conversation qui s’entame en français, sans oser ni bouger ni dire un mot. Jamais pareil silence ne règne dans la pièce. Seul Bébé se précipite vers sa mère, tournant le dos aux arrivants. Il grimpe sur ses genoux et cache sa tête contre elle, tandis que dans un geste de sollicitude protectrice, elle referme ses bras sur lui.
– N’aie pas peur, mon chéri, je suis là.
La voix de Cécile se veut assurée.
Serge se retient de tressaillir. Lui, le cœur serré, entend combien cette voix perturbée traduit l’angoisse de sa mère. Comme elle, devant ces deux inconnus, il veut à tout prix cacher sa peur, faire croire à son impassibilité, sans y réussir. Son cœur tape si fort dans sa poitrine qu’il a l’impression qu’au premier regard l’homme le découvrira. Il enrage d’éprouver ce sentiment de malaise, cette culpabilité diffuse alors qu’il sait que personne de sa famille n’a commis ni délit ni même le moindre acte répréhensible.
La jeune femme regarde attentivement Cécile et Boris, laissant l’homme qui l’accompagne prendre le premier la parole.
– Vous avez écrit au département qui s’occupe des russes vivant à l’étranger qui ont décidé de revenir dans leur pays d’origine.
Le regard qu’échangent Michel et Cécile traduit leur soulagement de comprendre la raison de l’intrusion de ces visiteurs. Ouf ! pour cette fois du moins, ils ne sont peut-être pas face à deux représentants du KGB. L’homme en guise de présentation dit s’appeler Youri, restant discret sur son patronyme et sur son nom de famille, ce que note Michel sans demander de précision.
La tension diminue. Par prudence, ils gardent un silence méfiant, attendant la suite.
– Nous sommes envoyés par ce service pour vérifier l’exactitude de ce que vous avez écrit.
Il s’exprime avec aisance dans un français fluide. Il pourrait passer pour un français de souche si l’oreille avertie de Michel ne détectait une légère tendance à rouler le r, seule indication qu’il n’est pas dans sa langue maternelle.
Michel commence par raconter le long calvaire qui les a conduit de Montpellier jusqu’à Kostroma. Il évoque avec brièveté leur demande initiale d’être envoyés à Taganrog, sans s’appesantir en vains regrets. Le temps n’est plus à une telle exigence… D’ailleurs la tante qui devait les accueillir n’a jamais donné de ses nouvelles depuis leur arrivée en Union soviétique. Il s’interrompt, secoué par une quinte de toux.
Le jeune homme jette un regard sans expression vers sa compagne. Il attend, impénétrable, que le silence revienne dans la pièce et que Michel reprenne son souffle.
– Pourquoi veux-tu à être autorisé à partir pour le sud, Michel Mikaïlovitch ? questionne-t-il sans se départir de son calme, comme si cette requête était naturelle..
– Je vais t’expliquer, si tu le permets, répond celui-ci.
Il expose en détail le travail que Serge et lui-même accomplissent, les conditions climatiques de Kostroma si difficiles à supporter pour ses enfants et sa femme, précisant de quelle région de France ils viennent
– Là-bas, le climat est si doux que la neige est une rareté. Quand elle tombe, ce qui n’arrive pas tous les hivers loin de là, c’est pour tous, adultes et enfants, comme une fête. Elle reste un jour, deux jours, puis le soleil revient et elle disparaît. Le gel, la glace, personne ne connaît ! Dès le mois de février, parfois plutôt, les branches des arbres fruitiers éclatent en bouillonnements de fleurs blanches ou roses, les champs se couvrent de fleurs sauvages de toutes les couleurs, les senteurs de printemps envahissent les maisons.
– Que des gens ont de la chance de vivre dans un tel pays, murmure la jeune femme. Vous pouvez m’appeler Elena.
Cécile écoute son mari les larmes aux yeux, revivant ce passé proche avec intensité. Ses mots la frappent au cœur. Toutes ces odeurs de fleurs, de basilic, de thym, de lavande qui se dégageaient le soir de son jardin ou de celui de tante Amélie croulant sous les rosiers, elle croit les sentir tant elles sont ancrées dans sa mémoire. Même la susurration sinistre des moustiques lui semble une douce musique, la musique qui accompagnait le soleil, la chaleur. Depuis son arrivée, elle s’est efforcée d’oublier tous ses souvenirs pour ne pas augmenter ses idées noires, compagnes douloureuses de sa solitude. Quelle souffrance indicible d’avoir perdu tous ces petits bonheurs !
De tout cela, que lui reste-t-il en dehors d’une chère petite cigale qui demeure cachée au fond de la poche de sa blouse et qu’en ce moment délicat elle sert convulsivement, lui accordant la puissance d’un porte-bonheur ?
Suivant son intuition, Michel renonce à décrire leur maison de la rue Palissade, leurs habitudes de vie à Montpellier. Il redoute d’être considéré par ces jeunes, endoctrinés par l’éducation soviétique qu’ils ont reçue, comme le père d’une famille riche, capitaliste, mot honni qui peut déclencher toutes les catastrophes, justifiant toutes les représailles et pouvant conduire jusqu’à l’emprisonnement.
Pour la même raison, il tait toutes les insultes jetées à la face des membres de sa famille par les gens qu’ils rencontrent dans les rues ou au marché, les traitant tantôt de “ sale boche “, tantôt de “ maudit juif “ selon leur humeur.
Par contre, il s’attarde sur les difficultés de leur vie actuelle.
– Constatez par vous-mêmes dans quel logement insalubre nous devons vivre à huit. Dès qu’un enfant est malade, tous les autres sont contaminés. Quand le vent souffle de l’est, l’odeur des latrines et les miasmes qu’elle charrie envahissent dans cette pièce.
Pudique, il passe sous silence sa tuberculose, même s’il sait très bien que sa femme n’est pas dupe de la persistance de sa maladie, se souciant de l’entendre tousser, même après le traitement qu’il a subi à l’hôpital.
– J’ai été très malade, dit-il simplement. Pendant plusieurs semaines, j’ai été forcé d’arrêter le travail. Pour arriver à acheter un minimum de nourriture pour les enfants, ma femme a vendu tout ce que nous avions apporté de France : livres, habits, objets non indispensables. Acheter au marché des légumes, des fruits est hors de question : bien trop cher pour nous. Nous venons de planter des tomates, des concombres et quelques autres légumes dans un bout de terrain autour de cette baraque. Pour le moment, nous survivons de pommes de terre et de betteraves, sans beurre, souvent sans sel- Comment voulez-vous que nos enfants soient bien portants, ils ont, les pauvres, le ventre vide plus souvent qu’à leur tour !
Cécile baisse la tête, honteuse, se sentant quelque part coupable de cette énumération lamentable. Elle souffre des propos si directs de Michel. Jamais elle n’oserait prononcer à haute voix de tels mots ! A peine parvient-elle à reconnaître leur vérité au fond d’elle-même, tellement ce constat d’échec est douloureux pour elle.
Les deux jeunes gens écoutent attentivement, sans que leur visage exprime la moindre émotion. Elena note quelques mots sur le cahier qu’elle a posé sur ses genoux. Elle le fait ostensiblement, tran-quillement, mais dès qu’elle en a terminé, elle referme le cahier pour le rouvrir quelques instants plus tard.
Cette impassibilité augmente le scepticisme de Cécile vis-à-vis des retombées que peut avoir cette visite sur leur sort de sa famille.
– Ils ont déjà dû entendre tellement d’histoires aussi sordides racontées par des gens dans la même situation que nous qu’ils sont blasés. D’ailleurs, comment peuvent-ils comprendre ce que nous vivons, eux qui visiblement sont bien nourris, riches, des protégés du régime !
Elle est restée si silencieuse, si immobile sur son tabouret depuis que son mari a pris la parole que Boris s’est endormi, le pouce dans la bouche, le nez écrasé contre la poitrine de sa mère.
– Cécile, ainsi tu es française… totalement… sans la moindre goutte de sang russe dans les veines ! s’exclame la jeune femme. Comme tu ressemble à une femme russe, plus vraie que nature, avec ta grosse natte de cheveux enroulée autour de ta tête et ton enfant sur les genoux ! Vous composez là tous les deux un bien joli tableau digne de charmer un peintre.
Cécile rougit, émue par ces mots, la première manifestation humaine de compassion qu’elle reçoit depuis bien longtemps.
Elena s’exprime dans un français plus soigné, plus littéraire que celui de son compagnon. Rien dans l’attitude de son compagnon et d’elle depuis leur arrivée n’est le fait du hasard. Sa voix forte, ses mots choisis et prononcés avec calme, bien détachés les uns des autres pour leur donner plus de poids, jusqu’à son port de tête traduisent sa place de chef, de responsable du duo.
Pendant que Michel répondait à ses questions, Youri a pesé de toute la force de son regard sur lui, l’observant avec une attention vigilante, soupçonneuse. Maintenant, il s’en détourne et reporte son attention sur sa compagne. Il a joué le rôle qui lui était attribué, il cède la place à Elena, lui reconnaissant l’autorité de terminer l’entretien et d’avertir la famille de ses conclusions.
– Je t’ai écouté. J’ai pris note de tout ce que, Michel Mikailovitch, tu m’as raconté. Nous sommes arrivés chez vous à l’improviste pour vérifier la réalité des affirmations contenues dans la requête que vous avez adressée à notre département. Vos propos traduisent la stricte vérité, concordant avec les renseignements de nos services. La pièce dans laquelle vous habitez montre un dénuement, réel, non feint.
Nous allons rentrer à Moscou faire notre rapport auprès des autorités. Je m’autorise à te dire que je vais faire le maximum pour que ta demande de changement de résidence soit acceptée.
Ne perds pas courage, même si tu traverses à nouveau des moments pénibles, ajoute-t-elle s’adressant à Cécile d’une voix adoucie, une ébauche de sourire sur les lèvres
C’est la femme qui compatit vis-à-vis d’une autre femme, c’est du moins ainsi que Cécile interprète ce sourire et ce changement de ton. Elle en éprouve un réconfort inespéré.
– Vous allez devoir attendre…
A ce mot, Cécile pousse un soupir qui est un cri étouffé.
– Je devine ce que tu penses, Cécile. Tu as déjà dû entendre ce mot trop souvent. Je ne sais plus quel écrivain a dit en parlant du soldat soviétique, qu’il est patient, brave et silencieux. A cause de cela, à la fin des fins, il remporte la victoire.
Sois comme lui et toi aussi tu gagneras !
Comme ils sont arrivés à l’improviste, dans un anonymat presque complet, l’homme et la femme sont repartis, à pied, laissant derrière eux chez les habitants de la rue de la Nouvelle Vie un espoir inégal.
Ma chérie, tu vois, il ne faut pas perdre courage. Ma lettre a eu un excellent résultat. Les choses vont bouger. Que Dieu bénisse Vsévolod Michailovitch ! Je ne le remercierai jamais assez de m’avoir donné ce renseignement !
Cette visite suffit à Michel pour qu’il retrouve son optimisme naturel et des forces neuves.
– Si tu pouvais avoir raison ! Je le souhaite de tout mon cœur.
Cécile reste plus mesurée dans son enthousiasme. Les maladies de son mari et de ses enfants, l’angoisse quotidienne de trouver avec quoi nourrir, la dureté des travaux ménagers, tant de fatigues morales et physiques ont épuisé sa vaillance. Elle a l’impression qu’une nouvelle désillusion lui serait fatale, qu’elle s’écroulerait comme une poupée de son sans pouvoir résister.
Si elle s’accroche malgré elle à la toute dernière petite flamme d’espoir qu’Elena a allumée, elle préfère rester silencieuse, priant dans son cœur pour que rien ne vienne la souffler.
Elle n’a pas mis les pieds dans une l’église depuis qu’elle est arrivée en Union soviétique car elle sait que cette fréquentation est très mal vue des autorités et peut attirer toute une gamme d’ennuis. La plupart ont été fermées ou détruites, quelques unes transformées en salles de sport, de cinéma, même en piscine dans les grandes villes. A Kostroma, une seule de toutes celles dont la ville s’honorait est restée en fonction, celle où travaille et loge Vsévolod Michailovitch. Elle décide de s’y rendre, pouvant justifier sa démarche sous prétexte d’une visite à cet ami, si jamais quelqu’un la questionne.
La porte d’entrée s’ouvre avec un grincement affaibli. Elle se signe par trois fois. L’église est une coquille vide de toute présence humaine. Elle n’en paraît que plus grande et plus austère. Impressionnée par le silence qui règne dans le sanctuaire, Cécile avance à pas feutrés, craignant de faire claquer ses semelles de bois sur le sol.
Dans un coin, près de l’entrée, comme oublié sur un présentoir empoussiéré est déposé un petit fagot de bougies. Un bout de carton porte manuscrit l’indication d’un kopeck. Pour trois kopecks – pour presque rien pour une femme riche, mais tout de même pour trois kopecks pour une pauvre comme elle – elle en achète trois. A sentir l’odeur de miel qui se dégage de ces bâtonnets en cire naturelle, surgit le souvenir d’un temps heureux, de celui de sa première visite dans une église orthodoxe, juste avant son mariage. Que cette époque joyeuse si précise dans sa mémoire rend plus douloureuse la comparaison avec le présent ! Des larmes se mettent à couler sur ses joues. A l’abri de tout regard humain, sous celui plein de compassion des icônes, elle se laisse aller à son chagrin, débordée par sa violence. Sortie d’elle-même, elle entend une femme hoqueter de sanglots et il lui faut quelques secondes pour réaliser que c’est elle la source de tout ce bruit. Que lui importe ! Quand sans qu’elle ait fait acte de volonté, les larmes s’apaisent, elle respire profondément, sèche ses joues trempées d’un revers de manche comme une enfant qui a oublié son mouchoir.
Maintenant elle peut accomplir les gestes rituels enseignés par Baboula qu’elle n’appelait pas encore de ce diminutif familière! qui l’impressionnait tant alors.
– Tu allumes trois cierges, le premier pour remercier du passé, le deuxième pour demander protection pour le présent et le troisième pour obtenir la réalisation de ton vœu.
Sertis au milieu de leurs chaînes noires de fumée, les godets en verre rouge des lampes à mèche qui contenaient l’huile sont vides à l’exception d’un seul qui jette une lueur sanglante et vacillante sur une icône.
C’est vers cette unique source de feu qu’elle se dirige pour allumer ses bougies. Elle fait quelques pas, hésite, cherchant du regard devant quelle image sainte elle va les déposer. Le visage sévère du Christ Pancréator lui inspire la même crainte instinctive que celle éprouvée à vingt ans. Elle préfère les planter dans le sable devant la Mère de Dieu.
Si elle avait osé, elle aurait choisi son troisième cierge plus gros que les deux autres pour que la Vierge l’aperçoive mieux dans son lointain paradis afin que son unique prière ait plus de chance d’être entendue, de se réaliser : que toute sa famille soit envoyée dans le sud, très bientôt.
Comme elle l’a vu faire parfois à des femmes au visage ravagé par la souffrance, elle s’approche de l’icône jusqu’à la toucher de son front.
– Je vous en supplie, murmure-t-elle, ô notre mère à tous si chérie, faites que toute ma famille soit envoyée le plus vite possible dans le sud. Ecoutez ma prière, vous seule pouvez l’exhausser car je ne crois guère dans les belles paroles des gens de Moscou. Vous nous feriez le plus merveilleux des cadeaux, même s’il faut refaire les bagages, reprendre un train horrible et rouler pendant des jours et des jours.
Sa prière terminée, dans un dernier geste de vénération, elle embrasse l’icône. Avant de quitter l’église, elle se retourne vers l’autel caché derrière l’iconostase femiée, se signe à nouveau. Dans la pénombre apprivoisée, ses trois petites bougies brillent.
La Cécile qui ressort de l’église est aux yeux de tous la même que celle qui est entrée quelques minutes auparavant, aussi pauvrement habillée, aussi maigre et diaphane. Elle se sent différente car cette prière lui a apporté apaisement et réconfort, force d’attendre le temps nécessaire à la réalisation de son espoir.
De Moscou, aucune nouvelle. Est-ce bon signe, est-ce mauvais signe ? Impossible à savoir. Michel n’ose renouveler sa demande de peur d’indisposer les autorités du département pour les rapatriés et surtout les deux envoyés qui leur ont rendu visite. Il sait combien tout ce qui touche à l’administration est long, imprévisible, irrationnel.
Vsévolod Michailovitch l’encourage à garder bon espoir. Informé par des canaux mystérieux dont il tait le cheminement, il certifie à ses amis que certaines familles ont obtenu leur déplacement.
Le mois de juillet débute avec des “ journées froides comme une journée d’hiver de mon cher Montpellier, chère ville tant aimée, mes boulevards, mes rues que j’aime tant, toi seule ville à moi pour toujours dans mon âme, je te jure fidélité et je ne t’oublierai jamais “ écrit Cécile dans son carnet secret. Elle a besoin de dire son désarroi, sa nostalgie. A qui parler ? Ecrire c’est se confier, alléger son cœur.
Pour les enfants, c’est le temps des vacances scolaires. Les grands emmènent les petits se promener en forêt, cueillir des fleurs, ramasser des airelles. Au début, elle craint que les baies ne leur donnent la diarrhée, mais ses voisines la tranquillisent.
– Tous ces fruits sont pleins de vitamines, ils peuvent en manger sans risque, lui assurent-elles.
– Si vous ne dévorez pas tout ce que vous cueillez, je vous préparerai du jus de fruits pour couper l’eau, promet Cécile.
Ils rentrent les joues colorées par le grand air, les joues et les lèvres barbouillées, rassasiés de fruits. Et la nature est assez généreuse pour que le panier soit tout de même plein.
Le 14 juillet, Cécile “ pense à cette grandiose manifestation qui a lieu chaque année dans toute la France. Quelle grande joie anime chaque passant, chaque quartier où on sent vraiment que c’est une grande fête pour tous sans exception. Etant loin de toi, mon cher pays, je fai fêté tout de même dans mon cœur. ”
Elle reçoit une lettre de sa mère après deux mois de silence. “ Enfin ”, écrit-elle “ chère lettre et cher timbre du pays absent, tu me mets du baume dans l’âme. ” Tout le poids de la famille pèse sur ses épaules. L’état de Michel continue de se détériorer. Ses forces diminuent, sa toux persiste. “ Ces jours-ci, il ne fait que tousser sans arrêt, cela m’inquiète beaucoup car nous n’avons que lui qui nous aime tous. ” En août, elle note “ Voici un grand chagrin pour moi de voir Papa souffrir et se taire. Hier soir, il a craché du sang et cela me rend malade moi-même. Car je m’imagine qu’il y a plus de mal peut-être que l’on croit. Ce qui me contrairie le plus est qu’il travaille sans arrêt quand il faudrait qu’il se repose. Ma vie n’est que tristesse. “
Aucun dérivatif à cette tristesse, Moscou se tait.
Le temps s’étire, monotone comme son tricot quand elle détricote les chandails usés pour transformer la laine ainsi récupérée en chaussettes.
La récolte de pommes de terre occupe tous les hommes et les enfants dans les jardins. Michel les a plantées comme il le faisait avec son beau-frère à Montpellier et en suivant aussi les conseils de ses voisins. Tous attendent cette récolte qui va leur éviter de dépenser les roubles si rares. Est-ce le terrain trop humide, est-ce l’abondance des jours pluvieux, le résultat fait peine à voir. Les pommes de terre tant espérées atteignent en moyenne la grosseur d’une noix. La déception est à la mesure de l’espoir !
Les prévisions pessimistes de Cécile se révèlent réalistes. Ce qu’elle redoutait dans son carnet se produit : Michel doit être à nouveau hospitalisé, puis envoyé en sanatorium. Elle se retrouve seule avec six enfants à sa charge. “ Aujourd’hui 14 septembre, fête chez nous. Notre fils aîné Serge a 18 ans. Cela compte dans la vie comme un grand jour d’anniversaire. Et pourtant ma tristesse s’accroît car nous sommes presque seuls à la maison, papa n’étant pas là. ” Elisabeth et Misha, atteints aussi de tuberculose, sont partis aussi rejoindre leur père.
A cela s’ajoute le froid qui revient. “ Voilà trois jours qu’il fait déjà froid à mon grand regret de voir partir l’été car je n’aime pas l’hiver. Cela me rend malade à la pensée du froid qu’il fait ici.”
Les jours se suivent, le froid s’installe, toujours aucun signe de vie de Moscou.
Cécile vit en suspens.
Novembre arrive, apportant un nouvel anniversaire, bien triste celui-là puisqu’il marque la date de la mort du père de Cécile durant la Grande Guerre.
Le soleil resplendit dans un ciel dégagé de nuages par le vent d’est. Son bleu est plus pastel qu’en Languedoc mais c’est une très belle journée tout de même avant la baisse de température et les fortes gelées qu’annonce ce vent qui a soufflé toute la nuit.
Sans y être jamais allée, Cécile connaît l’existence du monastère Ipatiev, un lieu sacré situé de l’autre côté de la Volga, en bordure du fleuve. Pourquoi résister à l’envie de célébrer cette date en accom-plissant une sorte de pèlerinage ? Elle décide d’emmener avec elle Elisabeth et Vladimir, assez grands pour être associés à cette idée.
Naturellement, tous trois sont les uniques promeneurs sur le chemin qui conduit au monastère abandonné, vidé de toute présence monastique depuis plusieurs années. Il est d’ailleurs à peine tracé au milieu des champs non cultivées. Les corbeaux sont les seuls êtres vivants alentour, perchés sur leurs gros nids noirs au somment des bouleaux, pareils à des verrues monstrueuses. Leurs coassements résonnent avec d’autant plus de lourdeur sinistre qu’aucun souffle de vent n’agite les branches effeuillées.
Le monastère se présente comme une véritable forteresse, un vaste quadrilatère à l’intérieur duquel sont construites deux églises et les habitations des moines, délimité par un haut mur en briques d’environ trois mètres, un souvenir des temps anciens pour le défendre des envahisseurs étrangers. L’unique ouverture en arche, creusée dans toute l’épaisseur du mur, est fermée par une porte en bois à deux battants clos par une chaîne et un cadenas rouillé. Impossible de pénétrer, elle résiste à toute poussée. Cécile est déçue.
Curieux comme à son habitude, Vladimir contourne l’édifice pour voir si par hasard, derrière, il n’y a pas quelque chose d’intéressant.
Sur le côté opposé au fleuve, invisible de la rive, il aperçoit un tas de briques délitées par les intempéries.
– Maman, il y a une brèche dans le mur, nous allons pouvoir entrer. Nous ne sommes sûrement pas les premiers, à voir comme l’herbe est piétinée à en peler le sol. D’ailleurs, un mur de cette épaisseur ne s’est pas écroulé tout seul, il a été aidé !
A l’intérieur le spectacle est affligeant.
Les deux sanctuaires sont en piteux état, beaucoup de tuiles en bois des coupoles sont parties, laissant à nu la charpente.
– Maman, qui a enlevé toutes les tuiles ? chuchote Elisabeth, impressionnée parle rayonnement religieux qui se dégage de ce lieu malgré son abandon.
– Je l’ignore, ma chérie. Peut-être le vent.
– Surtout des gens pour les utiliser pour leur maison, déclare Vladimir à haute voix, plein d’assurance, insensible à l’atmosphère ambiante. Cela expliquerait l’ouverture dans le mur. Et ils n’ont pas dû emporter que cela.
Les enfants et Cécile contemplent le délabrement général le cœur gros.
Du crépit qui recouvrait les murs en briques des sanctuaires pour les protéger des intempéries, il reste que quelques plaques grisâtres qui devaient être blanches du temps de la splendeur des monuments.
Impossible de pénétrer dans les deux églises. Les portes ont été arrachées mais des planches entrecroisées barrent l’entrée. Mal jointes, elles pemiettent de jeter tout de même un coup d’œil à l’intérieur. Tout est dévasté, aucune trace de la chaire, de l’iconostase, des autels. Les murs sont dépouillés, les icônes ont disparu. Le vide total, d’autant plus angoissant que l’absence de vent rend la nature silencieuse.
Cécile et les enfants se signent, murmurent un Pater à mi-voix.
Le clocher, un bâtiment indépendant construit selon la tradition orthodoxe ancestrale juste à côté de l’église principale, est lui aussi bien délabré. Scellée en travers de la fenêtre supérieure au troisième niveau, la poutre à laquelle est accrochée la cloche penche dange-reusement, mais bizarrement celle-ci demeure accrochée à sa place.
– Je vais aller jeter un œil dans les bâtiments du couvent, décide Vladimir. C’est facile puisqu’il n’ont plus ni portes ni fenêtres.
– C’est un lieu protégé dans lequel nous n’aurions pas le droit d’entrer en temps normal. Pourquoi le faire aujourd’hui ? Par curiosité. Ce n’est pas bien, mon fils, tu dois agir avec le même respect qu’en présence des moines.
Arrêté dans son élan, Vladimir baisse le nez.
– D’ailleurs, il est temps de rentrer, ajoute Cécile. La nuit va vite venir.
Elle veut éviter de se trouver dehors après la nuit tombée. Elle se sent mal à l’aise de ne pas pouvoir distinguer le visage des gens qu’elle rencontre, ce qui augmente la suspicion qu’elle éprouve à leur égard. Dans l’obscurité, toute silhouette peut se révéler fantôme menaçant.
D’un pas décidé, ils refranchissent le mur éboulé et reprennent le chemin qui longe la Volga. Un tintement argentin les fait sursauter.
– La cloche du monastère ! s’exclame Cécile. Pourtant, il n’y a pas de vent. C’est inexplicable. En tous cas, ce ne peut être qu’un heureux présage, pourquoi pas le signe que nous allons bientôt partir
Présage, coïncidence, hasard, quelques jours après cette promenade au monastère Ipatiev, la famille reçoit une lettre de Moscou contenant l’annonce de leur départ et les autorisations nécessaires.
Epilogue
Après trois jours de voyage d’une durée normale pour couvrir la distance entre Kostroma et la Crimée, dans un train normal, Cécile, Michel, et les enfants débarquent le 17 décembre 1948 dans la région tant désirée.
Enfin l’errance se termine !
Elle va traverser, avec son sourire de française que Michel aimait tant, les difficultés d’une vie quotidienne longtemps misérable. Elle vivra les maladies de ses enfants, la tuberculose de son mari Michel, continuant vaillamment à s’occuper de toute sa famille.
Serge et Vladimir quitteront l’Ukraine pour s’installer à Léningrad où ils fonderont leur famille, Elisabeth mariée ira vivre à Vilnus en Lituanie. Irène, Misha et Boris resteront en Crimée.
En 1969, les changements dans le régime politique vont pemiettre à Serge, sans sa famille restant bloquée en URSS, de venir à Marseille pour un voyage professionnel. Il parviendra à échapper une journée aux accompagnateurs pour rendre visite à Montpellier à sa grand-mère Aurélie âgée de 90 ans, qui mourra deux ans plus tard.
Le 19 Mai 1976, à Alouchta, Cécile écrit dans son cher petit carnet qu’elle retrouve après l’avoir abandonné pendant des années :
“ A présent, les enfants ont été élevés pour le mieux, ils sont tous mariés, ont des enfants qui sont au nombre de Il petits-enfants et une arrière-petite-fille. Nous avons vécu tous ensemble jusqu’en 1974 au mois d’octobre où nous avons reçu un logement pour nous deux, moi et Papa, et nous voilà seuls pour finir notre vieillesse tranquille, mais un peu tard à présent que moi j’ai 68 ans et Papa 69 ans. ”
Michel mourra en 1980 à Alouchta, après avoir beaucoup souffert d’un cancer de la prostate.
A l’un de ses fils qui propose à Cécile, veuve, de venir en France pour quelques semaines en été, elle répond:
– Pourquoi reviendrais-je à Montpellier ? Je n’y connais plus personne de vivant. Au cimetière, devant tant de tombes, je crois que je mourrai de chagrin.
En juillet 1992, Misha et sa femme décident de passer des vacances en France. C’est la version officielle qu’ils donnent aux autorités pour obtenir leur autorisation de sortie du territoire russe. Dans leur tête, ils ont décidé de ne jamais revenir.
Il insiste auprès de sa mère d’accepter de partir avec eux.
– Non, il m’est impossible d’abandonner la tombe de ton père.
Elle ne remettra jamais le pied sur le sol français.
Quelques mois plus tard, le 25 octobre 1992, Cécile meurt à Alouchta.
Aujourd’hui tous ses enfants ont quitté la Russie, suivis par la plupart de leurs propres enfants.
Elle aura passé plus de la moitié de sa vie exilée dans un pays si différent du sien.
Par amour pour Michel Orloff, elle s’est arrachée à son pays natal qui est resté toujours présent et cher à son cœur.
Animée par ce même amour, possédée par la fidélité au oui prononcé un jour lointain à la mairie de Montpellier, elle est restée jusqu’à la fin de sa vie dans ce pays qui s’appelle à nouveau la Russie.
Elle repose pour toujours aux cotés de son mari, à Alouchta, petite ville perdue d’Ukraine. Que la terre leur soit légère !
COLLECTION «MÉDITERRANÉE VIVANTE»
dirigée par Edmond Chariot
- A propos d’Alger, de Camus et du hasard, Jules Roy. 1982. Le Haut Quartier. (Epuisé)
- Journal d’Alger janvier-juillet 1954, suivi de Les leçons d’Edgard, Jean Senac. 1983. Le Haut Quartier. (Epuisé).
- Souvenirs d’Oran, André Belamich. 1995.
- Poèmes de guerre, Frédéric Jacques Temple. 1996.
- Amours demeurés, Blanche Balain, poèmes. 1996.
- Traces écrites, Roland Simounet, postface par Jean de Maisonseul. 1997.
- Tlpasa, Maria Moresca. 1998.
- Les quatre vents, Jean de Maisonseul. 1999.
- Mer, ô ma mère, Manuelle Roche. 2001.
- Petit journal lusitan, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz. 2001.
COLLECTION «LITTÉRATURE»
- Le crétin de Créteil, Paul Reynoird, nouvelles. 1992.
- L’épouvantail renversé, Michel Lemaire, policier. 1993-
- Edmond Chariot, éditeur, Michel Puche. Préface de Jules Roy. 1995-
- Heures, Marie Bronsard, nouvelles. 1995-
- Abat-jour, Arezki Metref, poèmes. Préface de Jean PélégrL 1995. Prix Claude Sernet 1996. Rencontres Internat, de Poésie de Rodez.
- Marine, Marie Bronsard, récit. 1996.
- In memoriam Cassiopée, Marie Bronsard, journal. 1996.
- Jedemanded voir,}ean Verdure, poèmes. Préface de Moreau du Mans. 1997.
- Chants de lïnaccueillie, Tatiana Roy, poèmes. Préface de Jacques Lacarrière. 1997.
- Sueurs du temps, Michel Butor, poèmes. Illustrations de Claude-Henri Bartoli. 1997.
- D’un paradis à l’autre, Georges Cochand, roman. Préface d’André Belzon. 1998.
- Clichés, Marie Bronsard, récit. 1998.
- Tuer Henri, Justine Osnac, policier. 1998.
- Federico Garcia Lorca, Emmanuel Roblès. 1998.
- La racine, Françoise Escholier, nouvelles. 1998.
- Par bonheur, Jean Verdure, poèmes. 1999.
- La passerelle, Georges Cochand, roman. Préface d’André Lama. 1999.
- La légende, Marie Bronsard, récit. 1999.
- Le père offert, Gemma Chaix-Durand, récit. 1999.
- Ce petit hameau du Mato Grosso, Stéphen Bertrand, poèmes. 1999.
- Beau calcaire, notre mémoire, André Miquel, poèmes. 2000.
- Lo maucor de Г unicorn / Le tourment de la licorne, Max Rouquette, poèmes. 2000.
- La femme absente, Gemma Chaix-Durand, récit 2000.
- Prières pour Aurore, France Parisy-Vinchon, nouvelles. 2000.
- Minutes de la peur, Aies Debeljak, poèmes. Préface Yvan Mécif. 2001.
- Le grand non, Yves Chevallier, roman, 2001.
VERS ET REVERS
De France Parisy-Vinchon
A Eté Achevé D’imprimer En Novembre 2002 A Pézenas (France)
Chez Domens Imprimeur-Editeur
№ Editeur 2-910457
ISBN 2-910457-94-X
Dépôt Légal Novembre 2002
